Mali, Centrafrique, Soudan… Les États-Unis visent l’or de Wagner

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ÉCONOMIE

Mali, Centrafrique, Soudan… Les États-Unis visent l’or de Wagner

Cinq ministères ainsi que l’Agence américaine pour le développement international pointent du doigt les activités de Wagner dans le secteur de l’or. Mais selon les ONG, d’autres acteurs doivent aussi être surveillés. Y compris Washington.

C’est une réponse massive et inédite aux rapports « de plus en plus préoccupants » sur les « acteurs illicites du commerce de l’or », en particulier les jihadistes et le groupe de mercenaires Wagner. À Washington, les départements d’État, du Trésor, du Commerce, de la Sécurité intérieure et du Travail, ainsi que l’Agence américaine pour le développement international (USAID) ont publié le premier vade-mecum sur l’exploitation de l’or en Afrique (Africa Gold Advisory).

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« Les personnes et entités américaines impliquées dans le secteur de l’or – mineurs, négociants, raffineurs, exportateurs, utilisateurs, consommateurs, institutions financières ou autres – doivent étudier attentivement les risques décrits dans le présent avis, et s’assurer qu’elles font preuve d’une diligence raisonnable accrue pour faire face à ces risques, le cas échéant et si nécessaire », indique le document. « En outre, ils devraient, dans la mesure du possible, envisager, traiter et rendre compte publiquement de leurs efforts concernant ces risques. Les acteurs du secteur « doivent se préparer à ce que le gouvernement américain s’intéresse de plus en plus à la relation entre l’or et les sources de revenus de ces groupes, et à la possibilité que les sanctions américaines soient utilisées pour perturber leurs opérations. »

Une confluence de facteurs, allant de l’influence russe au rôle unique de l’or dans de multiples chaînes d’approvisionnement, a motivé la décision d’élaborer ce guide, explique un haut fonctionnaire du département d’État. « Nous estimons que l’importance de l’or pour tant d’économies justifie le fait de nous engager dans cette voie, et que le moment est propice pour le faire », poursuit-il.

Or responsable et recyclé

La LBMA (anciennement London Bullion Market Association), l’association des professionnels du marché des métaux précieux de Londres, a déclaré qu’elle « soutenait et saluait pleinement » l’initiative américaine. « Les défis en matière d’approvisionnement propres au secteur de l’exploitation minière artisanale et à petite échelle (Artisanal and Small-Scale Mining, ASM) sont certes bien connus, mais le vade-mecum met en lumière le rôle sous-estimé que Wagner joue dans l’industrie de l’or dans certains pays », explique Simon Rostron, porte-parole du groupe.

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« La LBMA a déjà pris plusieurs mesures pour remédier à certaines des faiblesses mentionnées dans le document [américain], comme l’ajout, dans la dernière version, de la directive sur l’or responsable, de la nécessité d’une diligence raisonnable renforcée pour l’or recyclé et d’une exigence d’audits alignés sur ceux de l’OCDE pour les fournisseurs à haut risque dans les zones à haut risque », poursuit Rostron. Alors que la traque des cas de corruption et des acteurs illicites est plutôt bien documentée pour la RDC, le gouvernement américain insiste sur le fait que « des risques plus récents dans des régions telles que le Soudan, la Centrafrique, le Mali et ailleurs, en relation avec le groupe Wagner, ont clairement mis en évidence la nécessité de cette initiative ».

Premières sanctions au Soudan

Parallèlement à la publication du vade-mecum, le département du Trésor américain a sanctionné deux sociétés minières centrafricaines –Diamville SAU et Midas Resources SARLU – pour leurs transactions d’or illicites présumées finançant les opérations Wagner, ainsi que deux autres participants au système : Industrial Resources General Trading de Dubaï et Andrei Ivanov, un cadre russe de Wagner que les États-Unis accusent de travailler avec des fonctionnaires maliens sur des contrats d’armement, des projets miniers et d’autres activités du groupe paramilitaire.

Au Soudan, l’affrontement entre les généraux rivaux Abdel Fattah al-Burhane et Mohamed Hamdan Dagalo « Hemetti » a mis en lumière le rôle de l’or dans le financement des deux forces combattantes, y compris le soutien de Wagner aux Forces de soutien rapide (FSR) de
Hemetti. À la fin du mois dernier, le gouvernement américain a mis à jour son avis sur les risques commerciaux au Soudan à la lumière du conflit qui a éclaté en avril.

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« Les entreprises et les particuliers qui font du commerce avec de l’or susceptible d’être extrait, traité ou exporté du Soudan sont invités à adopter des pratiques conformes aux lignes directrices de l’OCDE en matière de diligence raisonnable sur les chaînes d’approvisionnement responsables en minerais provenant de zones touchées par un conflit ou à haut risque, afin d’évaluer et d’atténuer les risques les plus graves associés à ces activités. » Malgré son ton, le document américain se contente d’ »encourager » les acteurs à « envisager un investissement responsable » dans le secteur aurifère africain. Entretemps, un certain nombre de cadres juridiques, tels que les réglementations relatives à la connaissance du client et à la lutte contre le blanchiment d’argent, sont déjà en place, sans avoir empêché l’or illicite d’entrer dans les chaînes d’approvisionnement internationales.

Engagement

La LBMA estime toutefois qu’il est utile de préciser les choses. « Les criminels enfreindront toujours la loi et, en ce sens, le vade-mecum peut avoir un impact limité sur les activités illicites de groupes tels que Wagner », explique l’association des métaux précieux. « Cependant, le principal public et l’objectif de cet avis sont les acteurs de premier et deuxième niveau de la chaîne d’approvisionnement, qui sont prévenus qu’ils doivent renforcer leurs procédures. Feindre d’ignorer les sources de matériaux provenant de zones à haut risque n’est plus une pratique commerciale crédible ou acceptable. Un tel avis renforce également la nécessité pour les raffineries et les fonderies des pays développés
d’étendre leur devoir de diligence au-delà de leur premier niveau de fournisseurs. »

Ces nouvelles orientations pourraient s’avérer utiles, à condition que les gouvernements africains eux-mêmes prennent des mesures. « Wagner mis à part, les orientations américaines sont similaires à ce que les gouvernements africains doivent faire pour améliorer la transparence et lutter contre la corruption, les flux financiers illicites et les problèmes environnementaux liés à la production et au commerce de l’or », estime Denis Gyeyir, responsable du programme Afrique de l’Institut pour la gouvernance des ressources naturelles à Londres. « Les efforts des États-Unis, s’ils sont complétés par les réformes des gouvernements africains, devraient permettre de relever les défis du secteur. »

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Gyeyir ajoute que bon nombre des risques liés à la chaîne de valeur de l’or en Afrique et identifiés dans le document sont « déjà connus des autorités des différents pays et que, dans certains cas, des fonctionnaires sont complices des infractions ». « Tant que les gouvernements africains ne voudront pas – ou n’auront pas la capacité – de prendre des mesures pratiques pour s’attaquer aux sources de ces risques, le vade-mecum n’aura qu’une utilité limitée. Même si les entreprises américaines adhèrent aux lignes directrices en matière de diligence raisonnable prescrites dans les orientations, les entreprises non américaines peuvent ne pas adopter une attitude similaire, ce qui ne changerait pas grand-chose à la situation. »

Vers de nouvelles orientations ?

Les nouvelles orientations énumèrent plusieurs « programmes de développement » pour soutenir « l’industrie, les communautés et les gouvernements partenaires afin d’améliorer l’extraction responsable et l’intégration dans la chaîne de valeur », mais ne mentionnent pas leur renforcement. La collaboration « au-delà de la publication de lignes directrices est importante », explique Denis Gyeyir. « C’est particulièrement vrai pour l’utilisation du mercure dans l’extraction artisanale de l’or au Ghana. Une telle collaboration pourrait être une approche plus utile pour faire face aux risques identifiés et aux défis associés. »

Le fonctionnaire américain a déclaré que l’engagement était une priorité absolue en termes de mise en œuvre des orientations. Il a cité en exemple une table ronde organisée le 31 janvier avec le responsable de la coordination des sanctions du département d’État, James O’Brien, et les principales entreprises et associations du secteur de l’or. « La mise en œuvre consiste à faire tout ce qui est en notre pouvoir, en tant que gouvernement américain, pour travailler avec des partenaires de l’industrie, de la société civile, des gouvernements, de l’industrie, afin d’obtenir des changements positifs sur les questions que nous avons mises en exergue », explique cet expert du dossier.

Au-delà de Wagner

Certains ont noté que l’attention portée à la Russie semble être motivée par des considérations politiques, alors même que des pays favorables aux États-Unis semblent bénéficier d’un passe-droit. Rights and Accountability in Development (RAID), une organisation caritative britannique, a par exemple dénoncé l’assassinat de membres du peuple indigène Kurya lors d’opérations de sécurité dans la mine d’or de North Mara en Tanzanie, tandis qu’Al Jazeera a enquêté sur la contrebande d’or impliquant trois banques sud-africaines. Le Consortium international des journalistes d’investigation (ICIJ) a documenté la décision du département du Trésor américain de ne pas inculper le Kaloti
Jewellery Group, basé à Dubaï, l’un des plus grands négociants et raffineurs d’or au monde, pour son rôle présumé dans un éventuel blanchiment d’argent, notamment au Soudan.

« Un examen plus approfondi de l’or lié aux conflits et à la corruption est le bienvenu, mais les États-Unis ne devraient pas s’arrêter au groupe Wagner [dont] l’implication dans l’extraction de l’or en Afrique est effectivement problématique », déclare Alex Kopp, militant auprès de Global Witness, une organisation non gouvernementale internationale. « Il devrait en être de même pour les intérêts américains », ajoute-t-il. « Le point de départ devrait probablement se situer là où des entreprises occidentales sont impliquées, car les gouvernements ont la responsabilité de demander des comptes à leurs propres entreprises. Mais les gouvernements occidentaux ont manqué de bonnes occasions de le faire par le passé. »

Le haut fonctionnaire américain rétorque que les orientations ne se limitaient en aucun cas aux opérations aurifères liées à la Russie. « Je pense que si elles n’avaient porté que sur la Russie, elles auraient été franchement beaucoup plus courtes et probablement moins ciblées », selon lui. « Il était important pour les agences qui ont travaillé sur ce dossier que nous fournissions un éventail plus large de questions. C’est pourquoi nous ne couvrons pas seulement les conflits et le blanchiment d’argent, mais nous abordons également les questions d’environnement et de travail forcé, qui couvrent un large éventail de pays. »

Guichet unique

Loin de chercher à réduire les investissements américains et internationaux dans le secteur aurifère africain, le fonctionnaire américain a déclaré que l’objectif de la directive était d’encourager les partenariats bénéfiques.

« Notre objectif n’est pas de faire fuir qui que ce soit, ni de faire réfléchir les gens à deux fois avant de s’engager dans ce secteur », a déclaré le fonctionnaire. « Mais plutôt, en exposant clairement les préoccupations et les opportunités, nous espérons ouvrir la voie à un engagement plus direct et plus responsable au fil du temps. » En créant un guichet unique pour savoir « ce que pense le gouvernement américain », selon ce fonctionnaire, les entreprises du secteur de l’or devraient y voir plus clair.

La LBMA appuie cette démarche. « Cet avis ne devrait pas avoir d’incidence sur les entreprises – américaines ou autres – qui opèrent en toute légalité », selon l’association. « S’il existe un débat sain entre les acteurs légitimes de l’ASM qui opèrent illégalement en raison de la nature ou de l’absence de lois minières favorables, les actions de Wagner – une organisation terroriste inscrite sur la liste – sont résolument de nature criminelle. Aucune entreprise légitime ne devrait faire affaire avec une entité telle que Wagner. »

Jeune Afrique

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