Sénégal : Derrière le report de la présidentielle, la guerre des clans entre Macky Sall et Amadou Ba

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La décision du chef de l’État Macky Sall de reporter l’élection présidentielle marque l’épilogue d’une âpre bataille opposant son cercle proche à Amadou Ba. Ces derniers mois, plusieurs barons du parti au pouvoir se sont mobilisés afin de fragiliser le premier ministre, pourtant adoubé comme successeur de Macky Sall en septembre dernier.

Publié le 04.02.2024 Lecture 5 minutes

Cela faisait plusieurs semaines qu’ils plaidaient en faveur de ce scénario. Annoncé le 3 février par le président Macky Sall, le report sine die de l’élection présidentielle marque une victoire pour une poignée de proches du chef de l’État. Profondément sceptiques quant aux chances d’Amadou Ba, premier ministre et candidat de la majorité, de remporter le scrutin, ces derniers espèrent tirer profit de ce sursis pour convaincre Macky Sall de désigner un nouveau dauphin.

Parmi les personnalités s’étant mobilisées ces derniers jours à cette fin figure l’actuel ministre du tourisme, Mame Mbaye Niang. Si cet intime de la première dame Marième Faye Sall n’a jamais caché son hostilité à l’égard d’Amadou Ba, d’autres membres de l’entourage présidentiel ont également agi discrètement afin de désarçonner le premier ministre. Les partisans de ce dernier soupçonnent notamment Mahmoud Saleh, ex-chef de cabinet du chef de l’État, ainsi qu’Abdoul Aziz Mbaye, influent ministre conseiller à la présidence chargé des télécommunications, d’avoir été à la manœuvre.

Opération d’affaiblissement

À ceux-ci viennent s’ajouter l’homme d’affaires Thierno Ba, connaissance de longue date de la première dame, actif dans le secteur de la défense (AI du 23/01/23), et Abdoulaye Daouda Diallo, actuel président du Conseil économique, social et environnemental (CESE) qui s’était aussi positionné pour succéder à Macky Sall. Dans une moindre mesure, la ministre du développement communautaire, Thérèse Faye Diouf (AI du 25/05/22), a également pris part à l’opération d’affaiblissement d’Amadou Ba.

Ces fidèles du chef de l’État ont joué un rôle clé dans la mobilisation des députés du parti présidentiel, l’Alliance pour la République (APR), en amont de l’adoption d’une résolution cruciale, le 31 janvier, à l’Assemblée nationale. Portant sur la création d’une commission d’enquête parlementaire censée éclaircir les conditions du processus de validation des candidatures par le Conseil constitutionnel, celle-ci a été citée par Macky Sall comme l’un des principaux motifs du report de l’élection.

Bien qu’émanant d’une formation d’opposition, le Parti démocratique sénégalais (PDS), en réaction à l’éviction de son champion Karim Wade de la course, la proposition a reçu un large soutien des parlementaires du camp présidentiel. Séjournant alors en Côte d’Ivoire pour assister aux matchs de la Coupe Afrique des Nations (CAN), certains d’entre eux ont été rappelés en urgence pour prendre part au vote, à l’instar du chef de file des députés de la majorité, Abdou Mbow.

Main tendue à Karim Wade

Les raisons ayant motivé l’entourage du chef de l’État à pousser pour l’option du report sont multiples. Certains poids lourds de l’APR suspectent les soutiens d’Amadou Ba d’être derrière les révélations ayant conduit à la disqualification de Karim Wade, recalé par le Conseil constitutionnel, le 22 janvier, pour cause de double nationalité. Une manœuvre qui est venue mettre à mal le rapprochement stratégique amorcé au cours des derniers mois entre Macky Sall et le fils de l’ex-président Abdoulaye Wade (2000-2012).

À l’issue de plusieurs tractations menées sous l’égide des dignitaires de la puissante confrérie des Mourides, le chef de l’État s’était engagé à agir en faveur du retour au pays de l’ancien ministre du ciel et de la terre. L’accord trouvé entre les parties devait permettre à Karim Wade, en exil au Qatar, depuis 2016, de rentrer au pays et de prendre part à l’élection présidentielle. Parmi les proches du président, certains caressaient même l’espoir que cette main tendue, qui avait été officialisée lors du dialogue national de juin 2023, puisse faciliter une alliance entre l’APR et le PDS en cas de second tour. Une perspective que l’élimination de Karim Wade de la course est cependant venue faire voler en éclats.

« Sous le manteau »

Les risques que cette situation faisait peser sur le camp présidentiel sont devenus de plus en plus manifestes au fur et à mesure que de nombreux sondages commandés par l’état-major de l’APR ont fait surface ces dernières semaines. Circulant « sous le manteau » pour ne pas enfreindre la loi sénégalaise prohibant leur publication, pratiquement tous indiquent qu’Amadou Ba échouerait à remporter plus de 50 % des voix au premier tour, et laissent ainsi planer de sérieux doutes quant à la validité de sa stratégie officielle.

Dans ces conditions, une victoire du camp d’Ousmane Sonko est progressivement apparue comme inévitable aux yeux des barons du parti présidentiel. Si l’opposant numéro 1 à Macky Sall purge en ce moment une peine de deux ans de prison à la suite de sa condamnation, en juin dernier, pour corruption de mineurs, trois de ses lieutenants figuraient parmi la vingtaine de candidats en lice avant l’annonce du report. Au vu de cette configuration, certains caciques de l’APR redoutaient même qu’Amadou Ba puisse chercher à faire alliance avec les partisans du maire de Ziguinchor, avec qui il a pu entretenir des liens de proximité par le passé (AI du 14/07/23).

À ces craintes s’est ajouté un agacement face à l’approche « resserrée » à travers laquelle le premier ministre a jusqu’ici battu campagne. Se méfiant de l’appareil présidentiel, où il compte de multiples adversaires, Amadou Ba a préféré opérer avec un noyau rapproché de fidèles, dont son ancien conseiller technique Dialigué Ba. L’irruption à ses côtés de cabinets de communication étrangers, à l’instar du français Concerto, et de personnalités politiques de l’extérieur, comme l’ex-député Cheikh Oumar Sy, a également fait grincer des dents au sein de l’APR.

Limogeage imminent ?

Quelques cadres apéristes, dont l’ancienne ministre de la microfinance, Zahra Iyane Thiam, ou encore Aliou Sall, le propre frère du président, ont exprimé leur opposition au report. En vain. Le chef de l’État s’est finalement résigné à opter pour ce choix risqué, au grand dam de son premier ministre qui n’a eu de cesse de s’y opposer. Conséquence de ce désaccord, les relations entre les deux hommes, déjà ambivalentes, se sont brusquement détériorées au cours des dernières semaines.

Si Amadou Ba a été convoqué par Macky Sall pour une entrevue au palais présidentiel, le 2 février, il a brillé par son absence lors du conseil des ministres dix jours plus tôt. Le 28 janvier, il n’est pas non plus venu saluer le chef de l’État sur le tarmac de l’aéroport international Léopold-Sédar-Senghor, comme l’exige pourtant le protocole. Macky Sall s’apprêtait alors à s’envoler pour Rome, où il a pris part au Sommet Italie-Afrique.

Alors que les rumeurs concernant un limogeage imminent du premier ministre vont bon train, plusieurs membres de l’entourage d’Amadou Ba lui ont conseillé de prendre les devants en démissionnant de lui-même. Dans ce contexte délicat, plusieurs conseillers du chef de gouvernement l’ont également invité à prendre discrètement attache avec le camp d’Ousmane Sonko, vivement opposé au report acté par Macky Sall.

JA

 

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