RCA : le triomphalisme injustifié

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RCA : le triomphalisme injustifié

Depuis la fermeture des bureaux de vote en République centrafricaine (RCA), on assiste à une communication empreinte d’un triomphalisme qui ne fait ni dans la nuance, ni dans l’humilité de la part des autorités. On clame le grand V de la victoire. Le double scrutin présidentiel et législatif ayant pu se tenir dans la capitale Bangui et ses environs immédiats, le président Faustin-Archange Touadera et ses collaborateurs pavoisent. Pour eux, le péril annoncé par les groupes armés a été évité. Et ils se croient en droit de se laisser aller à une célébration excessive. Ce qui, de leur part, peut s’apparenter à un déni de la réalité. Tant la situation à laquelle on a assisté le dimanche dernier sur l’ensemble de la Centrafrique ne justifie aucun triomphalisme. Et pas que parce que près de la moitié des 1,8 millions d’électeurs ont été empêchés d’exercer leur droit de participation au choix de leur président et de leurs parlementaires. Mais aussi et surtout parce que ces élections-là auront jeté une lumière crue sur le caractère factice de la souveraineté dont le pays peut se targuer.

Regarder la réalité en face

Au sujet des scrutins de dimanche dernier en République centrafricaine, le président de l’Assemblée nationale, Laurent Ngon-Baba, a lui-même admis que les électeurs de certaines localités « n’ont pas pu exprimer leur droit de vote, en raison des violences imposées par les groupes armés ». Entre les circonscriptions où l’insécurité n’a pas du tout permis l’installation des bureaux de vote, celles où le matériel électoral n’a été installé que très tardivement et enfin celles où très peu d’électeurs ont surmonté leurs peurs pour aller glisser le bulletin de vote dans l’urne, on estime que 50 % des citoyens en âge de voter n’ont pas pu le faire le dimanche dernier à RCA. Mais le gouvernement n’en a cure. Muni des images de files d’électeurs constatées essentiellement à Bangui, il crie à la victoire. On a même entendu de certains de ses membres que la démocratie a triomphé de l’anarchie ! En particulier le porte-parole, Ange-Maxime Kazagui, et la ministre de la Défense et de la Restructuration de l’Armée, Marie-Noëlle Koyara, s’évertuent à minimiser l’impact des groupes armés sur le déroulement du vote. Mais ils ne sauraient cacher le soleil avec la main. Certes, Bangui n’est pas tombée, comme cela était redouté. Mais à moins d’être notoirement minimaliste, on ne peut pas célébrer ce qui s’est passé le dimanche 27 décembre dernier en RCA comme une élection de nature à conférer une quelconque fierté. S’il n’est pas non plus réaliste d’envisager la reprise des deux scrutins, il serait cependant souhaitable que les autorités centrafricaines soient disposées à regarder l’implacable réalité en face. Ce qui devrait faciliter, l’étape des élections une fois franchie, l’indispensable reprise de la dynamique du dialogue avec les éléments armés. Car c’est à ce seul prix que le président qui sera déclaré à l’issue du vote de dimanche ; pourra dérouler son mandat et en faire profiter aux populations de la Centrafrique.

La souveraineté entre parenthèses

Ceci étant, outre les conditions de déroulement du double scrutin, il y a un autre aspect qui devrait inciter les autorités à moins verser dans l’autosatisfaction. Il s’agit de la trop grande implication de la communauté internationale dans l’organisation de ces élections. Au point qu’on a même des raisons de penser que la souveraineté du pays a été mise entre parenthèses. En effet, pour que le vote puisse se faire ne serait-ce qu’à Bangui, il y a eu combien d’acteurs venus des quatre coins du monde ? Déjà, la Minusca était sur place. Mais en plus, il a fallu que la Russie et le Rwanda fassent venir des renforts à quelques jours de la journée électorale. A la demande explicite du président Touadera, des avions de chasse français ont également survolé le territoire centrafricain. L’ONU et toutes les grandes instances internationales ont dû se fendre d’une mise en garde explicite à l’endroit de l’ancien président François Bozizé. Bref, pour permettre à 1,8 millions de Centrafricains de pouvoir exercer un droit aussi basique que celui de choisir leurs dirigeants, il a fallu solliciter l’apport de tout le monde. Des occidentaux et des pays émergents. Après ça, a-t-on raison de faire valoir une quelconque fierté ? Ne devrait-on pas au contraire tirer de cette si humiliante situation les leçons qui s’imposent ? Au lieu de se taper la poitrine en revendiquant une victoire qui n’en est pas une, ne devrait-on pas plutôt s’empresser de tourner cette page électorale, afin d’inviter l’ensemble de l’élite politique de la Centrafrique à réfléchir sur le trop grand retard que connait le pays ? Dans un pays qui revendique une soixantaine d’années d’indépendance, peut-on se satisfaire de si peu ? Peut-on et doit-on s’accommoder d’une telle bassesse ? En tout cas, pour se remettre d’une maladie, il convient tout d’abord d’avoir conscience de n’être pas bien portant.

Boubacar Sanso BARRY

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