Répétition de coups d’Etat : Wole SOYINKA en parle et livre son appréciation

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Répétition de coups d’Etat : Wole SOYINKA en parle et livre son appréciation

La dernière fois que nous l’avions rencontré, au Mucem, en 2021, pour une carte blanche à l’occasion de la sortie de son poème en hommage aux lycéennes nigérianes assassinées par Boko Haram, Wole Soyinka avait commencé à nous parler de ce roman qui nous arrive aujourd’hui en français : Chroniques du pays des gens les plus heureux du monde (Seuil). Mais quel est donc ce pays ? Le sien bien sûr, le Nigeria, où le premier Prix Nobel de littérature africain est né en 1934. Oui, Wole Soyinka a eu 89 ans le 13 juillet, et son énergie impressionne. Il faut l’« attraper », de courriels en appels téléphoniques, entre sa ville (natale) d’Abeokuta, au sud-ouest du Nigeria, et une escale à Londres sur son vol vers Abou Dhabi, où l’écrivain vient donner de temps en temps des séminaires de littérature…

Comment analysez-vous le retour au pouvoir des militaires, notamment en Afrique de l’Ouest et chez vos voisins du Niger tout récemment ?

Ce sont des traîtres ! Et je pense qu’ils devraient être jugés pour trahison dès qu’il en sera temps. Mais je dois d’abord avouer que ma génération, elle aussi, a soutenu le plus souvent les prises de pouvoir des militaires : à l’époque, nous avons applaudi parce que l’armée semblait être une entité organisée, disciplinée, disons désintéressée, et au service du pays. À quelques exceptions près, le sentiment initial général était que les militaires viendraient « nettoyer » la société, la corruption des politiciens. Mais les militaires se sont montrés encore plus corrompus et naturellement plus brutaux et plus aliénés que les politiciens, et les quelques libertés que nous avions réussi à arracher aux politiciens ont été tout simplement balayées par les dictateurs militaires, mettant à leur tour leur pas dans ceux des politiciens. C’est ainsi qu’est née l’expression militricians (« militriciens », militaires et politiques). Je ne sais pas quel est l’équivalent en français. Après toutes ces années d’expérience, je pense qu’un pouvoir militaire arrivant et disant « nous venons nettoyer la société » est un acte de cynisme que je trouve tout à fait intolérable.
(…)

La démocratie semble être en danger partout, et pas seulement sur le continent africain, comment expliquez-vous ce recul ?

C’est évidemment différent pour chaque pays. Au Nigeria, le boom pétrolier a créé de la richesse pour un petit nombre de personnes sans développement correspondant pour le pays, sans infrastructures ou équipements, sans retombées pour le citoyen. Le mécontentement et la désillusion ont conduit à ce que j’ai déjà décrit ailleurs comme un soutien irréfléchi à la prise du pouvoir par les militaires. N’oublions pas non plus que, dans certains cas, les anciennes forces coloniales ne sont pas vraiment parties, elles opèrent toujours par l’intermédiaire de substituts, et continuent d’étouffer l’économie à certains égards pour que la nation reste sous leur vassalité économique.

Ensuite, nous avons l’introduction de nouvelles forces, telle la Russie, qui augmentent le nombre de gouvernements parallèles à côté de gouvernements élus, comme au Mali, qui est un exemple notoire, sous le prétexte d’aider les nations à se débarrasser des forces fondamentalistes.

La Russie opère sur le continent depuis des années, avec des pays qui prétendent qu’elle n’est pas là, mais certains soulignent que des forces entreprennent maintenant une nouvelle annexion du continent africain. Il ne s’agit pas de la conférence de Berlin cette fois-ci, non, ils travaillent subrepticement en s’implantant, parfois par mercenaires interposés. Ils sont présents depuis longtemps dans le nord du Nigeria, à Zamfara par exemple, où de l’or a été découvert malgré les nombreuses tentatives du gouvernement pour le nier, et nous avons donc ainsi plusieurs forces parallèles qui parcourent différentes parties du continent. Ces « bandits » sont obligés d’obéir à des chefs extérieurs, de la même manière que les fondamentalistes religieux se sont internationalisés – formation à l’extérieur, importation d’armes larguées par hélicoptère… Cela dure depuis des années.

Wole Soyinka dans « Le Point »

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