Tchad : Un dialogue, mais pour quoi faire ?

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17 janvier 2022
Depuis sa prise du pouvoir en avril 2021, Mahamat Idriss Déby a multiplié les gestes à l’égard des groupes d’opposition armés (sans pour autant écarter l’option militaire). Il a notamment promis la tenue d’un dialogue national inclusif. Un doute subsiste cependant sur ses réelles intentions : y croit-il vraiment, ou s’agit-il d’une stratégie visant notamment à rassurer les bailleurs dans un contexte de tensions politiques et de crise économique ?
Le Conseil militaire de la transition (CMT), organe institué au lendemain du décès du président Idriss Déby Itno le 19 avril 2021, et dirigé par son fils, Mahamat Idriss Déby dit « Kaka », a pour objectif, selon la charte définissant ses prérogatives, de diriger le pays sur une période (renouvelable) de dix-huit mois, d’élaborer une nouvelle constitution et d’organiser des élections présidentielles et législatives. Alors qu’il avait appelé, dans son premier discours adressé à la nation le 20 avril 2021, à l’organisation d’un dialogue national inclusif qui « n’éludera aucun sujet d’intérêt national », le chef du CMT est passé à l’acte en annonçant sa tenue le 15 février prochain. Effet d’annonce pour apaiser une situation politique tendue ? Manière de rassurer les bailleurs quant au déroulement en bonne et due forme de la transition ? Quoi qu’il en soit, ce dialogue semble moins marqué, à première vue, par sa rupture que par sa continuité avec le régime de Déby père.
Décomposés en deux volets, les préparatifs du dialogue s’adressent d’une part à la société civile et à la classe politique, et d’autre part aux groupes rebelles (appelés communément au Tchad « politico-militaires »). Le plus célèbre d’entre eux est certainement le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) dirigé par Mahamat Mahdi Ali, dont l’offensive en avril dernier fut à l’origine du décès d’Idriss Déby Itno, non loin de la ville de Mao. Le FACT fait partie d’une myriade de groupes rebelles plus ou moins rivaux qui, suite à l’apaisement diplomatique tchado-soudanais en 2010, ont déplacé leurs bases arrières du Darfour vers le sud libyen (quelques éléments ayant rejoint les rangs de l’ex-Séléka en Centrafrique).
Le Conseil de commandement militaire pour le salut de la République (CCMSR), né d’une division interne au FACT, et le Front de la nation et la démocratie et la justice au Tchad (FNDJT), qui regroupe des ex-leaders du Mouvement pour la démocratie et la justice au Tchad (MDJT) de Youssouf Togoïmi, ainsi que des dissidents du CCMSR et du FACT, sont également tous deux à cheval sur la frontière tchado-libyenne.
L’option militaire dans un coin de la tête
Leur invitation au dialogue national, sous l’égide d’un Comité technique spécial en charge des modalités de leur participation, est en soi un événement majeur : en effet, jamais les groupes rebelles n’avaient été conviés aux précédents forums nationaux sous l’ère Déby. Dirigé par l’ancien chef d’État et ex-leader rebelle Goukouni Weddeye1, les membres du comité, nommés par décret, sont pour la plupart d’importants hauts gradés militaires et sont connus pour avoir été des fidèles d’Idriss Déby Itno.
Le comité technique a rencontré les principaux représentants politico-militaires à Paris, au Caire et à Doha en novembre 2021, et une seconde rencontre doit se tenir à une date pour le moment inconnue dans la capitale qatarie en vue de finaliser les préparatifs au dialogue. Condition posée par les groupes politico-militaires à leur participation, l’amnistie générale décrétée en novembre de 39 opposants politiques et de 257 anciens rebelles (à l’exception des prisonniers du FACT, dont la situation n’est pas claire) renforce l’idée d’une volonté d’apaisement.
Mode de dialogue historique entre État et rébellion, ces échanges sont monnaie courante si l’on se souvient par exemple de la grâce qu’Idriss Déby Itno avait accordée, dans la foulée de son intronisation au titre de Maréchal du Tchad en août 2020, à Hassan Boulmaye, ancien leader du CCMSR, et à Baba Laddé, ancien chef du Front populaire pour le redressement, qui évoluait au nord de la Centrafrique entre 2008 et 20122. Rappelons également l’amnistie accordée en 2011 aux membres de l’Union des forces pour la démocratie et le développement (UFDD), qui avaient tenté de renverser le régime en 2008.
Que faire de ceux qui vivent du métier des armes ?
Ce ballet de rencontres et d’engagements n’écarte pas pour autant l’option militaire. Le rapatriement de 600 soldats qui se trouvaient dans la zone des trois frontières (Mali, Burkina Faso, Niger), soit la moitié du contingent tchadien engagé dans la force conjointe du G5-Sahel, l’achat de 60 véhicules blindés au groupe américano-émirati The Armored Group et d’une douzaine d’autres au fabricant turc Nurol Holding, ou encore le creusement d’une tranchée autour de N’Djamena (officiellement en prévision de la saison des pluies), laissent penser à une remilitarisation du régime en vue de futures offensives.
Par ailleurs, au-delà des premières prises de contact se pose la question des finalités du dialogue au regard de l’économie morale des rébellions3. Quid des attentes de larges groupes de la population qui tirent bénéfices de l’insécurité et de ses dividendes économiques, ravivés notamment par la ruée vers l’or du Tibesti ? Difficilement chiffrable au regard de son caractère informel4, l’exploitation artisanale (et souvent clandestine) de l’or au nord du pays, qui a débuté en 2013, provoque d’importantes tensions entre orpailleurs étrangers et locaux, populations autochtones et hommes en armes – rebelles comme militaires aux pratiques plus ou moins prédatrices5. À titre illustratif, la récente arrestation d’un chef de canton du Borkou qui avait accusé l’armée tchadienne d’être de connivence avec les coupeurs de route de la région, démontre la multiplicité des acteurs tirant bénéfice de cette économie informelle.
La longue histoire des rébellions et leurs profondes racines sociales interrogent plus largement les modalités, à long terme, de l’inclusion politique et de la répartition économique du futur État tchadien – ou comment inventer d’autres modes de contestation et d’ascension sociale qui ne prennent pas la voie des armes…
Les limites de l’inclusion
Enfin, le jeu des soutiens extérieurs risque fortement d’interférer dans le dialogue entre les mouvements politico-militaires et le pouvoir, dans un contexte de recomposition des luttes d’influences internationales. La France, qui a avalisé dès la première heure le coup d’état du CMT au nom de la stabilité régionale, doit composer avec la présence russe chez les voisins centrafricains et libyens. Si les alliances sont ouvertes, il n’en reste pas moins que l’hypothèse d’un appui russe aux rebelles rebattrait les cartes du leadership français dans la région, qui pourrait décider, en réaction, de renforcer encore un peu plus son soutien au CMT.
Enfin l’aboutissement des négociations, au-delà de tout agenda politique, sera fonction de la lucrativité des ralliements – autrement dit de la rétribution matérielle qui sera accordée aux rebelles en échange de leur loyauté. Paravent commode permettant à chaque camp de gagner du temps et de faire monter le prix des adhésions, le dialogue semble, in fine, le moyen le plus sûr d’anticiper les coups futurs sans pour autant dévoiler ses cartes.
D’ailleurs, les modalités d’organisation du second volet du dialogue dévoilent les limites de l’inclusion prônée par le régime. Les soixante-dix membres du Comité d’organisation du dialogue national inclusif – des activistes de la société civile, des leaders religieux et des responsables politiques pour la plupart – ont été nommés en août 2021 par arrêté du Premier ministre, tandis que les quatre-vingt-treize députés du Conseil national de transition (CNT) en charge du futur vote de la constitution ont été nommés par décret présidentiel en septembre. Ces nominations donnent voix à certain.e.s représentant.e.s de la société civile jusque-là peu visibles et intègrent des opposants politiques. Mais la question de leur marge de manœuvre reste entière.
Chaque étape du dialogue doit en effet être approuvée par le CMT, et les demandes formulées notamment par l’Union africaine (qui avait proposé d’inscrire dans la charte de transition l’interdiction pour « Kaka » de se présenter à la future élection présidentielle et l’obligation d’organiser ce scrutin dans un délai non extensible de dix-huit mois) n’ont pas été acceptées par le pouvoir.
« Tout changer pour que rien ne change »
La nature même de la transition est toujours objet de contestation, principalement portée par la coalition Wakit Tama (« l’heure est arrivée », en arabe tchadien) qui appelle à une transition militaro-civile et au boycott du dialogue. Mais la société civile est elle-même divisée sur la question de sa participation, et le ralliement de certaines de ses figures emblématiques telles que Mahamat Nour Ibedou, défenseur des droits de l’Homme, a sérieusement entamé la cohésion interne du mouvement, déjà fragilisé par la répression du gouvernement : selon Amnesty International, entre le 27 avril et le 19 mai 2021, au moins seize personnes ont été tuées au cours de manifestations à N’Djamena et dans la ville de Moundou, dans le sud du pays ; le 9 octobre 2021, quarante-cinq personnes ont été arrêtées et dix autres blessées pour avoir manifesté à l’appel de la coalition Wakit Tama.
Le CMT fait face, en outre, à une opposition politique revigorée. Nonobstant les diverses intimidations physiques du régime à l’égard des membres du parti politique Les Transformateurs, la popularité de son leader, Succès Masra, ne se tarit pas, notamment auprès des jeunes, présents en nombre lors de ses meetings (comme celui du 8 janvier 2022 qui a rempli l’un des plus grands stades de football de la capitale). Invité en Côte d’Ivoire par Laurent Gbagbo à l’occasion du lancement de son nouveau mouvement, le Parti des peuples africains – Côte d’Ivoire (PPA-CI), en octobre 2021, Masra, docteur en économie diplômé de la Sorbonne, se dote, pas à pas, d’une aura internationale. Ce qui n’est pas forcément du goût du CMT, qui doit composer avec ce potentiel concurrent politique.
Enfin, la question de la finalité de ce dialogue se pose au regard du contenu des débats amorcés. Par exemple, les demandes soulevées par les invités – triés sur le volet – lors des consultations préparatoires qui se sont déroulées en octobre 2021 à N’Djamena, semblent éluder certaines problématiques majeures, telles que la restructuration de l’armée, la restitution des biens mal acquis par le régime Déby ou encore le code déontologique de la classe politique. Plus ou moins phagocyté par le pouvoir, ce dialogue est souvent perçu comme un vernis de légitimité pour un régime en recherche de reconnaissance internationale autant que nationale. À N’Djamena, beaucoup évoquent un style « Déby sans Déby », qui rappelle la célèbre formule de Giuseppe Tomasi di Lampedusa : « Tout changer pour que rien ne change ».
Le chantage du porte-monnaie
Le financement du dialogue et plus largement de la transition – respectivement estimés à 227 millions et 1,3 milliard d’euros selon la feuille de route adoptée par le gouvernement -, reste une question épineuse que « Kaka » n’hésite pas à transformer en argument d’autorité pour expliquer son plausible maintien au pouvoir au-delà du délai des dix-huit mois impartis. Les caisses de l’État sont vides, et les promesses de dons se font attendre. La France, au titre de l’aide bilatérale, a décaissé 15 millions d’euros, et a convaincu l’Union européenne, pourtant frileuse à l’égard du processus de transition, de débloquer 40 millions d’euros.
Le récent prêt de 570 millions de dollars (environ 504 millions d’euros) accordé par le Fonds monétaire international (FMI) au titre du nouveau mécanisme de Facilité élargie de crédit (FEC) ne peut éponger ni la dette commerciale de plus d’un milliard de dollars contractée auprès de la holding anglo-suisse Glencore7, ni les pertes dues au ralentissement de la production pétrolière suite aux grèves du personnel d’ExxonMobil, ni le choc de la pandémie. Plus ou moins dépendant de l’issue des négociations de la restructuration de la dette privée, Mahamat Idriss Déby dispose donc d’une marge de manœuvre économique étroite. Sa visite en septembre 2021 au Qatar, actionnaire de Glencore et pays hôte du futur pré-dialogue, visait notamment à financer ce dernier et à débloquer les négociations avec la holding.
Au-delà du coût du dialogue, c’est tout un système de relations clientélistes dont le fils Déby hérite et qu’il doit entretenir par un savant mélange de rétributions matérielles et de nominations à des postes politiques ou administratifs. Les différentes restructurations de la dette ou les facilités de crédit obtenues notamment auprès de la France n’ont jusque là pas permis au pays de se sortir de sa situation inquiétante (le Tchad est classé à la 187e place sur 189 de l’index de développement humain), et ont surtout servi à pérenniser un système largement corrompu.
Cécile Petitdemange
Post-doctorante et autrice d’une thèse intitulée « Bricoler au rythme du politique : l’ambivalence des islams au Tchad »
Source : afriquexxi

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