Touadéra et la guerre des pirogues : le président peut-il sacrifier le maire de Bangui ?

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Alors qu’une bataille fratricide oppose le maire de Bangui, Émile-Gros Raymond Nakombo, et le ministre Fidèle Gouandjika – deux proches de Faustin-Archange Touadéra –, le président centrafricain pourrait être obligé de choisir son camp, et de sacrifier l’un de ses précieux soutiens politiques.

À la tête de la mairie de Bangui depuis mai 2016, Émile-Gros Raymond Nakombo a déjà vécu plusieurs tempêtes, mais s’est pourtant accroché à son poste. Le maire est d’ailleurs l’un des quelques proches de Faustin-Archange Touadéra à avoir conservé sa fonction sans discontinuer depuis l’élection présidentielle de 2016, lors de laquelle il avait largement apporté son soutien au futur chef de l’État. À Bangui, on le qualifie d’ »ami de longue date » du président. Un euphémisme tant sa relation avec ce dernier semble le protéger de tous vents contraires.

Appels à la démission

Ou presque… Depuis quelques jours, d’insistantes bourrasques semblent sur le point de l’emporter. L’origine de ce gros temps ? Une polémique autour de fonds destinés à récompenser les vainqueurs de la célèbre course aux pirogues sur le fleuve Oubangui, organisée à l’occasion de la fête nationale du 1er décembre. Le maire de Bangui est ainsi accusé par le ministre conseiller du président, Fidèle Gouandjika, d’avoir détourné une partie des sommes d’argent. Le voilà même appelé à la démission par ce dernier.

« Monsieur Nakombo multiple les déclarations sur les réseaux sociaux à la suite de mon accusation de détournement de fonds publics et privés alloués à la mairie de Bangui pour les festivités du 1er décembre 2023. […] J’ai conseillé à ce dernier, que j’ai toujours soutenu dans des moments très difficiles, de démissionner de son poste pour préserver son honneur. De même, j’ai suggéré au président de la République de le limoger au cas où il
refuserait de jeter l’éponge », a écrit le conseiller du chef de l’État sur le réseau social

Simple joute sans conséquence sur les réseaux sociaux ? Loin de là. La prise de position de Fidèle Gouandjika inquiète au plus haut point le maire de Bangui. Dans les milieux politiques centrafricains, nul n’ignore en effet que le ministre fait partie des intouchables et est très écouté du chef de l’État. Émile-Gros Raymond Nakombo, qui ne manque lui-même pas d’influence sur le président – originaire du Grand Ouest, il est un soutien politique essentiel de ce dernier– a donc décidé de répliquer, avec un objectif : conserver son fauteuil de maire de la capitale.

« La mairie de Bangui a demandé 17 millions de francs CFA (environ 26 000 euros) à l’État pour l’organisation des festivités du 1er décembre. Nous n’avons reçu que 7 millions (environ 10 000 euros). Il y a un écart de 10 millions mais nous avons des fonds qui doivent bientôt entrer dans nos caisses. J’ai donc fait le choix de demander aux gagnants de la course de pirogues d’attendre que cet argent soit encaissé pour que leurs récompenses leur soient versées. Il n’y a aucun détournement », explique-t-il à Jeune Afrique.

La confiance du président

Selon nos informations, Faustin-Archange Touadéra, en déplacement à Dubaï pour la COP28, a été mis au parfum de la situation. Devra-t-il s’impliquer dans le bras de fer – d’apparence anecdotique – qui oppose deux de ses proches ? En attendant l’organisation des élections municipales, il a en effet le pouvoir de nommer les maires du pays, et, par la même occasion, de se séparer d’Émile Nakombo si jamais sa position devenait intenable et si le turbulent Fidèle Gouandjika continuait à chercher à l’évincer.

Les appels au limogeage du maire de Bangui et les querelles entre lui et certains proches de Faustin-Archange Touadéra ne datent en outre pas d’aujourd’hui. Début mai, il a été condamné à un an de prison avec sursis pour diffamation et dénonciation calomnieuse contre Donatien Maleyombo, chef de cabinet civil du chef de l’État. Quelques mois plus tôt, il était cette fois pris dans un affrontement avec le ministre de l’Administration territoriale Bruno Yapande autour de la gestion des fonds de fonctionnement de la mairie.

« Plusieurs fois, il a été accusé de détournements. Il a été victime de coups montés alors qu’il montre patte blanche à chaque fois. Il a subi huit audits jusqu’à ce jour et le président Touadéra lui conserve sa confiance », confie à Jeune Afrique un membre du cabinet de Nakombo. « Il fournit beaucoup d’efforts pour amener Bangui à présider pour la première fois les mairies d’Afrique Centrale et pour coprésider le réseau des maires d’Afrique. Pourtant, ses financements sont minces. Il injecte même des fonds privés dans les dépenses de la mairie. Mais personne ne voit cela », poursuit notre source.

Signe que Nakombo pourrait une nouvelle fois tenir bon dans la tempête, celui-ci a accompagné le président Touadéra lors du déplacement de ce dernier à Dubaï. « Il se trouve à la COP28, où il est invité à titre d’ambassadeur du climat, pour avoir fait de Bangui la première ville subsaharienne à établir son plan énergétique à hauteur de 600 milliards de francs CFA, affirme un de ses proches. Il doit y négocier une assurance
paramétrique pour dédommager les victimes des inondations. »

Si cela n’était pas suffisant, l’édile de Bangui pourrait surtout compter sur des soutiens de taille au plus près de Faustin-Archange Touadéra – au cabinet présidentiel mais aussi au gouvernement – pour convaincre le chef de l’État de ne pas le lâcher. Nakombo est également bien introduit au sein de la famille du président : il entretient de bonnes relations avec la mère de Touadéra et surtout avec les deux épouses de ce dernier. De quoi lui assurer de conserver son fauteuil ?

Jeune Afrique

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