MAINTIEN DU SECOND TOUR DES LEGISLATIVES AU MALI 

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Le pari risqué d’IBK

Maintes fois reportées, les législatives maliennes initialement prévues pour se tenir en octobre-novembre 2018, connaîtront finalement leur épilogue le 19 avril 2020, avec la tenue du second tour. Le scrutin a été finalement maintenu, en dépit des critiques et autres protestations de l’opposition, au moment où le coronavirus a fini de s’installer sur les bords du fleuve Djoliba où, à la date du 14 avril, on dénombrait une douzaine de décès pour plus de 140 cas confirmés. Pour un pari risqué, c’en est véritablement un pour le président Ibrahim Boubacar Kéita (IBK). D’autant que son pays, qui a été l’un des derniers de la sous-région ouest-africaine à être touché par le virus mortel, connaissait son premier décès à la veille du premier tour tenu le 29 mars dernier, sur 18 cas d’infection, pour le résultat que l’on connaît aujourd’hui. C’est dire si en trois semaines, la maladie s’est largement propagée pour des dégâts douze fois plus élevés en termes de pertes en vies humaines.

Pour la santé des populations maliennes, un nouveau report serait amplement justifié

Certes, le locataire du palais de Koulouba a tenu à rappeler « que la décision d’aller aux élections législatives, n’est pas le fait du gouvernement de la République mais du Dialogue national inclusif qui a mené ses travaux en totale indépendance sans aucune interférence [et qu’] une forte majorité des partis politiques s’étaient prononcés pour le maintien de la date du premier tour à l’issue de la concertation entre ceux-ci et le ministre de l’Administration territoriale». Mais en tant que chef de l’Etat démocratiquement élu, il jouit de toute la légitimité pour décider du report de ces élections, compte tenu de la gravité de la situation et de l’ampleur de la crise sanitaire qui oblige, à ce jour, près de la moitié de la population mondiale à se confiner. En manquant de le faire, Kankeletigui se met lui-même dans une position délicate car, quoi qu’on dise, il serait tenu pour principal responsable si la situation venait à basculer. Et l’argument du maintien du scrutin peut paraître d’autant plus spécieux qu’au moment où se tenait le Dialogue politique inclusif, on ne pouvait pas prévoir une telle situation.
En tout cas, comparaison n’est pas raison, mais face à la pandémie du même Covid-19, un pays comme la France, considéré comme l’un des modèles les plus aboutis de la démocratie dans le monde et qui avait maintenu le premier tour des municipales malgré les premières alertes, a dû se résoudre à en reporter le second face au risque sanitaire d’ampleur que courait le pays. Si cela ne l’a pas empêché de payer jusque-là un lourd tribut à la pandémie en venant dans le tiercé des pays européens les plus durement frappés par la maladie alors que le bout du tunnel tarde toujours à se montrer, il y a des raisons de croire que le report du scrutin a été une décision plutôt heureuse. C’est dire si pour la santé des populations maliennes, un nouveau report serait amplement justifié. Et cela vaut bien la peine. C’est pourquoi l’ on continue de se demander où est l’urgence de tenir ces élections dans un tel contexte de pandémie du Covid-19 et de s’interroger si l’enlèvement du chef de file de l’opposition, Soumaïla Cissé, en pleine campagne électorale, n’est pas un argument suffisant pour différer la tenue du scrutin.

Rien ne dit que la peur du virus ne va pas retenir les électeurs chez eux

D’autant plus qu’à quelque soixante-douze heures du scrutin, ce dernier était toujours aux mains de ses ravisseurs. Une situation qui n’est pas sans poser un problème d’éthique. Car, elle pourrait finalement donner le sentiment que le sort de l’opposant n’est pas tellement une préoccupation pour l’Exécutif; toute chose qui n’est pas en l’honneur du pouvoir de Bamako. Qu’est-ce qui fait donc tant courir IBK en pleine crise sanitaire et sécuritaire pour un scrutin qui, du reste, a connu une faible participation au premier tour ? Si l’on ne peut lui dénier le fait « qu’en démocratie, rien ne vaut la pleine légalité constitutionnelle ainsi que le jeu normal des institutions », on peut toutefois se demander en quoi était-ce gênant d’ajourner, ne serait-ce que de quelques mois, le processus de ce vote pour éviter d’exposer davantage les populations face à un virus en pleine expansion et dont le nombre de morts et de cas de contamination ne cesse de croître. D’autant que jusque-là, aucune mesure restrictive n’a été prise en amont par rapport à la fréquentation des lieux de culte qui demeurent des moments de fortes concentrations de populations. D’ailleurs, face à l’évolution de la maladie, rien ne dit que la peur du virus ne va pas retenir les électeurs chez eux, quand on sait qu’au premier tour, le manque de dispositifs sanitaires adéquats n’a pas échappé aux Maliens. A ce propos, même si les autorités se lancent le pari de rectifier le tir, rien ne dit que le défi sanitaire sera relevé et que les consignes seront respectées à la lettre.  En tout état de cause, si le pari du président IBK était de conformer le mandat des élus nationaux à la légalité constitutionnelle, après une première prorogation de six mois en 2018, et une seconde en 2019, qui court jusqu’au 2 mai prochain, il pourrait certainement le tenir à la faveur du scrutin de dimanche prochain. Mais aurait-il fait le bon choix pour le peuple malien ? That is the question.

«  Le Pays »

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