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La Centrafrique entre-t-elle dans une nouvelle guerre ?

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CENTRAL AFRICAN REPUBLIC PRESIDENTIAL ELECTIONS

La Centrafrique entre-t-elle dans une nouvelle guerre ?

Débat

En plein contexte post-électoral, et dans l’attente des résultats de la présidentielle du 27 décembre, des groupes rebelles se sont emparés, dimanche 3 janvier, de la ville de Bangassou, à 750 km à l’est de Bangui. La veille, une autre attaque rebelle avait visé Damara, fief du président sortant et favori du scrutin, Faustin-Archange Touadéra. La crise qui s’installe semble durable.

  • Propos recueillis par Émilien Roy et Pierre Cochez,

Lecture en 4 min.

La Centrafrique entre-t-elle dans une nouvelle guerre ?
Les forces de la Mission multidimensionnelle intégrée des Nations Unies pour la stabilisation en République centrafricaine (MINUSCA) gardent un bureau de vote à Bangui, en République centrafricaine, le 27 décembre 2020.ADRIENNE SURPRENANT/EPA

►« L’accord de paix de 2019 était forcément relatif et fragile »

Nicolas Normand, ancien diplomate, ancien ambassadeur à Bamako, Brazzaville et Dakar, auteur, en 2018, du « Grand livre de l’Afrique »

En février 2019, en République centrafricaine, quatorze groupes armés ont signé l’accord de Khartoum, un accord de paix avec le gouvernement du président en place, Faustin Archange Touadéra. Si certains de ces groupes avaient été en partie intégrés au gouvernement, il semble, après les récentes élections du 27 décembre, que nous nous retrouvions déjà aujourd’hui dans un scénario de guerre civile en République centrafricaine. Les groupes armés signataires de l’accord s’en sont largement retirés, et nous constatons que l’état relatif de cessez-le-feu a pris fin.

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Accord d’intérêt plus que de paix

De toutes façons, ces accords passés avec les groupes armés sont rarement très bons. Les rebelles qui appartiennent à ces groupes ne sont, par définition, pas des citoyens comme les autres, et ils ne recherchent pas la paix. Ce qui les pousse à agir, ce sont des avantages personnels. Le gouvernement, ses alliés et les groupes armés exploitent tous les ressources, toutes les richesses, qui sont présentes en République centrafricaine, essentiellement des minerais, de l’or et du bétail. C’est un pays aux multiples richesses, et le contrôle de son territoire permet évidemment un accès facilité à toutes celles-ci.

→ LES FAITS. Tensions en Centrafrique à l’approche du résultat du scrutin présidentiel

Donc l’accord de paix de 2019 était forcément relatif et fragile puisqu’il n’était fondé sur aucune vraie raison, aucun fondement politique élaboré par les parties prenantes dans une volonté de paix et d’apaisement. Ce n’était qu’un accord d’opportunité, établi afin de partager le butin en quelques sortes.

Une élection à tout prix

Or l’élection présidentielle du 27 décembre a permis de mettre en évidence la fragilité de l’accord de Khartoum. Il est encore difficile de dire si la situation va encore empirer, mais les choses se présentent défavorablement. La majorité du corps électoral n’a pas pu participer au scrutin, ce qui le rend de fait non-inclusif et injuste. Quand une élection se déroule dans ces conditions, cela pose forcément un problème de légitimité pour celui qui se déclarera vainqueur. Les résultats risquent de jeter de l’huile sur le feu, ce qui est, selon moi, la raison pour laquelle tout le processus électoral aurait dû être suspendu.

→ EXPLICATION. En Centrafrique, la situation se dégrade à la veille de la présidentielle

C’est une erreur, il me semble, de se montrer trop formaliste et de vouloir à tout prix maintenir une élection. Une démocratie ce n’est pas juste un protocole électoral, c’est tout un système d’État de droit. Vouloir absolument une élection sous cette forme, dans un pays comme la République centrafricaine, ne peut résoudre le problème. Il faut être en capacité de préparer le vote dans de bonnes conditions. Qu’il soit inclusif, fiable, transparent, et qu’il ait du sens, quitte à ne pas respecter les délais.

►« Les groupes armés veulent prendre les villes »

Thierry Vircoulon, coordinateur de l’observatoire Afrique centrale et australe à l’Institut Français des Relations Internationales (IFRI)

Le président Faustin Archange Touadera a voulu coûte que coûte que se tiennent, le 27 décembre, des élections présidentielle et législatives, alors que les groupes rebelles qui contrôlent la majorité du pays avaient déclenché une attaque une semaine avant cette date. Il a été soutenu dans sa volonté de maintenir les élections par le groupe des cinq qui comprend l’ONU, l’Union Européenne, la France, les États-Unis et la Russie.

→ LES FAITS. L’ONU attaquée en Centrafrique avant un vote à haut risque

On a ainsi vu l’Europe financer des élections, dont tout le monde savait qu’elles allaient être une mascarade. La sécurisation a été confiée aux Russes et aux Rwandais. Le désordre mondial conduit à de telles alliances contre nature entre des démocraties et des régimes autoritaires.

Depuis la première élection du président Faustin Ange Touadéra, en 2015, l’Europe et l’ONU ont construit une sorte de narratif sur le « reploiement de l’administration centrafricaine » et autres châteaux construits sur du sable. L’Europe a réglé plusieurs centaines de millions d’euros pour mettre en œuvre les accords de paix signés à Khartoum.

Le président a voulu passer en force

Le 27 décembre, les élections ont eu lieu dans moins des deux tiers des sous-préfectures. En Centrafrique, seules les villes votent habituellement, car les campagnes, qui représentent 95 % de la population, sont difficilement accessibles. Cette fois-ci, une partie de l’électorat des villes n’a pas pu se rendre aux urnes, sa sécurité n’étant pas assurée. Le gouvernement a refusé également que votent les 600 000 Centrafricains réfugiés dans les pays voisins. Pourtant, le Haut-Commissariat aux réfugiés (HCR) avait proposé d’organiser ce scrutin, comme en 2015.

→ LIRE AUSSI. Les évêques centrafricains s’inquiètent de l’omniprésence des groupes armés

Le président Faustin Archange Touadéra a voulu passer en force, sans négocier avec l’opposition démocratique. Elle demande maintenant l’annulation du vote. Le président a voulu également mettre fin aux fonctions, souvent théoriques, cédées à des membres des groupes armés dans les allées du pouvoir, comme le prévoyaient les accords de paix signés à Khartoum.

Les groupes armés contrôlent Bangassou

Si le gouvernement tient sa ligne dure, le président sera proclamé réélu dès le premier tour. Il ne sera pas légitime. De nombreux sièges à l’Assemblée nationale seront vacants faute d’élections organisées dans les circonscriptions. Les groupes armés seront à nouveau sur le chemin de la guerre. Leur stratégie est de prendre maintenant le contrôle des villes. Ils contrôlent Bangassou. Ils ont marché sur Bangui, mais ont été maintenus à distance par les casques bleus, les soldats rwandais et les paramilitaires russes.

Il faut être réaliste. Les Russes et les Rwandais peuvent uniquement sécuriser la route qui mène à la capitale. Dans les villes où elle est présente, la Minusca peut déloger les groupes armés. Ils disparaîtront dans la brousse jusqu’à la prochaine attaque.

La Croix

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