Lettre ouverte à M. Faustin Archange Touadéra, ou le triomphe de la « kakistocratie »

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Monsieur le président,

Je préfère ce titre, puisque vous êtes élu de la nation, à celui de professeur dont la réputation d’expertise paraît désormais usurpée (kakistocratie, vient du grec et signifie gouvernement des pires).

Un préalable : l’année 2020 est celle d’élections présidentielles et législatives dans au moins quinze États du continent. Ce devait être l’année d’un tournant historique et du relèvement de l’Afrique. Hélas, il n’en sera rien ; les deux élections présidentielles qui se sont déroulées au Cameroun et au Togo ont vu la victoire des sortants, respectivement pour leur huitième et quatrième mandat successif. Ces deux scrutins confirment le théorème selon lequel, « en Afrique, on n’organise pas les élections pour les perdre ». Cela vient d’être le cas au Burundi.

Pour gagner la vôtre, vous allez faire voter ce 30 mai 2020 une loi modifiant l’article 35 de la constitution du 30 mars 2016. Il faut croire qu’au moment de la promulgation de cette loi fondamentale, ses imperfections vous ont échappé. Aujourd’hui, il s’agit pour les députés, promoteurs de ce projet, d’inclure dans l’article 35 un alinéa permettant d’invoquer la force majeure, en cas de catastrophes naturelles ou de circonstances exceptionnelles, pour proroger le maintien en place du président de la République en exercice et, accessoirement, prolonger leur propre mandat.

La nouvelle mouture de l’acte constitutionnel permet désormais à la Cour constitutionnelle, lorsqu’elle est saisie,

–        de reconnaître la matérialité de cette force majeure ;

–        et de fixer les nouvelles dates imposées par le glissement de délai consécutif au cas invoqué.

La Cour constitutionnelle se substituerait, dans cette occurrence, aussi bien à l’Autorité nationale des élections qu’au pouvoir exécutif et au pouvoir législatif. Elle disposerait ainsi d’un pouvoir exorbitant, celui de dire le droit et de faire la loi ! C’est entrer dans une nouvelle République ! Celle des juges et de « la mafia universitaire », non point celle du peuple.

Monsieur le Président,

Tant qu’à remanier la constitution du 30 mars 2016, dont la lettre et l’esprit ne rencontrent plus votre agrément, et quitte à changer de République, autant aller au bout de la logique :

1°) préciser la nature, l’ampleur et la durée des phénomènes et événements graves permettant à la Cour constitutionnelle d’alléguer la force majeure ;

2°) supprimer l’alinéa 4 de l’article 36 de la constitution qui introduit une rupture d’égalité entre les citoyens ;

3°) réécrire les dispositions de l’article 7, alinéa 2, qui introduit des discriminations de genre entre les Centrafricains ;

4°) supprimer l’article 63 de la loi fondamentale qui instruit la création d’un sénat, chambre haute dont le Forum nationale de Bangui de mai 2015 avait rejeté le principe ;

5°) abroger les articles 143 et 144 qui installent l’Autorité nationale des élections, devenue un organe technique budgétivore et inefficace, dont la légitimité est aujourd’hui contestée.

Pour toutes ces considérations, il y a lieu d’accorder à l’assemblée nationale actuelle un moratoire à statuer, et renvoyer les électeurs à des élections référendaires et générales au 1er juillet 2021, délai raisonnable pour réunir les conditions matérielles, techniques et financières propres à ces scrutins.

Si tel n’est pas le cas, sauf votre respect, je me verrais dans l’obligation de donner raison à l’un de vos anciens protecteurs français lillois qui voit en vous un « drôle de bonhomme, à la fois marionnette, manipulateur, cynique, cupide, irrésolu, amoral et immoral .. » ! Surprenez-le !

Paris, le 27 mai 2020

Prosper INDO

Économiste, Consultant international.

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