Les répercussions de la guerre au Soudan en Centrafrique, selon un rapport du Groupe d’Experts de l’Onu

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Retombées du conflit au Soudan

Conditions de sécurité dans les préfectures de la Vakaga et de la Haute-Kotto

Le Groupe d’experts a déjà rendu compte de la première rencontre entre Hassan
Bouba et les Forces d’appui rapide, groupe d’opposition soudanais, en décembre 2022
(voir S/2023/360, par. 60 et 61). Depuis août 2023, des informations confirmées font
état d’incursions des Forces d’appui rapide et des Forces armées soudanaises sur le
territoire centrafricain, ainsi que de raids aériens menés par les F orces armées
soudanaises à Oum Dafog (Soudan) et alentour en septembre 2023. La présence des
Forces d’appui rapide à Am Dafok (République centrafricaine) et à Oum Dafog et
alentour continue de constituer une menace pour la sécurité des civils et de faire
obstacle aux activités humanitaires dans la région. L’insécurité croissante le long de la frontière est attribuée à la présence avérée des Forces d’appui rapide, au moins
depuis le déclenchement du conflit au Soudan en avril 2023. La MINUSCA est
revenue dans la localité frontalière d’Am Dafok vers la fin de 2023 après une absence
notable qui durait depuis juin 2023.

Au cours de la période considérée, la présence accrue de groupes armés dans les
préfectures de la Vakaga et de la Haute-Kotto a entraîné une situation d’insécurité
pour les civils et les travailleurs humanitaires. Plusieurs groupes armés ont été
particulièrement actifs dans les deux préfectures au cours du premier trimestre de
2024, les plus importants étant la CPC, le FPRC, l’UPC et l’Armé e de résistance du
Seigneur (LRA, CFe.002).

Les groupes armés ont attaqué directement les Forces armées centrafricaine (FACA) et les instructeurs russes à Ndah et à Sikikédé mais, pour le reste, leur action semble s’être concentrée sur des activités minières, des actes de violence occasionnels et des interventions visant à perturber le trafic routier. La population locale s’est plainte de manière persistante de la présence de barrages routiers et de points de contrôle au cours de la période considérée, à peu près depuis la fin de la saison des pluies, en octobre 2023. Le 29 décembre, trois éléments armés ont tiré sur une patrouille de la MINUSCA près de la frontière avec la République centrafricaine, à Am Dafok. Ils ont été arrêtés et remis aux forces intérieures du pays. Ces éléments ont été identifiés comme étant des membres des Forces d’appui rapide, comme en témoigne l’insigne à trois armes figurant sur leurs uniformes .

Le niveau d’activité élevé des groupes armés dans la préfecture de la Vakaga au
début de 2024 peut être attribué à une concentration accrue de divers acteurs armés
autour de la zone d’Am Dafok en raison du conflit au Soudan. Cela s’explique en
partie par le rôle de la ville en tant que ligne d’approvisionnement essentielle pour
les Forces d’appui rapide. De multiples sources ont indiqué au Groupe d’experts
qu’Am Dafok était importante pour le recrutement d’acteurs armés par les Forces
d’appui rapide. Malgré la proximité des trois principaux groupes armés centrafricains
(UPC, FPRC et autres membres de la CPC), aucun affrontement ni combat n’a été
signalé entre eux. Sur le plan opérationnel, on observe également un effort manifeste
en direction d’une « politique de non-agression » entre les groupes appartenant à la
CPC, ainsi qu’une collaboration relativement opportuniste, le principe étant que
chaque groupe conserve ses propres zones d’opération ou d’influence. Tous les
membres de la CPC, notamment le FPRC, revendiquent ou réaffirment
systématiquement dans leurs discours leur appartenance à la coalition. La
coordination entre les différents groupes armés pourrait avoir pour effet de renforcer
leurs capacités, ce qui compliquerait considérablement la dynamique précaire en
matière de sécurité dans les préfectures de la Vakaga et de la Haute -Kotto et
représenterait une menace considérable pour le Gouvernement.

Depuis la fermeture, en mai 2023, de la base militaire mise à disposition de la
force tripartite par les FACA à Am Dafok, la présence de l’État est limitée, ce qui crée
un vide permettant aux armes et aux groupes armés de circuler librement entre la
République centrafricaine, le Soudan et le Tchad.

Habib Hareka, figure emblématique des Forces d’appui rapide pendant de nombreuses années, est réapparu en tant qu’acteur clé impliqué dans d es activités transfrontières entre la République centrafricaine et le Soudan visant à recruter parmi les groupes armés dans les préfectures de la Vakaga et de la Haute-Kotto. Le 18 août 2023, il a établi des liens avec des forces concentrées à Koufra (Libye).

Recrutement

Des groupes armés de l’opposition centrafricaine auraient activement recruté
des éléments pour les envoyer combattre au Soudan sous la bannière des Forces
d’appui rapide et auraient également envoyé certains de leurs propres membres au
combat. Le FPRC est intervenu au Soudan dès août 2023, son chef, Noureddine
Adam, ayant apparemment été blessé dans des combats à Nyala. En mars, les forces
du FPRC et de la CPC étaient toujours en mesure de passer en toute liberté du Soudan
à la République centrafricaine et d’utiliser le territoire soudanais pour lancer des
attaques dans la préfecture de la Vakaga, dans des localités telles qu’Am Dafok, Tissi,
Sikikédé et Ndah. Le soutien apporté au FPRC et à la CPC par les Forces d’appui
rapide sur le terrain dans la préfecture de la Vakaga et l’implication du FPRC dans le
conflit soudanais créent une dynamique compliquée pour les FACA, sachant que les
Forces d’appui rapide ont affirmé en 2023 avoir déjoué un plan visant à renverser le
Président de la République centrafricaine, Faustin-Archange Touadéra, et prétendent
collaborer activement avec le Gouvernement du pays (voir S/2023/360, par. 62).

Parmi les autres liens importants entre les acteurs établis en République centrafricaine et les dirigeants locaux des Forces d’appui rapide au Darfour méridional figurent Ali Darassa, de l’UPC, qui est visé par des sanctions, « Hamidti » et Habib Hareka, des Forces d’appui rapide, ainsi que Yahya Ishaq, qui s’est employé à recruter dans des sites stratégiques en République centrafricaine. Les principales zones de recrutement sont Am Dafok, Sam Ouandja, le site minier de Ndah et la préfecture de la Haute-Kotto, la destination finale étant Nyala.

Situation humanitaire dans la préfecture de la Vakaga

Depuis août 2023, l’épicentre du conflit entre les Forces armées soudanaises et
les Forces d’appui rapide s’est déplacé de Khartoum au Darfour, les Forces d’appui
rapide ayant lancé une campagne militaire de grande envergure en vue de prendre le
contrôle total de la région et étant parvenues à s’emparer du quartier général des
Forces armées soudanaises à Nyala le 26 octobre (voir S/2024/65, par. 5). Le
14 décembre, les Forces armées soudanaises ont mené des frappes aériennes sur les
positions militaires des Forces d’appui rapide à Nyala, ce qui a entraîné une nouvelle
vague de déplacement de réfugiés soudanais fuyant vers la République centrafricaine.

Au 27 mars 2024, le Haut-Commissariat des Nations Unies pour les réfugiés
(HCR) avait enregistré 10 668 réfugiés soudanais (4 657 ménages) sur le site de Korsi
à Birao, dans le nord de la préfecture de la Vakaga. Au cours des trois premières
semaines de mars, les civils fuyant le Soudan ont été accueillis sur le site de Korsi au
rythme de 565 nouveaux arrivants par semaine.

En janvier, le HCR a indiqué que 88 % des réfugiés soudanais qui traversaient
la frontière pour se réfugier en République centrafricai ne étaient des femmes et des enfants29. Le Haut-Commissariat a recensé des cas de violence sexuelle et fondée sur
le genre à l’égard de femmes et de filles sur le site de Korsi30. En l’espace d’une
semaine seulement, en mars, 12 cas ont été signalés dans ce camp, dont 2 viols,
2 mariages forcés, 3 cas de privation de ressources, 4 cas de violence physique et
1 cas de violence psychologique.

À Birao, en mars, le Groupe d’experts a reçu des informations faisant état de
tensions croissantes entre la population locale et les réfugiés du site de Korsi. Plus
d’une fois, des éléments des FACA patrouillant dans la zone sont intervenus pour
empêcher des personnes de se battre ou pour les séparer. Les tensions seraient liées
en partie au sentiment d’insécurité croissant que ressentent les membres de la
population locale, qui craignent que des éléments armés inconnus, supposés être des
combattants des Forces armées soudanaises ou des Forces d’appui rapide, se soient
infiltrés sur le site de Korsi et se cachent parmi les civils.

Le Groupe d’experts suit diverses pistes dans ses enquêtes sur les meurtres de
civils survenus aux environs du site de Korsi et sur les allégations selon lesquelles
des éléments armés se cacheraient dans le camp, et compte communiquer des
informations supplémentaires au Comité dans ses prochains rapports.

La guerre au Soudan a entraîné des perturbations sur l’important axe
commercial et routier qui relie la République centrafricaine au Darfour via le poste
frontière d’Am Dafok. De ce fait, les populations des préfectures de la Vakaga et de
la Haute-Kotto ont vu l’insécurité alimentaire s’aggraver au cours de l’année écoulée,
et l’acheminement de l’aide humanitaire est devenu plus lent et plus coûteux.

Source : Lettre datée du 5 juin 2024, adressée au Président du Conseil de sécurité par le Groupe d’experts sur la République centrafricaine reconduit dans son mandat par la résolution 2693 (2023)

 

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