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Un 4 janvier disparaissait Albert Camus…

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Un 4 janvier disparaissait Albert Camus…

Pied au plancher

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En ce mois de janvier 1960, Michel Gallimard et sa famille invitent Albert Camus à rentrer à Paris avec eux, en voiture. Ils s’arrêtent pour déjeuner dans un village de l’Yonne, puis repartent à toute bringue…

13 h 55, 145 km/heure. Sur le tableau de bord de la Facel Vega FV3B conduite par Michel Gallimard, les horloges et les cadrans se sont arrêtés à l’heure du décès de Camus, assis à la place du mort… Michel Gallimard succombera six jours plus tard.

Quelque chose d’autre aussi s’est arrêté sur cette Nationale 5, à hauteur de Villeblevin dans l’Yonne, ce 4 janvier 1960. Une certaine conception de l’homme. L’humanisme, en un mot. Sartre, qui fut si loin et si proche de Camus, écrit dans France-Observateur deux jours après le décès de son ancien camarade : « Il représentait en ce siècle, et contre l’Histoire, l’héritier actuel de cette longue lignée de moralistes dont les œuvres constituent peut-être ce qu’il y a de plus original dans les lettres françaises. Son humanisme têtu, étroit et pur, austère et sensuel, livrait un combat douloureux contre les événements massifs et difformes de ce temps. Mais, inversement, par l’opiniâtreté de ses refus, il réaffirmait, au cœur de notre époque, contre les machiavéliens, contre le veau d’or du réalisme, l’existence du fait moral. »

L’homme qui aimait les femmes

Je suis loin de faire de Camus cette icône intouchable que l’on voudrait mettre au panthéon – c’était une proposition de Sarkozy, violemment combattu par le fils de Camus, qui trouvait, avec raison, que le laurier qui pousse au milieu de la tombe de son père, dans le cimetière de Lourmarin (Vaucluse), en dit davantage que le marbre et les ors de la République. Ce que j’aime chez Camus est justement ce qu’il appelle lui-même sa part de « monstruosité » – le mot apparaît deux fois dans le Premier homme, le livre inachevé, récupéré dans la serviette de l’écrivain mort. « Son silence, dit Sartre que, selon les événements et mon humeur, je jugeais parfois trop prudent et parfois douloureux, c’était une qualité de chaque journée, comme la chaleur ou la lumière, mais humaine. On vivait avec ou contre sa pensée, telle que nous la révélaient ses livres – La Chute surtout, le plus beau peut-être et le moins compris – mais toujours à travers elle. »

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Ce serait le plus bel hommage à l’écrivain fracassé : relire aujourd’hui, 4 janvier, La Chute. Y apprécier l’extraordinaire entrelacs de la culpabilité et du sadisme. Cette femme qui se jette à l’eau, que Jean-Baptiste Clamence ne sauvera pas, c’est de toute évidence Francine Camus, qui tenta deux fois d’en finir avec la vie, délaissée par un homme qui aimait les femmes mieux encore qu’un héros de Truffaut : Camus devait arriver à Paris vers 16 heures, il avait rendez-vous avec trois maîtresses, de deux heures en deux heures. C’est ainsi que l’on écrit des livres.

Relisez « Les Mandarins »

Camus aurait pu écrire, encore, de nombreux livres, et de nombreuses années. Lui qui avait si bien nommé L’Absurde en a éprouvé, dans la milliseconde où il a réalisé qu’il mourait, toute l’ironie. Sartre encore : « L’accident qui a tué Camus, je l’appelle scandale parce qu’il fait paraître au cœur du monde humain l’absurdité de nos exigences les plus profondes. Camus, à 20 ans, brusquement frappé d’un mal qui bouleversait sa vie, a découvert l’absurde, imbécile négation de l’homme. Il s’y est fait, il a pensé son insupportable condition, il s’est tiré d’affaire. Et l’on croirait pourtant que ses premières œuvres seules disent la vérité de sa vie, puisque ce malade guéri est écrasé par une mort imprévisible et venue d’ailleurs. L’absurde, ce serait cette question que nul ne lui pose plus, qu’il ne pose plus à personne, ce silence qui n’est même plus un silence, qui n’est absolument plus rien. »

Restent les œuvres, justement. Et si vous trouvez que La Chute est un livre un peu court pour étayer votre insomnie, relisez donc Les Mandarins, où le personnage d’Henri Perron doit tout à Camus, et survit là, dans ces pages éblouissantes, à jamais.

https://www.marianne.net/culture/litterature

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