Tchad – Afrique Centrale – Soudan : De N’Djamena à Bangui, la CIA sur la trace d’Hemeti

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Entre la guerre en Ukraine et les ballons espions chinois, le dossier est venu s’inviter en plein mois de février sur le bureau du patron de la CIA, William Burns. Depuis plusieurs semaines, les fonctionnaires chargés de l’Afrique au sein de l’agence observent avec minutie un ballet de rebelles circulant entre la République centrafricaine, le Soudan et le Tchad, sur lequel plane, en toile de fond, l’ombre de Moscou.

Coup d’Etat au Tchad

Quelques détails de cet activisme accru ont fait l’objet d’une fuite habile dans la presse internationale. Le Wall Street Journal a donné l’alerte le 23 février. Questionné par le quotidien new-yorkais, un haut responsable américain a évoqué, sous couvert d’anonymat, l’imminence d’une tentative de coup d’Etat au Tchad, qui serait ourdie dans l’ombre par le groupe paramilitaire Wagner. Une éventualité prise au sérieux, surveillée depuis décembre au moins par la CIA et les autres services de renseignement américains.

Dans la plus grande discrétion, dès la mi-janvier, l’ambassadeur américain à N’Djamena, Alexander Mark Laskaris, a personnellement informé d’un tel risque le président de la transition tchadienne, Mahamat Idriss Déby, dit « Kaka« . Au cours de leur échange, le diplomate a étayé ses propos de plusieurs détails concernant la manœuvre en cours et ses commanditaires. L’ambassadeur a partagé un échantillon des renseignements en sa possession. Devant le chef de l’Etat, il s’est montré catégorique sur le rôle crucial joué dans l’opération par le vice-président de la transition au Soudan voisin, Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti« .

La voie centrafricaine

Selon les services américains – CIA en tête -, le patron des Rapid Support Forces (RSF) s’est même ouvert de ce projet à Faustin-Archange Touadéra, le président centrafricain et allié du groupe paramilitaire Wagner. Hemeti et ses soutiens russes, toujours selon le renseignement US, comptaient pouvoir opérer depuis le nord de la Centrafrique, où le projet d’établir une base arrière a été envisagé.

Washington reste toutefois flou sur les éventuels groupes rebelles associés à un tel plan. Plusieurs sécurocrates tchadiens continuent d’évoquer le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad (FACT) de Mahamat Mahdi Ali – qui dément formellement. Cette conjecture semble peu probable au regard de la géolocalisation des quelques troupes restantes du mouvement, pour la majorité stationnées dans le Sud libyen, loin de la Centrafrique. Les supposés contacts entre le FACT et plusieurs responsables centrafricains, ces derniers mois, sont seulement des rumeurs qu’aucun fait n’est venu confirmer. L’Agence nationale de sécurité (ANS) tchadienne regarde néanmoins avec inquiétude le regroupement de plusieurs combattants à Paoua, dans l’Ouham-Pendé frontalier du Tchad.

A N’Djamena, la CIA dispose depuis plusieurs années d’un canal direct avec le général Ahmed Kogri, à la tête de l’ANS. Fin janvier, quelques jours après l’avertissement américain, le maître-espion tchadien a effectué dans le plus grand secret un séjour d’à peine vingt-quatre heures au Caire. Arrivé en jet privé, il s’est entretenu avec des responsables des Moukhabarat al-Amma dirigés par Abbas Kamel. Or les renseignements égyptiens surveillent de près la situation à Khartoum.

Scepticisme français

Avant Mahamat Idriss Déby, les services américains ont pris soin d’informer leurs homologues français de la DGSE. Si le renseignement extérieur français prend très au sérieux les ambitions de Wagner au Tchad depuis avril 2021, le message a été reçu avec prudence. Les agents français, qui disposent d’un accès privilégié à la présidence tchadienne, ont suivi avec attention l’évolution de la relation avec Hemeti.

Dans les premiers mois de son règne, Kaka a fait montre, à l’égard du Soudanais, d’une forme de crainte aiguë teintée d’une psychose entretenue par une partie de son premier cercle zaghawa, avant d’opérer tout au long de l’année dernière un rapprochement progressif avec Hemeti (AI du 14/04/22). Une relation de confiance s’est peu à peu nouée qui, selon les analyses des services français, hypothéquerait grandement les éventuels desseins de déstabilisation du vice-président soudanais bien que connecté à la nébuleuse Wagner.

Dans le grand jeu soudanais, Kaka est devenu un acteur courtisé. Au cours du mois de janvier, les responsables soudanais ont défilé dans la capitale tchadienne, au premier rang desquels le président de la transition soudanaise et grand rival d’Hemeti, Abdel Fattah al-Burhan. Lors de son tête-à-tête avec Kaka, le 29 janvier, le général a directement fait part de ses inquiétudes quant à la présence de paramilitaires tchadiens au sein des RSF. Sa visite a été suivie le lendemain par celle d’Hemeti, qui n’avait pas pris la peine d’informer l’ambassadeur soudanais à N’Djamena, Ali Assadick.

Les deux hommes ont-ils évoqué le scénario présenté par Washington quelques jours plutôt ? Peu d’éléments ont filtré sur la nature exacte des discussions. Le premier cercle de Mahamat Idriss Déby continue néanmoins d’assurer qu’une relation de confiance existe entre « Kaka » et « Hemeti », hypothéquant ainsi les alertes américaines.

Les émissaires de Mahamat Idriss Deby.

Mahamat Idriss Déby dispose au sein de son premier cercle de plusieurs go between auprès d’Hemeti. Le premier n’est autre que son directeur de cabinet, et plus proche collaborateur Idriss Youssouf Boy. A peine nommé à ce poste début janvier, Boy avait pris la tête d’une délégation qui s’est rendue de N’Djamena à Khartoum pour y rencontrer successivement les deux hommes forts, al-Burhan et Hemeti.

Aux côtés de Boy se trouvait le nouveau chef d’état-major particulier de Mahamat Idriss Déby, Bichara Issa Djadallah. Cet ancien ministre de la défense d’Idriss Déby, chef de la Force mixte Tchad-Soudan chargée de surveiller la frontière entre les deux pays, est aussi un cousin de Hemeti, côté maternel, et l’un des principaux canaux du numéro deux soudanais à N’Djamena.

Le rapprochement opéré avec Hemeti ne s’est pas fait sans incidence sur les complexes équilibres de pouvoir à N’Djamena. Née à Salal, dans un fief de la région de Barh El Gazel (sud de l’ancienne entité administrative du Borkou-Ennedi-Tibesti), la mère de Kaka est issue de l’ethnie gorane, tout comme comme sa première épouse. Une double filiation zaghawa-gorane qui reste un facteur récurrent de tensions au sein du pouvoir et de ses antichambres. Le renforcement des liens avec Hemeti, issu d’une tribu arabe, ne s’est d’ailleurs pas fait sans susciter d’effet de bord auprès de l’élite galonnée zaghawa.

Manœuvres en RCA

Dans ce grand jeu régional où, tout au long des deux dernières décennies, Khartoum, Bangui et N’Djamena n’ont cessé de s’accuser mutuellement d’entretenir des poches de rébellion, Washington ne s’est pas contenté d’alertes. La diplomatie américaine s’est muée ces dernières semaines en une sorte de médiatrice de crise entre N’Djamena et Bangui. Outre la CIA, le dossier est particulièrement suivi par la « Madame Afrique » du Département d’Etat, Mary Catherine Phee (alias Molly Phee), et le National Security Council de la Maison Blanche, dirigé par Jake Sullivan, conseillé par le directeur Afrique, Judd Devermont.

Tout au long des dernières semaines, Molly Phee a mené un actif lobbying auprès de Kaka, dans l’espoir de le convaincre de renoncer à accueillir l’ancien président centrafricain François Bozizé. En échec après sa tentative de putsch menée avec la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) entre 2020 et 2021, Bozizé vivait – discrètement – depuis deux ans dans la capitale tchadienne. Une présence qui continuait d’alimenter les peurs et les hypothèses de complots à Bangui quant à une éventuelle nouvelle offensive rebelle depuis le Tchad.

Dans le cadre de sa politique « transactionnelle », Washington s’est proposé de parrainer le départ de Bozizé à Bissau le 3 mars, comme révélé par Africa Intelligence (AI du 22/02/23). En plus de la capitale bissau-guinéenne, Washington avait également pris attache avec Brazzaville pour évoquer la possibilité d’accueillir l’ex-présidentâgé de 76 ans au Congo. Dans son projet, le Département d’Etat a notamment sollicité l’appui du Rwanda de Paul Kagame, qui dispose de relais éprouvés tant à Bangui qu’à N’Djamena, et du chef de la diplomatie rwandaise, Vincent Biruta. Mais l’ancien chef de l’Etat centrafricain n’est pas le seul Bozizé ayant ses habitudes à N’Djamena. Son fils et ancien ministre de la défense, Jean-Francis Bozizé, est lui aussi fréquemment localisé au Tchad. Il est par ailleurs en contact régulier avec un autre de ses fils actuellement exilé en Ouganda.

Eloigner Wagner à tout prix

Si Washington déploie subitement tant d’efforts dans la région, c’est que cette diplomatie transactionnelle doit être le prélude à une offensive plus large contre Wagner et ses réseaux dans la zone. A commencer par la RCA où, comme l’a rapporté Le Monde, les services américains cherchent à affaiblir la nébuleuse Wagner.

L’initiative a pris racine lors du sommet Etats-Unis-Afrique de décembre 2022, auquel a pris part le président centrafricain Touadéra. En marge de l’événement, les services de Molly Phee ont proposé un memorandum censé mettre en avant les bénéfices d’une coopération accrue avec Washington – sur le plan militaire, financier et humanitaire – en échange du départ des hommes de Wagner.

Aux yeux des diplomates américains, plusieurs indices laissent à penser que la proposition tombe au moment opportun pour faire reculer l’influence russe dans la région. Cinq ans après l’arrivée de Wagner, la RCA est le seul théâtre où les effectifs de la société paramilitaire ont reculé. Une partie des contingents a été redéployée sur le champ de bataille ukrainien. Par ailleurs, la direction locale de Wagner a subi une importante perte dans l’attentat qui a frappé l’une de ses têtes pensantes, Dimitri Sytyi. Le groupe connaît par ailleurs des difficultés à rentabiliser son effort militaire.

Si Washington a informé plusieurs capitales de l’Union européenne (UE) de son initiative, elle n’a néanmoins associé Bruxelles qu’à la marge. Cette approche régionale « transactionnelle » est perçue avec un certain scepticisme à Paris : un éloignement de Wagner pourrait couper Touadéra de l’une de ses principales assurances-vie. Si le plan américain propose bien un volet de formation militaire, celui-ci est, dans les faits, bien éloigné des quelque 2 000 hommes de Wagner aujourd’hui déployés auprès des Forces armées centrafricaines (FACA).

Coïncidence ou non, le Conseil européen a présenté, le 25 février, une nouvelle liste de sanctions visant le groupe Wagner. Sur les onze personnalités et entités ciblées, neuf ont été particulièrement actives en Centrafrique, à l’instar de Vitali Perfilev, longtemps présenté comme le conseiller sécurité du président Touadéra. Figure également Alexander Ivanov, décrit comme le porte-parole du groupe paramilitaire à Bangui, ou encore Konstantin Pikalov, très présent en Centrafrique au moment de l’arrivée des premiers hommes de Wagner en 2018. Des acteurs que Washington a dans son collimateur depuis plusieurs mois.

Hemeti et les Russes à Khartoum

Sur la liste européenne apparaît aussi un certain Mikhaïl Potepkin. Le quadragénaire est bien connu des services de renseignement américains et a été placé sous sanctions du Trésor dès 2020 pour ses activités au Soudan, où il est, selon Washington, lié à la société minière Meroe Gold. Constituée à Khartoum, cette dernière est suspectée d’être un instrument financier de Wagner en association avec Aswar Multi Activities, une société de sécurité appartenant à l’armée soudanaise et derrière laquelle apparaît l’ombre des réseaux Hemeti.

Depuis 2019, la CIA s’intéresse particulièrement aux circuits financiers de Meroe Gold, renommé Al Sojaj. L’entreprise dispose d’une poignée de concessions dans l’Etat du Nil et dans le Kordofan du Sud. Si ses chiffres restent modestes à côté des groupes industriels, elle extrairait un peu plus d’une tonne d’or principalement via l’achat direct aux producteurs locaux. Surtout, les services américains s’intéressent aux conditions fiscales très avantageuses dont elle bénéficie, en échange d’un infime raffinement de la production sur place avec la complicité des RSF.

Parmi les circuits à l’export de cet or soudanais, Washington étudie une piste de transit par la Syrie. Outre Meroe Gold, une autre entité liée aux intérêts russes attire l’attention des services américains : Kush. Bien moins connue que Meroe, cette société serait elle aussi, selon Washington, directement liée au numéro deux de l’Etat soudanais. Bénéficiant de financements russes, elle serait également désormais détenue à 60 % par des capitaux émiriens. Kush comme Al Sojaj jouissent de ramifications directes avec la RCA. Un affaiblissement de la société paramilitaire à Bangui aurait ainsi un impact très concret sur la principale source de financement d’Hemeti et de Wagner au Soudan.

Dans ces grandes intrigues régionales, Hemeti se défend de toute tentative d’ingérence dans les pays voisins, comme il l’a confié à plusieurs diplomates occidentaux ces dernières semaines. Soucieux de se détacher de son image encore très associée à la Russie, il s’est lancé depuis cet hiver dans une vaste refonte de sa stature internationale. Dans le même temps, il prend grand soin de se tenir publiquement à bonne distance de Touadéra. L’année dernière, il a ainsi refusé à deux reprises de se rendre en visite officielle à Bangui. Un activisme qui n’a pas encore eu l’effet escompté à Washington, où les liens de l’ancien chef de milices avec la nébuleuse russe continuent d’inquiéter, sur toile de fond de l’installation d’une base militaire russe à Port Soudan (lire notre encadré).

La base russe de Port Soudan dans le viseur de Washington

La visite du ministre russe des affaires étrangères Sergueï Lavrov, le 8 février à Khartoum, a fait resurgir une nouvelle fois le projet de base militaire russe à Port Soudan. Depuis que la promesse faite par l’ancien président soudanais Omar el-Béchir (1989-2019) à Vladimir Poutine a été rendue publique en 2020, ce sujet alimente régulièrement les luttes d’influences internes au Soudan et suscite l’inquiétude de Washington, qui redoute le scénario de voir patrouiller des navires de guerre russes en mer Rouge. La diplomatie américaine a évoqué le dossier à plusieurs reprises avec le président de la transition, Abdel Fattah al-Burhan. Il était apparu en filigrane de la visite du chef des services de renseignement militaires soudanais et homme de confiance de Burhan, Mohamed Ali Ahmed Subir, à Washington mi-janvier (AI du 26/01/23).

Pour les services américains, Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemeti », est le principal interlocuteur de Moscou sur le projet de base militaire. Le patron des RSF travaille déjà main dans la main avec les hommes de la nébuleuse Wagner, dans le secteur aurifère soudanais. En février 2022, à la veille de l’invasion russe en Ukraine, « Hemeti » s’était rendu dans la capitale russe. Si le numéro deux soudanais, tout sourire, avait chanté, à son retour sur le tarmac de l’aéroport de Khartoum, les louanges de l’intervention militaire russe en Ukraine, le déplacement s’était en réalité déroulé dans une ambiance tendue. Après avoir longtemps espéré pouvoir rencontrer Vladimir Poutine, Hemeti s’était finalement entretenu avec le ministre des affaires étrangères, Sergueï Lavrov. Ce dernier n’avait pas manqué de s’agacer de la lenteur de Khartoum à matérialiser dans les faits la promesse d’Omar el-Béchir pour l’installation de la base de Port Soudan. Durant son séjour moscovite, Hemeti avait par ailleurs espéré pouvoir obtenir des hélicoptères de combat de fabrication russe. Le chef milicien dispose de très faibles capacités aériennes en comparaison des Forces armées soudanaises (SAF) d’Abdel Fattah al-Burhan. S’il n’avait pas obtenu les hélicoptères escomptés, il était reparti avec la promesse d’envoi de nouveaux « instructeurs russes ».

Tchadanthropus-tribune avec Africa intelligence

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