MESSAGE DES EVEQUES DE CENTRAFRIQUE A L’EGLISE FAMILLE DE DIEU, AUX HOMMES ET FEMMES DE BONNE VOLONTE « LEVE-TOI ET MARCHE » (Lc 5,23)

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MESSAGE DES EVEQUES DE CENTRAFRIQUE A L’EGLISE FAMILLE DE DIEU,
AUX HOMMES ET FEMMES DE BONNE VOLONTE
« LEVE-TOI ET MARCHE »
(Lc 5,23)
1. Chers frères et sœurs en Christ et vous tous, hommes et femmes de bonne volonté, en ce début d’année, nous vous adressons nos vœux les meilleurs. Nous, évêques de Centrafrique, réunis en Assemblée Plénière du 11 au 18 janvier 2021, avons pris le temps de prier et d’échanger sur la vie de nos diocèses respectifs. Ce temps de partage a été aussi l’occasion pour nous, de nous pencher sur la situation qui prévaut en ce moment dans notre pays. Nous nous sentons vivement interpellés par les détresses de notre peuple. Ce message se veut tout à la fois l’écho de ses cris de souffrances et une voix de réconfort et d’espérance.
I – L’EXASPERATION DU PEUPLE
2. Une fois de plus, le peuple centrafricain est confronté à une situation de paralysie imposée par des groupes armés coalisés et leurs alliés politiques avec l’appui multiforme de leurs parrains et marraines. Sur toute l’étendue du territoire, nous constatons la dégradation de la situation sécuritaire, les déplacements massifs
de la population, l’asphyxie et la paralysie des activités économiques et agricoles ainsi que des transports. Cette entrave à la libre circulation des personnes et des biens aggrave la situation alimentaire et sanitaire de la population déjà très affectée par les multiples crises. La déchirure du tissu social est très perceptible. La chasse aux sorcières constatée ici et là fait réveiller le spectre du tribalisme, menaçant ainsi l’unité nationale.
3. La division exacerbée de la classe politique et le manque de patriotisme laissent le pays à la merci des prédateurs et des mercenaires de tous bords, subventionnés en armes et en équipements. La guerre qui nous est aujourd’hui imposée vise à anéantir les aspirations profondes du peuple centrafricain. Ce peuple est fatigué et déçu par des interminables calculs, conflits et déchirements politiciens. Sa souffrance est d’autant aggravée par les conditions d’insécurité qu’impose cette guerre que par l’abandon qu’il ressent de la part d’une classe politique préoccupée par ses propres intérêts personnels, égoïstes et par la course au pouvoir.
4. C’est avec consternation que nous assistons à un regain de pillages et de destructions des locaux administratifs à peine réhabilités ainsi qu’au vol des biens des particuliers. La misère du peuple centrafricain est indicible quand des populations, en perpétuels déplacés, sont contraintes de trouver refuge dans des conditions inhumaines en brousse et lorsque les enfants doivent encore mettre fin à leur scolarité après une année mal négociée à cause de la pandémie du Covid-19. Nous souffrons avec notre peuple qui vit toujours dans les inquiétudes et l’incertitude d’un lendemain qui paralyse.
II – LE PARALYTIQUE PORTÉ DEVANT JESUS (Lc 5,17-26)
5. En ce début d’année, la République Centrafricaine ressemble au paralytique selon l’Evangile de Lc 5,17-26. Ce paralytique vit encore. Mais il ressemble à un mourant ou un comateux qui n’existe plus par lui-même. Il est immobile et ne peut pas se déplacer tout seul, ni subvenir à ses besoins essentiels.
6. Aujourd’hui, les liens du péché empêchent la République Centrafricaine de bouger librement, de marcher sur le chemin du bien, de donner le meilleur d’elle- même pour le bien-être de ses enfants. Le mal en nous se manifeste de plusieurs manières : convoitise, colère, envie, méchanceté, mensonge, manipulation, trahisons, destructions, pillages, incendies, agressions, violences, meurtres, guerre… Ces péchés nous paralysent et nous empêchent de promouvoir les grandes valeurs de fraternité, de justice et de paix.
7. Dans l’évangile, le paralytique ne désire pas rester dans ce piteux état. Car
« l’homme est fait pour se tenir debout et marcher sur les traces de son
Créateur… »1. Toutefois, il a besoin de l’aide des hommes et de Dieu. A cause de leur foi en la puissance salvifique de Jésus, quatre porteurs déploient des efforts héroïques pour transporter le paralytique. Motivés par leur confiance au pouvoir bienveillant de Jésus, ces porteurs dépassent tous les obstacles afin de conduire leur ami-paralytique à la rencontre de Celui en qui Dieu lui-même se fait présent sur la terre. Devant l’obstacle constitué par les foules, ils montent sur le toit, enlèvent des tuiles, et le descendent avec sa civière au milieu, en présence de Jésus. La solidarité humaine et la fraternité devant la paralysie d’un de leurs membres se font inventives. En effet, Dieu a mis dans le cœur de l’homme le sentiment de compassion qui l’anime à faire les œuvres de miséricorde.
8. A cause de sa puissance et de son autorité divine, Jésus fait ce que Dieu seul peut faire. Avec autorité il dit au paralytique : « Pour que vous sachiez que le Fils de l’homme a le pouvoir sur la terre de remettre les péchés, je te l’ordonne… : « lève-toi et prends ta civière, rentre chez toi…”» (Lc 5,24). Les paroles de Jésus déclenchent une libération, une résurrection, une reconstruction humaine et une nouvelle vie. Une fois rétabli dans toutes ses facultés, le miraculé loue Dieu en Jésus Christ en signe d’action de grâce et de témoignage.
9. Aujourd’hui, nous avons besoin d’aller à la rencontre du Christ rédempteur pour qu’il nous guérisse. L’amour de Dieu est la vraie force capable de nous mettre debout et de nous faire avancer. Le service de relèvement que Jésus continue à faire à travers ses serviteurs manifeste l’aujourd’hui du salut. En effet, Dieu ne tolère pas que les hommes retiennent les autres captifs. Il s’engage à aider celui que la maladie et les péchés paralysent à retrouver sa liberté de mouvement, à se remettre debout, à se prendre en charge et à servir Dieu et les hommes.
10. Dans son exhortation apostolique post-synodale Africae Munus, sur l’Eglise en Afrique dans sa mission au service de la réconciliation, de la justice et de la paix, le Pape Benoît XVI compare le continent africain au voyageur maltraité, dépouillé et laissé pour mort au bord du chemin par les bandits (cf Lc 10,29-37). La République Centrafricaine est aujourd’hui représentative de cette Afrique, dont la mémoire est encore profondément marquée par les souvenirs des traumatismes du passé. Cette Afrique grabataire a besoin de rencontrer le Christ, lui qui guérit, relève et redonne à tous ceux qui sont meurtris leur véritable dignité (AM n°147- 149). Elle a par conséquent besoin d’un soutien multiforme pour se relever. L’Eglise est appelée à être témoin de la présence du Christ au cœur de cette situation centrafricaine (AM n°133). A la lumière de l’Evangile, nous avons la mission de dire sans ambages la vérité sur les réalités chaotiques de notre pays et exprimer le sentiment d’exaspération du peuple des sans-voix qui voit s’abattre sur lui un nouveau cycle infernal de violences.
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1 Roland MEYNET, L’Evangile selon Saint Luc, Analyse rhétorique, Vol. 2, Paris, Cerf 1988, 72.
11. A la lumière de tout ce qui précède, nous voudrions proposer quelques pistes de solutions qui expriment notre contribution à la reconstruction de notre cher et beau pays.
III – PISTES DE SOLUTIONS
12. La crise actuelle n’est pas une fatalité. La République Centrafricaine est un pays donné et béni par le Dieu qui a créé le ciel et la terre. Elle est notre
« maison commune » dont nous devons être fiers et la sauvegarder. Nous nous réjouissons et saluons le courage et la détermination du peuple centrafricain qui a exprimé sa grandeur en allant massivement voter ses dirigeants dans les lieux où il a été possible d’exercer son devoir de citoyen en dépit des intimidations et perturbations, même au risque de sa vie. Cela manifeste sa maturité, son éveil de conscience, sa profonde confiance dans la Constitution et les Institutions de la République ainsi que sa détermination à sauvegarder sa liberté.
13. Parmi les symboles d’une nation, figure sa devise qui traduit l’espérance et le rêve des pionniers et des pères fondateurs. Lors de son voyage apostolique en République Centrafricaine, le Pape François, dans son discours du 29 novembre 2015 aux autorités et au corps diplomatique, nous invitait à revenir aux fondamentaux qui constituent le socle de notre identité en tant que nation, à savoir notre devise nationale « Unité – Dignité – Travail » et le principe du « Zo Kwe Zo » (tout être humain est une personne) de notre père fondateur Barthélemy BOGANDA.
14. Cette devise et ce principe fondateur et humaniste devront être comme une étoile susceptible de guider nos autorités, à qui nous avons confié la destinée et la souveraineté de notre pays. C’est pourquoi nous proposons que cette devise et ce principe occupent une place de choix dans le système éducatif national. Qu’ils soient davantage enseignés dans les écoles et deviennent un chantier, un véritable programme de formation et de vie pour tous !
15. Nous appelons à un dialogue sincère et franc, fraternel et constructif pour trouver une paix juste et durable, en repoussant la haine, la violence et l’esprit de vengeance. Arrêtons de nous nuire collectivement ! Arrêtons de créer des divisions qui sont contraires à l’esprit de notre devise ! Arrêtons de faire bénéficier les richesses de notre pays à une minorité selon son appartenance politique ou ses affinités tribales! Arrêtons de nous autodétruire ! Notre pays a trop souffert de complots extérieurs avec des complicités locales. N’oublions surtout pas que
« se réunir est un début, rester ensemble est un progrès, travailler ensemble assure la réussite ». Soyons unis à jamais pour sauver notre nation !
16. Par ailleurs, nul n’ignore que notre pays regorge de richesses, de minerais et de matières premières qui font l’objet de toutes formes de convoitises. Il est plus que jamais temps de faire usage du génie centrafricain par un travail honnête, organisé et courageux pour que ces richesses profitent sans exception aux
filles et aux fils de notre pays ainsi qu’au développement socio-économique de toute la nation.
17. Nous sommes conscients que la lutte pour notre liberté et la sauvegarde de notre souveraineté continuent. En effet, la République Centrafricaine a le droit souverain de choisir librement ses partenaires et de réviser, voire mettre fin aux accords conclus avec certains Etats lorsque sa souveraineté est menacée. C’est pourquoi nous appelons à une diplomatie forte, constructive et bénéfique pour occuper une place respectée dans le concert des nations et mettre fin à tous les réseaux parallèles et mafieux de certains prédateurs. C’est à la République Centrafricaine de faire le bon choix, non pas pour enrichir ses dirigeants, mais pour se développer.
18. Un Etat fort et prospère respecte et applique la justice équitable pour tous. Or nous constatons combien l’impunité règne dans notre pays du fait de la faiblesse de nos institutions judiciaires. Nous saluons les efforts du renforcement de la justice à travers l’instauration de la Cour Pénale Spéciale (CPS). Cependant, nous attendons que cette institution se hisse effectivement à la hauteur de son mandat et de sa mission. Il serait dommage qu’elle ne s’attaque qu’aux petites gens sans inquiéter les grands criminels et seigneurs de guerre qui sèment ruines, terreurs et désolations dans notre pays. Au nom de Dieu, nous disons, NON à l’impunité en République Centrafricaine.
19. Par ailleurs, il nous tarde de voir la Commission Vérité, Justice, Réparation et Réconciliation (CVJRR) débuter ses enquêtes et auditions. Depuis la disparition du président Barthélémy BOGANDA jusqu’à ce jour, la République Centrafricaine n’a cessé de vivre et de connaître un cycle sans fin de troubles militaro-politiques, de coups d’Etat, d’insécurités sociales et de ruines économiques. Il est plus que jamais temps de rechercher la vérité, de faire la lumière sur les événements et tragédies de notre histoire qui paralysent l’avancée de notre peuple et d’établir les différentes responsabilités. Le peuple a droit à la vérité. La mémoire collective de notre peuple est profondément marquée par les traumatismes et les blessures du passé. Nous avons besoin d’être guéris de ces traumatismes qui hantent encore notre présent.
20. La solution à la crise centrafricaine actuelle ne peut être en dernier lieu qu’endogène. La RCA doit aujourd’hui plus que jamais faire montre d’un véritable sursaut patriotique au sens noble du terme. Le manque de patriotisme qualitatif et de l’amour de notre patrie, tel est peut-être le mal le plus profond que notre pays traîne plusieurs décennies depuis son accession à l’indépendance. Le tribalisme, le népotisme, notre incapacité à voir en l’autre un frère à aimer, nos inimitiés, la cupidité et la volonté de conquérir le pouvoir à tout prix même par la force, tout cela nous a conduit à jeter notre pays en pâture à des mercenaires et des bandits de grand chemin. Des alliances contre nature entre les ennemis d’hier au prix du sang des innocents ont semé le chaos et la désolation. Oui, il faut le reconnaître, nous sommes les premiers fossoyeurs de notre propre pays. Nous avons besoin d’une franche solidarité nationale et internationale multiforme pour rétablir l’autorité de l’Etat et consolider toutes les institutions de la République Centrafricaine.
21. Chers frères et sœurs et vous tous, hommes et femmes de bonne volonté, la reconstruction est un travail de longue haleine qui nécessite la détermination, la patience et la participation de tous les filles et fils de notre pays. Debout ! Changeons notre mentalité, notre esprit et notre cœur pour avancer. En vérité, l’amour reste la loi suprême du chrétien. Que cet amour se traduise en nous par la recherche du bien d’autrui, la solidarité, la bienveillance, le pardon, le sacrifice de soi pour le bien commun. Le Christ nous a donné l’Esprit Saint pour vivre cette loi d’amour. Ouvrons-nous à l’action de l’Esprit et nous verrons alors fleurir la véritable paix sur notre terre centrafricaine, la paix avec Dieu et entre nous les hommes.
22. Que la Vierge Marie, Mère de Centrafrique, dirige nos pas et nous accompagne vers son Fils Jésus, Rédempteur et Prince de la Paix !
Donné en la Cathédrale Notre Dame de l’Immaculée Conception Bangui, le dimanche 17 janvier 2021
📷Mgr Nestor-Désiré NONGO AZIAGBIA Evêque de Bossangoa
Président de la CECA
Mgr Bertrand-Guy-Richard APPORA NGALANIBE Evêque de Bambari
📷Vice-Président de la CECA
Dieudonné Card. NZAPALAINGA Archevêque de Bangui
Mgr Guerrino PERIN Evêque de Mbaïki
📷Mgr Cyr-Nestor YAPAUPA Evêque d’Alindao
Mgr Tadeusz KUSY Evêque de Kaga-Bandoro
📷Mgr Dennis Kofi AGBENYADZI Evêque de Berbérati
📷Mgr Miroslaw GUCWA Evêque de Bouar
📷Mgr Juan Jose AGUIRRE Evêque de Bangassou
📷Mgr Jesus RUIZ MOLINA Evêque auxiliaire de Bangassou

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