Wagner en Centrafrique : pourquoi l’attaque contre Dmitri Sytyi peut mettre le feu aux poudres

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POLITIQUE

Wagner en Centrafrique : pourquoi l’attaque contre Dmitri Sytyi peut mettre le
feu aux poudres

L’attaque contre l’un des patrons du groupe à Bangui, le Russe Dmitri Sytyi, est encore loin d’avoir livré ses secrets. Mais elle semble annoncer une nouvelle escalade dans le bras de fer qui oppose la France et la Russie en Afrique.

Que s’est-il réellement passé le 16 décembre, dans les locaux de la Maison russe à Bangui ? Depuis trois jours, la question est sur toutes les lèvres, de Bangui à Moscou, en passant par Paris et Saint-Pétersbourg. Selon les premiers éléments de l’enquête en cours menée par les autorités centrafricaines à la demande de la diplomatie russe, un colis piégé y a explosé, blessant gravement son destinataire, Dmitri Sytyi.

Évacué en Russie

Ce dernier aurait, selon les témoignages russes, lui-même ouvert le paquet contenant les explosifs. Une source diplomatique russe à Bangui a même indiqué que la victime l’avait reçu « à son domicile, qui n’est pas sur le territoire de l’ambassade » puis l’aurait « ramené dans la Maison et ouvert ». Mais cette information est sujette à caution.
En effet, selon une autre version donnée par une source de Jeune Afrique proche du groupe Wagner, la Maison russe disposerait d’images de surveillance montrant un individu ayant livré directement dans ses locaux le colis explosif. De même source, des recherches seraient donc en cours sur la base de ces clichés, deux personnes ayant été arrêtées et une autre étant en fuite.

Café, cash et alcool : au cœur du système Wagner, de Douala à Bangui

Dmitri Sytyi a en tout cas aussitôt été emmené à l’hôpital de Bangui et pris en charge en soins intensifs. Selon nos sources, si sa vie n’est plus en danger, il risque cependant l’amputation d’un de ses bras. Le Russe a été évacué ce 19 décembre au matin vers la Russie pour y poursuivre ses soins. Mikhaïl Bogdanov, vice-ministre russe des Affaires étrangères en charge de l’Afrique a appelé à renforcer la sécurité de la mission
diplomatique russe en Centrafrique.

Le porte-parole du gouvernement centrafricain, Maxime Balalou, a quant à lui dénoncé, le 17 décembre dans un communiqué, des « manœuvres de déstabilisation » et a réitéré « son attachement indéfectible à la coopération bilatérale avec chacun des partenaires de la
République et plus particulièrement avec la Fédération de Russie ». Dans le même texte, le ministre a fait le lien entre l’attaque du 16 décembre et celle ayant visé une base militaire de Bossangoa, le 28 novembre.

Prigojine en première ligne

Qui se cache derrière ce colis piégé ? Comme pour l’attaque de Bossangoa, les enquêtes sont en cours. De sources locales, plusieurs arrestations ont eu lieu au sein de l’agence DHL de Bangui, par laquelle le paquet aurait transité. Mais rien n’a encore filtré des
interrogatoires menés auprès des employés de l’entreprise internationale de livraison. Les hommes de Wagner affirment également analyser des images de vidéo-surveillance de la Maison russe et rechercher une personne en fuite.

Dès le 16 décembre, le ministère des Affaires étrangères de Russie a dénoncé un « acte criminel » visant à « nuire au développement des relations amicales » entre Moscou et Bangui. Cependant, le fondateur et financier du groupe Wagner, très présent en Centrafrique, est allé (beaucoup) plus loin, pointant clairement du doigt la France et, au-delà, l’Occident dans son ensemble.

Centrafrique : colis piegé, Wagner accuse Paris

Selon Evgueni Prigojine, le colis adressé à Dmitri Sytyi aurait été accompagné d’une note dans laquelle il était écrit : « C’est pour toi, de la part de tous les Français, les Russes ficheront le camp d’Afrique ». L’homme d’affaires, proche de Vladimir Poutine a également demandé au ministère russe des Affaires étrangères de lancer une procédure pour déclarer « la France comme État soutien du terrorisme ».

« Cette information est fausse, et c’est un bon exemple de la propagande russe », a aussitôt déclaré Catherine Colonna, cheffe de la diplomatie française. Ce qui n’a pas empêché Prigojine de persister, dans un communiqué transmis par son entreprise Concord, et de dénoncer « les pays occidentaux et leurs services spéciaux » qui « s’efforcent de faire en sorte que [l’Afrique] devienne encore plus pauvre et meure en masse de faim et de maladie ».

« Une forme de légitimation » de Wagner

« Propagande russe » ou « acte criminel » visant Moscou ? L’explosion ayant touché Dmitri Sytyi a en tout cas toutes les chances d’envenimer encore un peu plus les rapports entre la Russie et la France en Centrafrique et, au-delà, sur le continent africain. « Pour la première fois, on observe que la diplomatie russe classique, via leur ministère des Affaires étrangères, et la communication de Wagner sont quasiment sur une même ligne », analyse un diplomate à Bangui.

« Il y a encore un an, Prigojine restait relativement silencieux. Aujourd’hui, il s’exprime officiellement, au même titre qu’un diplomate de haut rang. Il l’avait d’ailleurs déjà fait lors du dernier putsch au Burkina Faso. La guerre en Ukraine et la montée en puissance de Wagner à Moscou lui ont donné une légitimité incroyable et une influence que la diplomatie traditionnelle ne peut plus nier », ajoute un spécialiste du groupe de mercenariat.

« Pendant longtemps, Moscou niait l’existence de Wagner. Aujourd’hui, elle défend officiellement un de ses cadres. Bien sûr, il s’agit d’un ressortissant russe mais la Russie sait aussi très bien que tous les observateurs locaux et internationaux connaissent Sytyi comme patron de Wagner à Bangui. Il y a une forme de légitimation de Prigojine en bras armé de la Russie en Afrique. C’est inquiétant car il a un discours anti-occidental beaucoup plus décomplexé », explique notre diplomate.

« Sytyi ne s’est jamais vraiment caché »

Les activités de Dmitri Sytyi, présentées comme un simple coopérant par la diplomatie russe, sont en effet bien connues des Centrafricains. Résidant à Bangui depuis au moins cinq ans, il avait débuté comme interprète et bras droit de Valery Zakharov, ancien numéro un de Wagner à Bangui et ex-conseiller à la sécurité du président Faustin-Archange Touadéra. Il avait notamment accompagné Zakharov à Khartoum, au Soudan, lors de réunions secrètes avec les groupes armés centrafricains.

Lors d’une de ces rencontres en 2018, Evgueni Prigojine et Dmitri Utkin, le chef des opérations militaires de Wagner, étaient également présents afin de négocier au nom du gouvernement centrafricain. En Centrafrique, Dmitri Sytyi avait peu à peu pris en main les opérations de communication et de propagande, visant à promouvoir l’action de Moscou et à discréditer celles de la France et des Nations unies, cibles privilégiées.

Selon nos sources, il avait même pris la tête d’une cellule spécialisée sous le contrôle de la présidence centrafricaine, où il se sentait comme chez lui. Proche de certains membres du gouvernement, il s’entretenait régulièrement avec des personnalités politiques dans des restaurants en vue de la capitale. « Il ne s’est jamais vraiment caché, explique un Banguissois l’ayant observé. Son visage a fini par être connu des cercles politiques centrafricains et il opérait à visage découvert. »

Après l’explosion, l’escalade ?

Alors que Valery Zakharov a quitté la Centrafrique vers la fin de 2020, Dmitri Sytyi a progressivement pris du galon au sein de l’appareil de Wagner à Bangui, dont il a pris le contrôle des opérations civiles – le volet militaire étant piloté par l’autre patron du groupe dans le pays, Vitali Perfilev. Le polyglotte francophone, passé par la France et diplômé en management d’une université de Barcelone, a ainsi construit le réseau de sociétés permettant aujourd’hui au groupe d’opérer dans les secteurs forestier et minier.

Depuis Bangui, grâce à quelques bras droits et à des prête-noms locaux, il est ainsi l’homme qui supervise les cadres civils chargés de l’exploitation puis de l’exportation des matières premières centrafricaines. « Depuis le début de la guerre en Ukraine, Wagner a moins de combattants en Centrafrique, mais ses activités commerciales prennent de l’ampleur. Le groupe a besoin de se développer et vise les secteurs du sucre et du café notamment. Dans tout cela, c’est Sytyi qui est à la manœuvre », explique une source locale.

Servira-t-il aussi de prétexte à une escalade dans le conflit entre la Russie et la France ? La compagnie Air France a en tout cas annulé son vol reliant Paris à Bangui le 17 décembre, forçant une partie des passagers – dont la ministre des Affaires étrangères Sylvie Baïpo-Temon de retour de New York – à se reporter sur d’autres compagnies. Dans la nuit du 18 décembre, les locaux de l’Union européenne à Bangui ont été incendiés sans aucune revendication.

Ce 19 décembre, alors qu’une ambulance évacuait le Russe vers l’aéroport de Bangui, une foule s’était rassemblée sur les bords de la route. Mobilisée par les réseaux de Blaise Didacien Kossimatchi, griot pro-Wagner proche de Sytyi, elle appelait à une alliance entre « la Russie et la Centrafrique contre le nazisme ». Au milieu de dizaines de drapeaux russes, une jeune fille brandissait une pancarte où il était écrit : « Non aux terroristes français ».

Jeune Afrique

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