RCA / Rwanda : Le business au prix du sang

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UN NOUVEAU « GENDARME » AFRICAIN ?

Rwanda. Le business au prix du sang

Analyse (3/3) · En misant d’abord sur les missions de maintien de la paix, puis sur les accords bilatéraux de coopération militaire (en Centrafrique, au Mozambique, au Bénin), Kigali s’est imposé comme un acteur des conflits sur le continent. Une diplomatie en treillis qui ouvre la voie à une galaxie d’entreprises privées liées aux plus hautes sphères du pouvoir.

Bangui, décembre 2020. La capitale centrafricaine vibre de rumeurs d’attaques des mouvements rebelles qui se sont récemment réunis au sein de la Coalition des patriotes pour le changement (CPC). L’alliance rappelle aux Banguissois de mauvais souvenirs, lorsqu’en 2013 et 2014 la Séléka combattait les anti-Balaka en plein Bangui. Les ennemis d’hier se sont unis contre le gouvernement pour tenter d’empêcher la tenue des élections présidentielle et législatives prévues le 27 décembre. Les rebelles se rapprochent inexorablement de Bangui. Les mercenaires du groupe Wagner, sur lesquels s’appuie le président Faustin-Archange Touadéra depuis 2018, ne semblent pas en mesure de contenir ces forces hétéroclites venues du nord et du centre du pays, pas plus que la force onusienne de la Minusca.

À la surprise générale, le Rwanda annonce qu’il va déployer en urgence un millier de soldats en Centrafrique, à la demande du président-candidat Touadéra, et dans le cadre d’un accord bilatéral entre les deux pays. À cette époque, les forces rwandaises sont déjà présentes en Centrafrique depuis plusieurs années : elles ont d’abord compté 850 hommes sous l’égide de l’Union africaine en janvier 2014, puis sous celle de l’ONU quatre mois plus tard – ils sont aujourd’hui environ 2 000 soldats et policiers rwandais sous les couleurs onusiennes, assurant notamment la sécurité des membres du gouvernement et du président Touadéra dans une cohabitation pragmatique avec le groupe Wagner. Mais les renforts envoyés en décembre 2020 par Kigali n’interviennent pas dans le cadre de cette Opération de maintien de la paix (OMP). Ils opèrent de manière autonome, sous leur propre commandement.

Le millier d’hommes de ce contingent fait d’ailleurs la différence lors de l’offensive menée sur Bangui par la CPC en janvier 2021. Avec l’efficacité et la discrétion qui leur sont propres, les forces rwandaises contribuent, aux côtés des Casques bleus et des éléments du groupe Wagner, à contenir les rebelles dans les faubourgs de la capitale. Le régime est sauvé, et les groupes armés sont progressivement repoussés vers leurs zones d’action originelles.

L’AXE KIGALI-BANGUI

Dans la foulée de cette démonstration de force, le business peut se développer au titre du prix du sang. La compagnie aérienne nationale RwandAir inaugure, le 1er février 2021, une nouvelle liaison entre Kigali et Bangui, assurée désormais deux fois par semaine. D’importantes délégations d’hommes d’affaires rwandais débarquent à Bangui, encouragés par la signature d’une convention bilatérale leur accordant de précieux avantages, dont des exonérations de taxes d’import et d’export, et même la nationalité, selon des sources au sein de l’administration centrafricaine. De fait, de nombreux hommes d’affaires investissent dans divers secteurs : mines, agriculture, alimentaire, bois, BTP, etc.

Inyange, l’entreprise d’agroalimentaire membre du conglomérat Crystal Ventures Ltd (CVL) – qui n’est autre que la branche commerciale du Front patriotique rwandais (FPR), le parti de Paul Kagame –, construit ainsi une usine de jus de fruits. Vogueroc, une entreprise créée en 2021 par Macefied Ventures, la branche internationale de CVL, réalise des investissements dans les secteurs des mines (les deux pays ont signé plusieurs accords de coopération en août 2021) et des infrastructures. Vogueroc a notamment réalisé, fin 2021, des études de faisabilité pour l’exploitation de concessions de diamant, d’or et de nickel en Centrafrique pour les vingt-cinq prochaines années. Dans l’esprit de la convention bilatérale, Vogueroc s’est vu attribuer l’agrément pour la création d’un bureau d’import-export d’or et de diamant. Cette société est dirigée par Olivier Kabera, qui est également le directeur de Real Contractor, le champion du BTP et de l’exploration minière du conglomérat Crystal Ventures Ltd.

L’expérience centrafricaine, où les entreprises liées au régime de Kigali ont profité de l’engagement des forces armées rwandaises pour gagner des parts de marché et signer des contrats, a été recyclée au Mozambique dès 2021.

L’ELDORADO MOZAMBICAIN

Les perspectives dans ce pays sont particulièrement intéressantes pour Kigali. Les sociétés citées dans les articles précédents (Macefield Ventures, Radar Scape, mais aussi NPD Limited et Strofinare Mozambique) sont toutes liées, d’une manière ou d’une autre, à CVL, et donc au FPR. Strofinare Mozambique, spécialiste de l’exploration minière, créée en septembre 2021 à Maputo, est dirigée par Jean-Paul Rutagarama, membre de longue date du FPR. Créée en 2021, Radar Scape constitue l’un des acteurs sécuritaires de cette galaxie. Strofinare a été l’un des actionnaires de Radar Scape avant de céder 99 % de ses parts à Macefield Mozambique.

Créée en février 2022 et établie à Maputo, ISCO Mozambique (officiellement ISCO Segurança) est la filiale mozambicaine de ISCO Global, filiale historique de Crystal Ventures Ltd, qui détient 70 % de son capital. ISCO Global est dirigée par Désiré Ngabonziza, qui n’est autre que le directeur de Macefield Mozambique, la filiale mozambicaine de Macefield Ventures. À l’image de sa maison mère, ISCO Segurança propose de la « sécurité armée et non armée, du transport d’objets de valeur ou encore du conseil en matière de sécurité ».

Quant à NPD Ltd, qui a également créé une filiale au Mozambique, c’est le principal fournisseur de services de génie civil, de produits de construction et de location de matériel de construction au Rwanda. C’est également l’une des composantes de la holding Crystal Ventures Ltd. Ainsi, la structure de holding créée au Rwanda au sein de CVL est largement dupliquée au Mozambique et détient Macefield Ventures, qui détient Macefield Mozambique, qui détient la plupart des entreprises rwandaises au Mozambique…

TOTALENERGIES EN PREMIÈRE LIGNE

Pour le moment, la galaxie entrepreneuriale rwandaise fait moins d’affaires – du moins officiellement – avec Maputo qu’avec Paris ou, plus exactement, qu’avec TotalEnergies. NDP Ltd, le pilier BTP de CVL, a ainsi participé in extremis à l’appel d’offres lancé par TotalEnergies pour réaliser une tranche du terrassement et de l’ingénierie du projet d’exploitation de gaz sur la péninsule d’Afungi. Le résultat n’est pas encore connu, mais la participation d’une des sociétés historiques de CVL à l’appel d’offres illustre les liens qu’entendent tisser la major française et les entreprises rwandaises à la suite de l’intervention des forces rwandaises au Cabo Delgado. Ce contrat s’ajouterait à celui déjà en cours avec la société de gardiennage ISCO Segurança.

Fin janvier 2022, avant de se rendre au Mozambique, le PDG de TotalEnergies, Patrick Pouyanné, a fait un stop à Kigali pour signer avec le gouvernement rwandais un protocole d’accord permettant l’établissement « d’une offre multi-énergie » et une contribution au « développement du secteur énergétique ». Ce faisant, la multinationale a annoncé l’ouverture d’un bureau permanent au Rwanda. Même si la major française semble peu intéressée par les ressources gazières au Rwanda, l’on peut parier qu’elle n’oubliera pas les entreprises rwandaises actives au Mozambique, et en premier lieu les entreprises de sécurité, qui postulent à des contrats de sécurisation dans le cadre du mégaprojet gazier dans le Cabo Delgado.

Mais le Rwanda entend bien renforcer ses relations commerciales avec le Mozambique. Ainsi, RwandAir a récemment lancé des vols directs entre Maputo et Kigali, notamment pour encourager une augmentation du volume d’affaires entre les deux pays. Dans le même esprit, le Mozambique et le Rwanda ont signé un accord réciproque d’exemption de visa pour les détenteurs de passeport ordinaire. Du côté du Mozambique, le gouvernement a accordé aux sociétés rwandaises des facilités d’installation et d’accès dans plusieurs secteurs (mines, agriculture, bois, etc.).

UNE STRATÉGIE PÉRENNE ?

La stratégie militaro-diplomatique du Rwanda, perçue comme un succès par de nombreux observateurs africains et occidentaux, peut-elle être dupliquée aux multiples crises et conflits du continent ? Le Rwanda peut-il incarner un leadership que l’Afrique du Sud et le Nigeria n’arrivent pas à assumer ?

À moins qu’il ne soit renversé, qu’il ait un problème de santé ou qu’il décide lui-même de passer la main, Paul Kagame pourrait conserver le pouvoir au moins jusqu’en 2034. Alors que l’ancienne Constitution n’autorisait pas le président à se représenter après deux septennats, la réforme de 2015, votée par le Parlement et adoptée par référendum, lui permet de briguer un troisième septennat et l’autorise à cumuler ensuite deux quinquennats. De ce point de vue, le maintien au pouvoir de Paul Kagame et du FPR garantit la poursuite de cette stratégie de projection du militaro-business rwandais. Il faut toutefois s’assurer de la pérennité des partenaires extérieurs.

En Centrafrique, le président Touadéra ayant réussi à faire voter, en juillet 2023, une nouvelle Constitution lui permettant de briguer un troisième mandat en 2025, il devrait demeurer l’interlocuteur de Paul Kagame pendant encore quelques années – à moins que les soubresauts de la vie politico-militaire de la Centrafrique ne viennent changer la donne. Au Mozambique, la question est plus délicate. Des élections générales (présidentielle, législatives et provinciales) sont prévues pour le 9 octobre 2024. La Constitution empêche le président Filipe Nyusi de briguer un troisième mandat. Ce serait par ailleurs contraire à la tradition politique de rotation interne au sein du tout-puissant parti au pouvoir, le Frelimo. Mais Nyusi et son camp ne semblent pas décidés à abandonner le pouvoir.

Ses actions au Mozambique, et bientôt au Bénin, préfigurent-elles le rôle que peut jouer le Rwanda dans certains pays du continent ? Kigali pourrait-il devenir le nouveau « gendarme » de l’Afrique en lieu et place de la France ? Pour des responsables occidentaux, le Rwanda peut être un bon candidat pour un tel rôle : un pays africain avec un leadership continental dont l’envergure n’est pas en mesure d’inquiéter les poids lourds tels que l’Afrique du Sud ou le Nigeria, mais qui est tout de même en mesure de faire la différence avec son armée. Du point de vue des Occidentaux, les ambitions de Kagame constituent en outre un contre-point bienvenu face aux coups de boutoir de la Russie et de la Chine sur le continent. Si le business-modèle rwandais n’est pas duplicable à l’infini, il pourrait toutefois être dupliqué dans d’autres pays.

AVEC L’ASSENTIMENT DE PARIS

Si l’intervention militaire rwandaise s’inscrit dans le cadre d’une coopération bilatérale entre le Mozambique et le Rwanda, il ne fait guère de doute que Paris s’est largement impliqué pour la rendre possible. La France, qui considère le projet de TotalEnergies comme « vital pour l’indépendance énergétique du pays », selon l’aveu d’un haut cadre de l’entreprise, semble avoir pesé de tout son poids auprès des Rwandais et des Mozambicains pour sécuriser les opérations de la major française. « La France a été favorable à un accord entre le Rwanda et le Mozambique », relate Benjamin Augé dans une étude de l’Institut français des relations internationales (Ifri), « Mozambique : les défis sécuritaires, politiques et géopolitiques du boom gazier ». « La volonté de Filipe Nyusi était aussi de limiter le rôle des armées de la SADC [Communauté de développement d’Afrique australe, dont des soldats sont aussi déployés dans la région] afin de réduire leur influence. Sur ce terrain très particulier, il avait aussi des doutes sur leurs capacités », ajoute-t-il.

Le coût de l’opération et de sa prise en charge n’est pas connu précisément. L’Union européenne soutenant l’opération à hauteur de 20 millions d’euros, et au regard du coût de ce type d’opération, on peut estimer que son budget annuel est proche de 30 millions d’euros. Le pont aérien nécessaire entre le Rwanda et le Cabo Delgado pour la rotation des troupes et du matériel alourdit considérablement la facture. Toutefois, au regard de son efficacité en termes sécuritaires et surtout communicationnels –le Rwanda comme le Mozambique ayant pu communiquer largement sur les succès de l’opération et la sécurisation du Cabo Delgado bien que la réalité soit plus complexe –, le coût de l’opération rwandaise paraît bon marché.

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