Prise d’otage d’Olivier Dubois au Mali: l’armée française a suivi le journaliste jusqu’à son enlèvement, le rôle trouble du fixeur

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RFI/ Afrique
ENQUÊTE
Prise d’otage d’Olivier Dubois au Mali: l’armée française a suivi le journaliste jusqu’à son enlèvement, le rôle trouble du fixeur

Publié le : 16/05/2023 – 18:00
David Baché

Olivier Dubois a été libéré le 20 mars dernier, après deux années de captivité aux mains du Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à al-Qaïda au Maghreb islamique. Il avait été enlevé à Gao, dans le nord du Mali, où il devait interviewer un chef jihadiste. Notre enquête révèle qu’au moment de son enlèvement, l’armée française suivait pas à pas ses préparatifs, à son insu, depuis plusieurs mois. Des témoignages mettent aussi en lumière le rôle trouble du « fixeur » du journaliste français et les conditions risquées de son reportage.

Enquête menée conjointement depuis plus d’un an et demi par RFI, TV5 Monde, Libération, et Le Monde. Ces révélations ont été retenues par nos médias jusqu’à la libération d’Olivier Dubois pour ne pas nuire à sa sécurité et aux négociations alors en cours.

Ce 8 avril 2021, Olivier Dubois avait rendez-vous avec un chef jihadiste du Jnim, le Groupe de soutien à l’islam et aux musulmans, lié à al-Qaïda. Ce rendez-vous, le journaliste français indépendant, installé au Mali depuis 2015 pour le compte de plusieurs médias, l’avait minutieusement préparé. Dans les plus petits détails et dans la plus grande discrétion. Mais il ignorait que son secret… n’était pas un secret.

« C’est quoi la rue qu’ils t’ont demandé de prendre pour déposer Olivier Dubois ? » Cette question, c’est un lieutenant de la force française Barkhane, alors présente au Mali – elle a quitté le pays en août dernier –, qui la pose au fixeur d’Olivier Dubois, le jour même de son enlèvement. Une question parmi d’autres, nombreuses, posées dans un message vocal que nos médias ont pu écouter. Kader (son nom a été modifié), le fixeur, ce contact local qui aide Olivier Dubois à organiser son reportage, est un Touareg malien installé à Talataye, région de Gao, dans le nord du Mali. Surtout, il collabore régulièrement avec le Jnim, pour des activités non guerrières. À Olivier Dubois, aux militaires français et à nos médias, Kader assure que c’est sous la contrainte et pour protéger sa vie et celle de sa famille qu’il a dû accepter de rendre certains services au Jnim. Pour préserver son anonymat et sa sécurité, nos médias ont choisi de ne pas donner davantage de précisions sur ces services. Olivier Dubois, qui avait découvert Kader quelques années auparavant sur les réseaux sociaux, et avec qui il avait déjà travaillé sur plusieurs reportages, en avait fait l’une de ses sources les plus précieuses. Entre Kader et Olivier Dubois, une relation de grande confiance s’est ainsi progressivement instaurée.

Indicateur de l’armée

Mais Kader n’est pas seulement une source pour le journaliste. Il est également un indicateur de l’armée française. Selon les auditions de plusieurs militaires – dont de très hauts gradés – réalisées dans le cadre de l’enquête ouverte à Paris par le Parquet national antiterroriste après l’enlèvement d’Olivier Dubois, et que nos médias ont pu consulter, Kader « travaillait comme informateur » pour la force Barkhane « depuis fin décembre 2019 » : « Il nous donnait accès à une zone clef, car il vivait à Talataye », raconte un officier, qui explique attendre de lui des renseignements sur « les habitudes de vie » de l’« émir de Talataye ».

L’émir de Talataye, Abdallah Ag Albakaye, c’est précisément le chef jihadiste qu’Olivier Dubois souhaite interviewer. « Kader avait été recruté pratiquement exclusivement pour la localisation, voire la capture d’Abdallah Ag Albakaye », précise l’un des militaires auditionnés. Pour atteindre cet objectif, la force française fournit à Kader un téléphone satellitaire et le rémunère. « Cet argent était pour les informations qu’il donnait, pour les frais de déplacement, les forfaits téléphoniques et aussi pour des médicaments pour sa famille », détaille un militaire, qui ajoute qu’outre ces « compensations », une somme d’argent était prévue, depuis le début de la collaboration de Kader et de la force française, en cas d’arrestation du chef jihadiste : « Je lui ai expliqué une nouvelle fois que de l’argent pouvait être donné seulement en lien avec le résultat, explique clairement son officier traitant, à savoir l’arrestation ou la neutralisation d’Abdallah Ag Albakaye. »

Une lettre, de l’argent et un boubou

Fin 2020, Olivier Dubois demande à Kader de l’aider à interviewer Abdallah Ag Albakaye. Le journaliste sait que Kader a déjà fourni à plusieurs reprises des renseignements à l’armée française par le passé, mais il n’imagine pas que son projet d’interview puisse être éventé. Au fil des ans, leur relation s’est transformée en amitié. Olivier Dubois a confiance en son fixeur.

Kader informe pourtant la force Barkhane immédiatement. Olivier Dubois, lui, ne se doute de rien. À compter de cette date, les militaires français suivent pas à pas les préparatifs du journaliste, à son insu, grâce aux rapports réguliers de Kader. C’est lui qui est chargé par Olivier Dubois de contacter le chef jihadiste. C’est encore lui qui présente au journaliste une lettre d’invitation « officielle » signée par Abdallah Ag Albakaye lui-même, et censée garantir sa sécurité. Une lettre que Kader a également transmise à la force Barkhane. « Il nous a remis les garanties de sécurité rédigées en langue arabe, détaille l’officier traitant de Kader, que nous avons fait traduire pour lui […] afin qu’il puisse les remettre à Olivier Dubois. » Sur la foi de ce document, le journaliste s’engagera plus avant dans son projet.

Mais Olivier Dubois n’arrive pas à convaincre les rédactions pour lesquelles il travaille de financer sa mission. Le journal Libération la trouve trop dangereuse et refuse sa proposition de reportage. Olivier Dubois expose alors ses difficultés financières à Kader. Quelques semaines plus tard, Kader revient vers le journaliste avec l’argent destiné à payer son billet d’avion, sa chambre d’hôtel et même « un grand boubou en bazin et un turban » dans la perspective de la rencontre. Kader explique que c’est le chef jihadiste Abdallah Ag Albakaye lui-même qui a accepté de financer le projet du journaliste. Tous ces éléments sont scrupuleusement et secrètement transmis à la force Barkhane par le fixeur/indicateur.

À l’époque, la ville de Gao – dans laquelle Olivier Dubois sera enlevé – abrite le plus important camp militaire français au Mali, avec, à cette période, plus de 2 000 hommes. Parmi eux, le groupement de renseignement en lien avec le fixeur. « Le but de notre mission était de localiser le nommé Albaka (sic) et de pouvoir le suivre jusqu’à sa zone refuge », explique l’officier traitant de Kader à la justice française.

Lui et les autres militaires auditionnés assurent unanimement que leur seul objectif était de collecter du renseignement, et non d’organiser une opération pour arrêter ou tuer le chef jihadiste qu’Olivier Dubois devait rencontrer. Plus précisément : une telle opération a bien été envisagée, mais finalement exclue après une réunion tenue le 23 mars 2021, à laquelle ont participé des très hauts gradés au Mali mais également à Ndjamena, au Tchad, où se trouve le commandement de la force Barkhane. Dans le cadre de l’enquête judiciaire française, les militaires auditionnés expliquent les raisons de cette décision : « Le but de notre groupement est la collecte de renseignements », « Barkhane n’était pas dimensionnée pour ce genre de dossier », « il n’y a jamais eu d’opération validée à mon niveau », affirment de manière unanime les différents militaires interrogés. Le plus haut gradé est formel : « Je n’ai donné aucun ordre pour mener aucune action autour de la rencontre, parce que c’était trop dangereux. »

De son côté, Kader le fixeur se dit convaincu, de par les échanges qu’il a eus avec son officier traitant, qu’une opération devant mener à l’interpellation ou à la neutralisation du chef jihadiste est bien prévue. Mais le déroulement des faits, le jour de l’enlèvement, le fait douter.

« La partie opération est gérée par d’autres, j’espère autant que toi qu’il sera arrêté », répond alors l’officier traitant à une question inquiète de Kader. Confronté à une capture d’écran lors de son audition, le militaire affirmera que ce message n’était fondé sur aucun projet concret, et qu’il était simplement destiné à rassurer son interlocuteur pour l’inciter à continuer de transmettre ses informations.

Après l’enlèvement, la direction des armées lance une enquête interne, dont les conclusions sont rendues tout juste un mois plus tard, le 7 mai 2021, puis le 24 septembre 2021 pour le rapport complémentaire détaillé. Classés « secret défense », puis déclassifiés pour les besoins de l’enquête judiciaire, nos médias ont pu consulter ces documents, dans lesquels l’inspecteur explique par un dysfonctionnement interne la poursuite de la collecte de renseignements autour d’Olivier Dubois, malgré la décision prise le 23 mars de ne pas mener d’opération : « Jamais l’intention et l’ordre correspondant qui auraient dû être formalisés par le PCIAT [le poste de commandement de Barkhane à Ndjamena, NDLR] ne l’ont été. » Selon les conclusions de cette enquête interne, le groupement de renseignements de Barkhane aurait ainsi « planifié – et commencé à conduire – une opération de manière totalement autonome. »

Changement de véhicule

Ainsi, le 8 avril 2021, jour programmé pour l’interview qui n’aura pas lieu, la force Barkhane suit « presque en temps réel », selon l’expression d’un militaire auditionné, les déplacements de Kader et d’Olivier Dubois grâce à une application de géolocalisation installée sur le téléphone du fixeur. Mais Kader, contrairement au plan initial, ne participera pas à la rencontre. Il doit laisser Olivier Dubois embarquer à bord d’une autre voiture, sans lui. Un changement que Kader apprend quelques heures avant le rendez-vous, et dont il informe – séparément – Olivier Dubois et la force Barkhane.

« Qui va faire traducteur pendant la réunion si toi tu n’es pas autorisé à y participer ? » « Tu m’as dit qu’à 14h tu allais partir avec lui jusqu’à un certain point et qu’ensuite ils allaient le récupérer en voiture. Est-ce que tu sais à quel endroit vous allez faire l’échange avec Olivier Dubois ? » « Tu penses à supprimer nos messages pour ta sécurité ? » Ces questions figurent parmi les nombreux enregistrements et captures d’écran attestant des échanges précis et réguliers entre Kader et son officier traitant, jusqu’au moment de l’enlèvement. Les militaires de Barkhane expliquent en revanche avoir perdu le fil des événements à l’instant où Olivier Dubois a changé de véhicule.

Vers 15 heures, Olivier Dubois embarque donc à bord d’une voiture « couleur sable », avec à son bord quatre hommes en turban et sans armes apparentes, selon le récit de Kader. Une fois ce changement de voiture effectué, « il n’y avait aucun moyen technique pour le suivre, Barkhane était renseigné seulement par Kader », assure l’un des hauts gradés auditionnés, qui précise qu’« aucune instruction » n’avait été donnée pour suivre physiquement le journaliste. Ainsi, les militaires français expliquent n’avoir jamais assisté à l’enlèvement d’Olivier Dubois, mais en avoir progressivement et simplement fait le constat, en ne voyant pas revenir le journaliste. « Au bout de 48 heures, je me dis qu’il faut envisager le cas d’une prise d’otage », déclare un très haut gradé de la force Barkhane.

« Pourquoi ne pas lui avoir dit de tout arrêter ? »

Les militaires français confient à la justice avoir eu, au fil des semaines, de plus en plus de signaux sur la possibilité d’un guet-apens. « Tous les éléments nous faisaient penser qu’il y avait un réel risque pour Olivier Dubois », se souvient un lieutenant. « Alors que vous possédez des éléments plutôt probants sur un possible enlèvement d’un citoyen français, l’interroge un enquêteur français, pourquoi ne pas lui avoir dit de tout arrêter ? » Réponse du lieutenant : « Premièrement, car je n’en ai pas reçu l’ordre. » Le plus haut gradé des militaires interrogés explique, quant à lui, ne pas avoir directement tenté de dissuader le journaliste, car ce n’est pas le rôle de l’armée, mais avoir demandé aux services diplomatiques de s’en charger, comme il est d’usage.

La veille de son départ, c’est pourtant Olivier Dubois qui informe, de sa propre initiative, par message, un conseiller de l’ambassade de France de son déplacement à Gao – sans révéler son véritable objectif. Il est alors mis en garde contre les risques liés à un tel déplacement. Interrogé par nos médias deux jours après l’enlèvement, ce conseiller affirme que c’est « à [sa] demande » qu’une « lettre rouge » a été envoyée au journaliste par le Quai d’Orsay le lendemain, jour de son départ et de son enlèvement, pour lui déconseiller de partir. Cette lettre, effectivement datée du 8 avril, est signée par la directrice de communication du ministère des Affaires étrangères de l’époque et envoyée par mail à Olivier Dubois. Son contenu est des plus classiques, et les journalistes habitués aux terrains difficiles sont nombreux à avoir reçu le même, avec les mêmes formules : « La zone dans laquelle vous prévoyez de vous rendre est formellement déconseillée aux voyageurs pour des motifs détaillés sur notre site. » Suit un lien vers la page « Mali » du site du ministère et une demande de « reconsidérer le projet de déplacement. » Olivier Dubois, qui a déjà embarqué dans l’avion qui l’emmène à Gao, n’aura pas connaissance de ce mail.

Pas de « manœuvre d’entrave »

Dans les conclusions de son enquête interne, l’inspecteur des armées estime que « le suivi et l’analyse progressive des risques […] ont permis d’alerter à temps le journaliste via l’ambassade. » « Il est difficile de reprocher à Barkhane de ne pas avoir empêché le déplacement d’un journaliste indépendant », pose l’inspecteur des armées, qui explique également que le commandant de la force Barkhane avait ultimement – le 7 avril au soir, la veille du rendez-vous prévu – suggéré à l’ambassade de France au Mali une action « en s’appuyant éventuellement sur les services maliens » pour empêcher le rendez-vous. « Cette alerte ne donnera pas lieu à la concrétisation d’une manœuvre d’entrave », constate l’inspecteur des armées, sans expliquer pourquoi.

Enfin, concernant Kader, l’inspecteur précise que « l’enquête ne permet pas d’écarter un traitement concomitant par d’autres acteurs » que le groupement de renseignement de la force Barkhane. En clair, Kader pourrait avoir été l’indicateur, en parallèle, d’autres États, par exemple le Mali, l’Algérie ou les États-Unis – il ne s’agit que d’exemples, rien n’indiquant l’implication de ces États –, ou des services de renseignement français non intégrés à Barkhane.

Le rôle du fixeur

Après l’enlèvement d’Olivier Dubois, la force Barkhane a interrogé Kader à Gao pendant plusieurs jours, sans l’interpeler. C’est la police malienne qui s’en est chargée. Aujourd’hui, Kader est officiellement inculpé au Mali pour « association de malfaiteurs terroriste » et « acte de terroriste (sic) ». En liberté conditionnelle depuis plusieurs mois, il estime avoir été « trahi » et « abandonné » par l’armée française. Au cours de ses différentes auditions et dans ses échanges avec nos médias, Kader s’est, à de nombreuses reprises, dédit pour changer de version sur certains points.

La loyauté de Kader allait-elle davantage au Jnim qu’à l’armée française ? A-t-il su manipuler, ou s’est-il lui-même fait manipuler par les uns et les autres ?

Du côté des militaires français, c’est bien la fiabilité de Kader qui est mise en doute. « Je pense qu’il faut se méfier d’une source qui vous amène sur un plateau d’argent un chef jihadiste », déclare lors de son audition le plus haut gradé des soldats interrogés, induisant un double jeu du fixeur. « Je pense qu’il s’est servi d’Olivier Dubois », juge un autre. Des propos tenus après l’enlèvement du journaliste, et après que les militaires français ont largement eu recours aux services de Kader. « La duplicité de cette source apparaît progressivement », selon l’enquête interne de l’inspection des armées, qui cite pour preuve les liens de Kader avec la sphère jihadiste. Des liens qui étaient pourtant parfaitement connus, et qui constituaient même l’intérêt initial de cet indicateur de Barkhane.

« Manque de lucidité »

L’inspecteur des armées conclut ainsi que « les procédures de renseignement et de ciblage ont été respectées » et rappelle la « décision de commandement de ne pas valider un projet d’opération », « les risques pesant sur le journaliste ayant en permanence été pris en compte. » Le rapport admet « un manque de lucidité », la « sensibilité du sujet » n’ayant pas été « prise en compte à un niveau suffisant », mais cette « absence de vigilance est compréhensible au sein d’un état-major concentré sur les opérations majeures », justifie l’inspecteur, qui retient surtout « la responsabilité première d’Olivier Dubois », qualifié de « trompe-la-mort ».

Le chef jihadiste Abdallah Ag Albakaye a-t-il adressé au journaliste une fausse invitation, pour lui tendre un piège et capturer un otage français ? Quelques jours avant la libération d’Olivier Dubois, l’émir d’Aqmi (al-Qaïda au Maghreb islamique), Abou Obeida Youssef al-Annabi, a démenti auprès de France 24 l’existence de toute invitation, affirmant que le jihadiste Abdallah Ag Albakaye n’avait « pas attiré » le journaliste et qu’il n’avait même « rien à voir » avec son enlèvement. Des propos accompagnés de cette allusion, dont il est impossible de mesurer la véracité : « Les services français savent. »

Sollicité par nos médias, Olivier Dubois a préféré ne pas commenter ces informations à ce stade.

Le ministère des Armées n’a pas souhaité répondre à nos questions mais indique « se réjouir » de la libération d’Olivier Dubois et « coopérer pleinement avec la justice. » Le ministère des Affaires étrangères n’a pas répondu à nos sollicitations.

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«Utiliser un journaliste comme cheval de Troie : une forme de négligence voire d’irresponsabilité»
Arnaud Froger est responsable du bureau Investigation de Reporters sans frontières. L’association s’est constituée partie civile dans la procédure judiciaire ouverte par le Parquet national antiterroriste de Paris sur l’enlèvement au Mali du journaliste Olivier Dubois le 8 avril 2021. Il réagit aux révélations de notre enquête sur le fait que l’armée française a suivi Olivier Dubois, de ses préparatifs jusqu’au moment même de son enlèvement.

« Il y a à l’évidence une prise de risque inconsidérée, parce que le risque d’enlèvement d’Olivier est identifié du côté de l’armée et, pourtant, l’opération est maintenue. Il y a une forme de minimisation de la responsabilité dans le sens où, de ce que l’on sait, il n’y a pas d’opération de neutralisation de la personne qu’Olivier était censé interviewer qui est prévue, mais, néanmoins, l’opération de renseignement est poursuivie. Et ça mettait Olivier, un ressortissant français, gravement en danger. »

Mais c’est bien Olivier Dubois qui a voulu, de son propre chef, interviewer un chef djihadiste. Et c’est bien le rôle de l’armée d’obtenir des renseignements sur des groupes terroristes qu’elle combat…

« Il ne faut pas minimiser la responsabilité d’Olivier Dubois, du journaliste : c’est son projet d’interview et c’est par nature un projet extrêmement risqué. Il le savait. À partir du moment où l’armée a connaissance de ce projet d’interview, il y a deux formes d’attitudes possibles : soit on essaye de dissuader Olivier Dubois, soit on met un dispositif en place de façon à faire en sorte que l’enlèvement ne puisse pas avoir lieu. Là, on l’a mis encore plus en danger qu’il ne l’était de par sa propre responsabilité et c’est ça qui nous semble relever, a minima, de la négligence. Utiliser un journaliste comme un cheval de Troie pour faire une opération de renseignement, d’une part, on peut se poser la question du bien-fondé de la démarche, puis deuxièmement, ça pose un problème, parce que cette opération a été menée sans qu’Olivier ne sache ce qui se passait autour de lui. Et ce, alors même que son propre fixeur jouait un double rôle, puisque son fixeur était aussi un indic de Barkhane. Donc, Olivier Dubois, dans cette situation, était exposé au risque d’être pris lui-même pour un agent de renseignement français qu’il n’était pas, puisqu’il était en mission en tant que journaliste, reporter et correspondant. »

La force Barkhane n’avait pas planifié d’opération pour tenter d’arrêter ou de tuer le chef jihadiste qu’Olivier Dubois devait rencontrer. Selon vous, un autre service – Forces spéciales de Sabre ou Service action de la DGSE, par exemple – aurait-il pu mener ce type d’opération sans que la force Barkhane soit informée ?

« C’est théoriquement complètement possible. La DGSE ne rend pas compte à la force Barkhane de ce qu’elle fait, en tout cas ce n’est pas une obligation. Maintenant, moi, je n’ai pas plus d’éléments que ça sur une éventuelle opération. Mais le simple fait qu’une opération de renseignement a quand même eu lieu à l’insu d’Olivier Dubois, l’a mis en danger, encore plus en danger qu’il ne l’était. Et là, il y a une forme de négligence, voire d’irresponsabilité, d’avoir mené cette opération de renseignement. »

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