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Reportage. À Kano, dans le nord du Nigeria, on n’en finit plus de creuser des tombes

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Un centre d’isolement de malades du Covid-19 en cours d’installation dans le stade Sani Abawha de Kano, au Nigeria, le 7 avril 2020. 
  PHOTO / AMINU ABUBAKAR / AFP
Un centre d’isolement de malades du Covid-19 en cours d’installation dans le stade Sani Abawha de Kano, au Nigeria, le 7 avril 2020.

PHOTO / AMINU ABUBAKAR / AFP

Dans les cimetières de Kano, depuis quelques semaines, les fossoyeurs sont dépassés. Des dizaines de décès mystérieux ont été recensés dans le deuxième État le plus peuplé du Nigeria. Le Covid-19 est le principal suspect.

Les collègues d’Abubakar se sont mis à enterrer les morts au-dessus des tombes pour gagner de l’espace. Quatre de ses collègues fossoyeurs, tous de plus de 50 ans, sont eux-mêmes décédés les trois dernières semaines. “Le gouvernement a promis qu’il nous fournirait des gants et des masques, mais nous les attendons toujours, regrette-t-il. Nous ne pouvons compter que sur Dieu.” Après des semaines de déni, une équipe de fonctionnaires envoyés par le président du Nigeria, Muhammadu Buhari, ont affirmé la semaine dernière que leurs premières investigations montraient que ces décès massifs étaient liés au Covid-19.

“Sa mort va continuer à me hanter”

Plus que jamais, la situation à Kano laisse craindre que les autorités sanitaires dans toute l’Afrique aient du mal à détecter et à enrayer l’épidémie. Les cas confirmés de Covid-19 ont doublé dans les dix derniers jours au Nigeria, passant à 4 150 et faisant 148 morts.

Le trop petit nombre de tests – [début mai] seulement 22 000 tests ont été effectués sur une population de plus de 200 millions d’habitants dans l’État de Kano – et la pénurie de vêtements de protection pour le personnel médical inquiètent. Résultat, de nombreux centres de santé ont partiellement fermé, n’assurant plus que les services d’urgence.

Balabe Maikaba était un professeur de 54 ans qui enseignait la communication à l’université Bayero, de Kano. Il était fier de sa carrière universitaire et avait une personnalité enjouée, rappelle son frère Tasi’u Maikaba. Le 26 avril, quand Balabe s’est effondré chez lui, Tasi’u s’est précipité pour l’emmener dans l’un des hôpitaux les plus proches, mais il n’y avait pas beaucoup de possibilités. “La plupart des hôpitaux, en particulier les établissements publics, ont peur d’admettre des patients à cause du coronavirus”, note-t-il.

Quand Balabe a enfin été admis dans un hôpital privé, sa tension artérielle avait grimpé et son état se dégradait rapidement. “Il a fini par avoir du mal à respirer, il s’étouffait, relate Tasi’u. Les médecins lui ont donné de l’oxygène, mais c’était trop tard. Sa mort va me tourmenter encore longtemps”, conclut-il en pleurant. Balabe est mort après une quinte de toux, mais il n’avait pas subi le test de dépistage du Covid-19. Comme de nombreuses morts survenues ces dernières semaines à Kano, on ne sait pas si le virus en a été la cause directe.

Des hôpitaux contraints de fermer

Mais même indirectement, l’épidémie a eu des effets dévastateurs sur le système de santé. Lami Mohammad, 36 ans, s’était battu contre une maladie pulmonaire il y a dix ans. Il gagnait un petit salaire en réparant des appareils électroniques à Kano. “Il s’estimait toujours heureux d’être en vie”, commente son frère Abdullahi.

Deux autres familles dans sa communauté, à Fagge, avaient enterré des proches quelques jours avant la mort de Lami. “Nous l’observions, inquiets, en priant”, poursuit Abdullahi. Quand il s’est mis à tousser violemment, aucun des hôpitaux n’a voulu l’admettre. “La douleur est trop forte, se plaint Abdullahi. Je ne sais pas s’il est mort à cause du virus, mais c’est la volonté de Dieu. Je dois l’accepter.

Usman Bishir, médecin au centre hospitalo-universitaire de l’université de Bayero, explique que les hôpitaux de Kano ont été obligés de fermer par manque de tests et d’équipements de protection.

Investir dans les services de santé

“Nous n’avions même pas un centre de tests quand l’épidémie a commencé, nous devions aller à Abuja, à environ cinq heures d’ici, pour tester les prélèvements. Il fallait trois ou quatre jours pour obtenir les résultats, regrette-t-il. Le personnel médical était vulnérable.”

“Kano effectue maintenant entre 200 et 400 tests par jour, souligne Bishir. Sa capacité à pratiquer des tests augmente, mais bien trop lentement. “Ce serait mieux si on en faisait au moins 5 000.” Le personnel médical de Kano a accéléré le rythme des consultations téléphoniques et des traitements à distance. Certains centres de soins ont rouvert. Et l’on remédie lentement au manque d’équipements de protection.

Pourtant, les laboratoires de Kano ne peuvent pas répondre à la demande. Plus de la moitié des États du Nigeria ne peuvent pas tester les échantillons, si bien que les cas non traités s’accumulent. “Cette pandémie révèle les difficultés auxquelles nous sommes confrontés à Kano, constate Bishir. Cela va nous obliger à changer et à investir dans les services de santé.”

Emmanuel Akinwotu et Mustapha Hodi
https://www.courrierinternational.com/

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