RCA : « NOUS VIVONS UNE PÉRIODE TROUBLÉE MAIS TRÈS INTÉRESSANTE CAR ON PERÇOIT DES BOULEVERSEMENTS DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES ET AU NIVEAU GÉOPOLITIQUE » !

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RCA |
‘‘NOUS VIVONS UNE PÉRIODE TROUBLÉE MAIS TRÈS INTÉRESSANTE CAR ON PERÇOIT DES BOULEVERSEMENTS DANS LES RELATIONS INTERNATIONALES ET AU NIVEAU GÉOPOLITIQUE.’’

BANGUI (RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE), 26 JANVIER 2024 – Elle aura beau fait assaut de
modestie et de discrétion, mais ses innombrables expériences professionnelles notamment la défense de la constitution de son pays, son héroïsme dans la sauvegarde de l’indépendance judiciaire et son refus de se laisser influencer par des menaces ou des pressions politiques l’ont rattrapée et remise sous les feux des projecteurs. Elle, c’est Danièle Darlan, Professeur de Droit, ancienne présidente de la Cour constitutionnelle de la République centrafricaine et Prix Droits de l’Homme et l’État de Droit 2023, une distinction exceptionnelle attribuée le 10 décembre 2023 par les ministères français et allemand des Affaires étrangères. ENTRETIEN

@RcaAxiome : Quels ont été vos premiers sentiments lors de la réception de ce prestigieux prix ?

Danièle Darlan : En premier, une reconnaissance envers la France et l’Allemagne qui m’ont décerné ce prix prestigieux, prix décerné pour la première fois à un ressortissant centrafricain, ensuite, une grande fi erté bien entendu car c’est un prix décerné pour les Droits de l’Homme et l’Etat de Droit, et ce sont des domaines qui ont été ma préoccupation durant toute ma carrière de juriste, c’est donc une reconnaissance par deux grands
pays démocratiques du travail que j’ai pu accomplir dans ces domaines.

Quels sont les secrets de votre succès ?

Il n’y a pas de secret ni de potion magique : il y a seulement des convictions, et surtout le respect de la personne humaine et de tout ce qu’elle représente, le respect de ses droits et pour cela le respect des textes. Je crois au régime démocratique car c’est celui-là qui prône le respect des droits de l’Homme, l’égalité, le rejet de la discrimination et le fait que la base de la promotion de tout cela c’est le respect de la loi par tous les citoyens et les dirigeants.

Comment travaillez-vous à promouvoir et défendre les droits de l’homme ?

Je ne suis pas une activiste mais j’essaie de les promouvoir en faisant tout simplement mon travail correctement. D’abord par l’enseignement des Droits de l’Homme, du Droit International Humanitaire, du respect des principes fondamentaux, par les articles que j’ai pu publier et que je continue de publier et puis j’ai été avocate pendant 5 années et enfin par la fonction de juge constitutionnel que j’ai exercée. En ce qui concerne les articles,
j’ai par exemple écrit un article sur le droit de vote des réfugiés et l’expérience centrafricaine en la matière pendant la Transition, cet article va bientôt être publié ; en ce qui concerne l’exercice de la fonction de juge constitutionnel, la Cour a eu à rendre des
décisions de promotion des droits de l’ homme et de la bonne gouvernance, décisions
auxquelles bien sur j’ai participé, je ne citerai que l’action menée par la cour en ce qui concerne la participation des femmes aux élections ou en tant que candidates. Je fais aussi des interventions dans des fora où je suis invitée, par exemple, j’ai fait une intervention au Bénin devant des magistrats des divers pays francophones d’Afrique sur les constitutions africaines.

Professeur, tous ces prix vous ont été donnés après votre limogeage à la tête de la Cour constitutionnelle. Une décision que l’opinion en général qualifie d’arbitraire, peut-on aujourd’hui dire que finalement votre destitution est un mal pour un bien ?

En ce qui concerne ma destitution j’ai tout de suite tourné la page, la conscience tranquille d’avoir rempli ma mission en respectant les textes. Une épreuve dans la vie vous apporte toujours quelque chose, vous fait progresser si vous savez en tirer des leçons et repartir d’un bon pied mais si vous vous contentez de pleurer sur votre sort, vous ne vous en
sortirez pas. Ça n’a pas été la première épreuve de ma vie et ce ne sera certainement pas la dernière. Maintenant, des Etats démocratiques tels que les USA, la France , l’Allemagne ou encore l’institut International Sorbonne ou le Journal jeune Afrique et bien d’autres ont reconnu que j’avais apporté ma pierre à la construction de l’édifi ce « démocratie » et m’ont décerné des distinctions, ce qui m’a un peu propulsée sur la scène internationale, ils ont fait de moi un exemple et je les ai en remercie infiniment. Alors oui, cela a peut-être bien été un mal pour un bien !

Pour revenir en arrière, quelques temps avant votre départ de la Cour constitutionnelle, vous avez fait l’objet de menaces de mort, mais vous continuez de résider en République centrafricaine, peut-on dire qu’après cet épisode, votre sécurité est garantie dans le pays ?

Je n’ai pas quitté la République Centrafricaine effectivement car il n’y avait pas de raison que je la quitte , je réside ici. J’ai été effectivement gravement menacée pendant que j’étais Président de la Cour Constitutionnelle et de façon très violente ; si j’ai pu
à ce moment là continuer à me rendre à la Cour et continuer à travailler sereinement c’est parce que j’avais un important travail à faire et qui devait être fait malgré tout et puis j’avais une protection de la Minusca qui a fait que j’ai pu continuer à me rendre au travail en gardant ma sérénité. Depuis lors, je suis chez moi et il faut dire que je sors peu
car je travaille chez moi sur mes articles et je dirige des thèses mais ce qui fait que j’ai pu conserver cette sérénité c’est que j’ai toujours une protection de la Minusca dont je la remercie infiniment.

Madame, quels rapports entretenez-vous aujourd’hui avec les autorités en place et vos ex-collègues de la Cour constitutionnelle ?

Je n’ai pas de contact avec les Autorités car je n’ai de toutes façons plus d’occasion d’en avoir : je travaille chez moi, je ne vais plus dans les cérémonies officielles. Il en est de même de mes anciens collègues juges constitutionnels, de temps en temps le nouveau
Président et moi échangeons un message de courtoisie ; je n’ai pas non plus à me rendre à la Cour ou à les rencontrer car cela pourrait gêner leur travail et être mal interprété.

Aujourd’hui, quelles sont vos routines quotidiennes ? Admise à la retraite à l’Université de Bangui, continuez-vous de dispenser vos cours de Droit ailleurs ?

En fait je vous ai déjà décrit quelles sont mes activités, je suis professeur d’université et un
professeur doit produire et participer à des colloques et conférences et y faire des interventions, ce que je fais. Après avoir enseigné plus de trente ans, formé des jeunes juristes, je me concentre sur la direction de thèses, je participe à des soutenances d’autres universités également et en outre, je suis et conseille des étudiants dans leurs productions.

Pour finir, pensez-vous qu’un nouveau Centrafrique est possible ? Si oui, que doit-on faire ?

Au lieu de parler du devenir de la République Centrafricaine, je souhaiterais élargir la question à l’Afrique francophone et même à l’Afrique toute entière. Nous vivons une période troublée mais très intéressante car on perçoit des bouleversements dans les relations internationales et au niveau géopolitique. Les cartes semblent se redessiner. Après plus de 60 ans d’Indépendance en ce qui concerne l’Afrique francophone, les Etats se remettent en question et se repositionnent sur l’échiquier international. On relève également parallèlement une ascendance de structures de droit privé particulièrement militaires ou de
sécurité qui tentent, et je parle là en tant que spécialiste en Droit international Public et
coopération Internationales, qui tentent de collaborer mais également parfois de se substituer aux Etats et à leurs prérogatives régaliennes, notamment les prérogatives définies par la Constitution de ces Etats. Cela est intéressant pour les juristes que nous
sommes d’étudier ce phénomène et de voir quel impact cela a sur le droit international public qui reconnait à l’Etat le pouvoir de disposer seul de ce que l’on appelle la « violence légitime », pouvoir qu’il peut déléguer à des Organisations Internationales dont il est membre, ainsi en ce qui concerne le Conseil de Sécurité des Nations Unies ou encore en ce qui concerne toute l’architecture de paix et de sécurité mise en place en Afrique par le
biais de l’union Africaine ou des organismes sous régionaux. Les principes applicables aux relations entre Etats sont fixés, notamment le principe de coopération, le principe d’égalité souveraine, le principe de non-ingérence dans les Affaires Intérieures des Etats pour ne citer que ceux-là. Tous ces principes ne sont valables que dans des relations d’Etat à Etat. Dans quelle mesure le droit international , la souveraineté des Etats, les missions
régaliennes de l’Etat ne sont-ils pas impactés par ces changements ou dans quelle mesure ils peuvent l’être. En outre, quelle est la place dans les dispositions constitutionnelles de ces nouvelles donnes ? Ceci ouvre tout un champ d’études et de réflexion pour des juristes de droit international et pour des constitutionnalistes particulièrement en ce qui concerne les juristes africains.

@RcaAxiome avec Le Continent

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