Centrafrique / Russie : «Vendre ce blé gracieusement offert par la Russie au peuple centrafricain à des industriels installés au Cameroun…. serait assimilé à de la fraude fiscale», tempête fermement un cadre du Gimc

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Au Cameroun, une cargaison de blé russe destinée à la RCA fait polémique

L’arrivée au port de Douala d’une cargaison de blé russe destinée à la République Centrafricaine suscite une vive polémique au sein du Groupement des industries meunières du Cameroun. Alors que cette assistance humanitaire devait transiter simplement par le pays, elle prend une tournure controversée avec la demande du Directeur Général des Douanes centrafricaines de vendre le blé aux entreprises camerounaises.

 

Ecomatin

Arthur WANDJIEnvoyer un courriel 29 décembre 2023

Le port de Douala, habitué aux allées et venues discrètes des navires de marchandises, est au centre des attentions depuis l’arrivée d’un navire russe chargé de blé destiné à la République centrafricaine (RCA) le 15 décembre dernier. Selon certaines indiscrétions, il s’agit là de la première livraison d’un don russe qui devrait atteindre les 50 000 tonnes de blé d’ici au 31 décembre avec l’arrivée d’un second navire. Ce geste humanitaire a été décidé par le Kremlin qui s’était engagé lors du Sommet Russie-Afrique de juillet dernier à partager gracieusement 200 000 tonnes de blé entre 6 pays africains, dont la RCA.

Cependant, le pays ne disposant pas d’une industrie locale dédiée à la transformation du blé en farine, le Directeur Général des Douanes et Droits indirects de RCA va saisir son homologue camerounais Fongod Edwin Nuvaga. Ce dernier demande l’autorisation de vendre cette cargaison de blé aux entreprises basées au Cameroun et spécialisées dans la transformation du blé. Par la suite, Bangui s’engage à racheter l’intégralité du produit fini auprès des meuniers camerounais.

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Modalités pratiques

En réponse à cette demande, le Directeur Général des Douanes (DGD) du Cameroun va adresser le 26 décembre dernier à son homologue une correspondance dans laquelle il marque sa non-objection au changement de destination du blé russe, s’appuyant notamment sur les articles 200 à 215 du Code des Douanes de la Cemac. Fongod Edwin Nuvaga fixe cependant plusieurs conditions pour que la transaction souhaitée par la RCA soit rendue possible, notamment : «la production d’une caution diplomatique de l’Ambassade de la RCA au Cameroun ; la vente locale dudit blé aux entreprises basées au Cameroun en exonération de la Taxe sur la Valeur Ajoutée (TVA) ; la modification sans amende du ou des manifeste(s) de transit couvrant ladite quantité de blé ; l’acquisition à due concurrence de la farine locale et l’expédition de celle-ci en République Centrafricaine sans acquittement de la TVA, et sous le couvert des titres de transit établis conformément à la réglementation en vigueur», entre autres.

Point d’achoppement 

En clair, et au-delà de quelques modalités pratiques liées au changement de destination, le dirigeant camerounais souhaite que cette cargaison bénéficie des exonérations douanières prévues par l’Ordonnance du président de la République du 07 mars 2008, laquelle suspend le paiement des droits et taxes de douane à l’importation de certains produits de première nécessité, dont le blé. Une disposition contre laquelle s’insurgent les meuniers camerounais qui évoquent des préoccupations d’ordre éthique, diplomatiques et économiques. «Vendre ce blé gracieusement offert par la Russie au peuple centrafricain à des industriels installés au Cameroun avec les mêmes conditions que le blé acheté pour le marché camerounais serait assimilé à de la fraude fiscale», tempête fermement un cadre du Groupement des industries meunières du Cameroun (Gimc) contacté par EcoMatin et s’exprimant au nom de cette organisation.

Pour lui, en laissant passer ce blé dans les conditions actuelles, «le Cameroun serait en train de financer gratuitement l’économie centrafricaine et ce serait un financement sans remboursement». En gros, le Gimc s’inquiète du fait que le Cameroun enregistrera des moins-values fiscales en laissant passer une marchandise qui n’est pas destinée à la consommation locale.

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11 jours pour transformer le blé centrafricain

A la place, le regroupement se propose de jouer, non pas un rôle de client de l’État centrafricain, mais celui d’accompagnateur dans le processus de transformation de cette denrée. «Les meuniers camerounais sont prêts à jouer le rôle de transformateur du blé russe pour le profit de la RCA, et certainement pas se mettre dans une posture qui consiste à acheter pour ensuite revendre. Le seul bénéfice que nous pourrions tirer de cette opération si elle était menée d’État à État serait ce que nous pourrions convenir à titre de compensation pour la transformation dudit blé».

Notons que selon le Gimc, la capacité totale d’écrasement de blé par les minoteries camerounaises à date est de 4600 tonnes/jour. En d’autres termes, les 50.000 tonnes de blé destiné à la RCA représentent 11 jours de production de farine pour les besoins du marché local. Comparativement au volume d’importations, les meuniers camerounais ont importé 890.000 tonnes en 2022. Ainsi, les 50 000 tonnes attendues par la RCA représentent 5,6% des importations locales en 2022.

Un blocage en vue ?

Face à la situation, les meuniers camerounais se sont passés le mot pour faire bloc. La preuve, d’après des sources renseignées, le navire arrivé depuis le 15 décembre au port de Douala serait toujours à la bouée de base. Or il se trouve que les navires de blé ne restent jamais aussi longtemps à la bouée sans accoster. «En fait, ceux qui pilotent cette opération ont du mal à trouver un meunier preneur, c’est-à-dire à qui le blé pourrait être vendu», révèle un meunier, se souvenant d’une affaire similaire en 2022. Cette année-là, dit-il, le gouvernement camerounais avait reçu une offre de blé russe d’un fournisseur suisse. «Cette offre défiait toute concurrence, elle était alléchante et très attractive. Bien qu’achetant à ce moment-là très cher notre matière première, nous avons réservé une fin de non-recevoir à ce fournisseur pour 2 raisons : les conditions de paiement étaient trop strictes, lourdes à remplir et chères pour nos industries : le blé était vendu à un prix très bas car c’était du blé destiné à des œuvres humanitaires que ce fournisseur voulait nous vendre»

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