Les nouveaux visages de Wagner en Afrique

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Moscow, Russia — August 4, 2019: Armed russian battalion of soldiers with their senior on the parade

Le groupe militaire russe Wagner du leader charismatique Evgueni Prigojine, dont l’avion a été abattu par la défense aérienne russe le 23 août dernier près de Moscou, serait sur le point d’être repris en main par une nouvelle entité étatique appelée « African Corps » et deux autres sociétés russes : Convoy et Redut. Retour sur les tribulations et le devenir africain du plus médiatisé des groupes militaires russes, ayant débuté en 2014 avec 250 hommes en Crimée et au Donbass et qui a compté, en 2023 au plus fort des combats en Ukraine, jusqu’à 50 000 hommes.

La question des sociétés militaires privées (SMP) russes s’est invitée ce 14 décembre 2023 à la conférence de presse annuelle de Vladimir Poutine. Dans un show toujours bien chorégraphié, un ex membre de la SMP Redut a demandé au président Poutine si les vétérans des SMP pouvaient bénéficier du statut d’ancien combattant. Si Vladimir Poutine a renvoyé la question au ministère de la Défense, c’était surtout l’occasion pour le président russe d’aborder, en creux, le rôle des SMP et le devenir de Wagner après la mort d’Evgueni Prigojine, dont l’avion a été abattu le 23 juillet 2023 en compagnie des deux autres leaders du groupe, Dmitri Outkine alias Wagner, et Valéry Chekalov, chargé de la logistique.

Depuis la mutinerie de Rostov-sur-le-Don des 23 et 24 juin 2023 et la mort d’Evgueni Prigojine le 23 août, que s’est-il passé et quel est le devenir de Wagner, notamment en Afrique ? Le groupe d’irréguliers russes, apparu pour la première fois en 2014 en Crimée et dans le Donbass, serait sur le point d’être repris en main par deux autres SMP russes et une structure étatique nommée « African Corps ». Il s’agit notamment de reprendre les activités lucratives du groupe Wagner en Afrique : au Soudan, en Libye, en Centrafrique, au Mali, maintenant au Burkina Faso et peut-être demain au Niger. Car les enjeux sont importants : l’accès aux matières premières du continent aurait permis à la Russie de récolter plusieurs milliards de dollars dont 2,5 milliards depuis février 2022 provenant de l’exportation de l’or africain selon un récent rapport de The Blood Gold.

Une expansion africaine de Wagner : entre stratégie et opportunisme

Au lendemain de la mutinerie des Wagner, de nombreuses interrogations se faisaient jour sur l’avenir du groupe : démantèlement, intégration forcée des combattants sous les drapeaux officiels russes, ou mise en place d’un nouveau leadership ? Du point de vue africaniste, ayant pu voir Wagner sur le terrain, il ne me semblait faire guère de doute que la structure mise en place ne serait pas purement et simplement démantelée. On voyait mal la Russie officielle se passer d’un tel outil d’influence et de captation de richesses sur le continent africain, en particulier dans l’espace francophone au moment où la France est contestée dans ses anciennes colonies et que la multiplication des putschs militaires l’oblige à se retirer.

Car le développement de Wagner fut fulgurant. Après avoir été projeté en Syrie aux côtés des forces de Bachar El Assad (2015), en Libye aux côtés du général Haftar (2018), Wagner prend pied au Soudan (fin 2017) ainsi qu’en Centrafrique (début 2018). Puis vint le temps des premiers échecs : au Mozambique en 2019 contre la rébellion d’Ahlu Sunna Al-Chabab (État Islamique Province de l’Afrique Centrale – ISCAP) où ils ne restent que 4 mois ; en Libye où leur appui à l’offensive du général Haftar pour prendre Tripoli échoue devant la capitale ; au Sahel en 2020 où les premiers putschs militaires maliens et burkinabè ne font pas appel à leurs services.

Dès 2021, le système Wagner prospère en revanche en Afrique francophone. Au Mali, après le coup d’État d’août 2021, la junte militaire d’Assimi Goïta fait appel aux mercenaires russes et rompt la coopération militaire avec la France. Wagner a pris pied au Mali au prix de « 10 millions de dollars par mois » selon le chef du commandement américain pour l’Afrique (AFRICOM), le général Stephen Townsend, corroboré par l’augmentation spectaculaire du budget de l’Agence nationale de la sécurité d’État (ANSE) malienne. Qu’importe si les résultats de cette lutte contre-insurrectionnelle ne sont pas réellement au rendez-vous et que l’explosion de la conflictualité au Mali provoque d’ailleurs des vagues de recrutements en faveur des groupes armés.

Si l’expérience syrienne est fondatrice de son offre militaire, de sa capacité de sécurisation de régime et d’un certain modèle commercial, les activités africaines du groupe militaire démontrent la variété des offres de services des irréguliers russes. Car le groupe fournit non seulement des services militaires à au moins cinq pays du continent, mais également des opérations d’influence politique, des réseaux de trafics de ressources naturelles ou d’autres natures à une douzaine de pays africains.

Toutefois, le déclenchement de la guerre en Ukraine, le 24 février 2022, a changé la donne : après l’échec de l’offensive rapide de l’armée russe, Wagner doit recruter en masse pour monter au front. Son leadership s’émancipe à mesure que le groupe est engagé en Ukraine. Les ambitions d’Evgueni Prigojine au cours de cette séquence de neuf mois fait basculer le groupe Wagner vers une remise en cause du pouvoir et vers la mutinerie. Son échec et son assassinat viennent clore un cycle du groupe Wagner et posent la question du « marché africain » : qu’en faire ?

Reprise en main de Wagner par Redut et Convoy ?

L’assassinat de l’homme de main du Kremlin plonge les analystes dans les plus grandes spéculations sur le devenir de Wagner. D’autant plus, qu’après la disparition des principaux dirigeants de Wagner, il ne reste plus que Andreï Trochev dit Sedoï, commandant ayant gagné ses galons en Syrie et en Libye et que Vladimir Poutine a chargé officiellement d’organiser la succession. Toutefois, il est peu probable que Sedoï joue un rôle majeur dans le système complexe et opaque de la projection des forces russes que le Kremlin est en train de mettre en place. Déjà au cours du Sommet Afrique-Russie de fin juillet 2023, plusieurs réunions entre partenaires africains et russes se sont tenues en présence du général Andrei Averyanov, chef des opérations clandestines du renseignement militaire russe (GRU). Celui-ci avait été rapidement présenté comme le successeur de Prigojine par les observateurs.

Après un mois d’incertitude et deux coups d’États plus tard au Niger et au Gabon, la tournée africaine effectuée fin août-début septembre 2023 par une délégation russe de haut niveau en Libye, au Burkina Faso, en Centrafrique et au Mali a permis de se faire une idée plus précise de la reprise en main et de la restructuration des opérations africaines de Wagner. Dirigée par le vice-ministre de la défense russe, le général Yunus-Bek Yevkurov, la délégation comprenait également le général Andrei Averyanov, et Konstantin Mirzayants le commandant de la SMP Redut. Plusieurs sources confirment alors que les effectifs de Wagner seraient bien en passe d’être ingérés au sein d’au moins deux SMPE russes existantes : Convoy et Redut. Et ces SMP ne sont pas des inconnues dans le milieu.

Le groupe Convoy a été créé en 2022 par Sergueï Aksionov, qui a été nommé par Vladimir Poutine, gouverneur de la Crimée à la suite de l’annexion de la péninsule. C’est un homme d’affaires soupçonné d’être en lien avec le crime organisé et d’avoir créé Convoy pour défendre l’influence de la Russie en Crimée. Elle est dorénavant dirigée militairement par l’ancien commandant de Wagner en Centrafrique, Konstantin Pikalov, lequel bénéficie de surcroît d’une certaine image médiatique en Russie. Selon un ancien membre du groupe, lorsque les mercenaires s’engagent, ils signent un contrat les liant à la fois avec Convoy et avec le ministère de la Défense russe pour un salaire mensuel de 2 500 dollars par mois et la promesse de terres en Crimée ou en Abkhazie. Mais Convoy serait également adossé à l’oligarque russe Arcady Rottenberg, un proche de Vladimir Poutine qui pourrait jouer un rôle similaire à Progjine pour Wagner, la traitrise en moins.

Le groupe Redut est également l’une des SMP les plus connues de la vingtaine d’organisations militaires russes actives (Convoy, Patriot, Redut, Enot ou encore Fakel), lesquelles ont connu un essor particulier à partir de 2014 et l’annexion de la Crimée par la Russie. Selon les informations fournies par Dossier Center au Parlement britannique en 2022, la SMP Redut est apparue dans le courant des années 2000 comme société de protection des installations de Stroytransgaz, une société d’extraction de gaz affiliée à Gennady Timchenko, un oligarque et ami de longue date de Vladimir Poutine. Stroytransgaz a passé des contrats avec le gouvernement syrien pendant plus de dix ans, y compris pendant la guerre. Redut protège encore ses installations en Syrie et a également participé à la formation de personnels militaires local en Irak. La direction militaire de Redut est assurée par d’anciens officiers du 45e régiment des forces spéciales des troupes aéroportées, notamment Konstantin Mirzayants et Evgeny Sidorov. Dès le début de l’invasion en Ukraine, quatre escouades de 250 hommes de Redut ont été mobilisées sur le front ukrainien dans les zones de Gostomel et Kharkiv pour un salaire de 2200 euros mensuel. Ils se seraient retirés en avril 2023.

Au cours des dernières années l’on a vu des combattants passer d’un SMP à l’autre. Outre l’ancien commandant de Wagner en Centrafrique, Konstantin Pikalov devenu le commandant de Convoy, les commandants de bataillon de Redut comprennent Sergei Mironov et Kirill Tikhonovich qui sont respectivement les anciens commandants des 3e et 2e compagnies de Wagner. Avant de créer Wagner, Dmitri Outkine était lui-même passé par la sulfureuse SMP Slavonic Corps. Les rumeurs insistantes sur les propositions faites aux combattants de Wagner de rejoindre une autre SMP russe ou de signer des contrats avec le ministère de la Défense semblent de ce point de vue cohérentes. Certains évoquent même un marché noir d’ex-combattants Wagner, « les officiers de la milice vendant leurs soldats aux autorités locales les plus offrantes, soit par lots, soit à l’unité ».

L’African Corps : restructuration et extension des opérations de Wagner en Afrique

Les tournées africaines du vice-ministre de la Défense, Yunus-Bek Yekurov, en août-septembre et décembre 2023 ont clairement visé à restructurer les activités de Wagner et plus globalement les activités militaires russes en Afrique.

En Centrafrique, le passage de la délégation russe en septembre 2023 aurait été l’occasion d’expliquer aux autorités centrafricaines le nouveau dispositif. Outre la présence d’Andrei Averyanov (chef de l’unité 29155, l’unité des opérations clandestines de la GRU, la Direction du renseignement militaire russe) et de Konstantin Myrzoyants (commandant de Redut), c’est l’arrivée discrète d’un diplomate russe, Denis Vladimirovich Pavlov, qui a éveillé les curiosités. Selon le collectif All Eyes On Wagner, Denis Pavlov serait en réalité un agent de renseignement sous couverture diplomatique appartenant au SVR, le Service des renseignements extérieurs de la Fédération de Russie. Cette arrivée coïnciderait également avec une mise à distance de Dimitri Sytyi, le chef de Wagner en Centrafrique du temps de E. Prigojine.

En Libye et au Soudan, les Russes visent les débouchés maritimes de Port Soudan et de Benghazi pour leur flotte militaire et le business. Pour l’ancien envoyé spécial américain en Libye, Jonathan Winer, les intenses échanges de ces derniers mois entre l’homme fort de l’Est de la Libye, le maréchal Khalifa Haftar, et Moscou viseraient notamment à finaliser un accord prévoyant la fourniture de systèmes de défense antiaérienne et la formation de pilotes en échange de bases aériennes et navales en Libye. Toutefois, la rivalité persistante des autorités libyennes de Tripoli et Toubrouk comme les réticences de l’Égypte et des Émirats arabes unis à voir des bases russes s’installer en Libye, plaident pour le maintien de la présence et du rôle non-officiel de Wagner ou ceux qui prendront leur relais ainsi que toute l’utilité d’un tel groupe. Au Soudan, Wagner est un soutien et un partenaire des RSF du général « hemeti » Mohamed Daglo comme le maréchal Haftar en Libye et le président tchadien Idriss « Kaka » Deby. Un axe qui pourrait profiter aux SMP russes.

Au Mali, le groupe Wagner poursuit son action aux côtés des Forces armées maliennes (FAMA) dans la lutte contre les groupes armés djihadistes comme les indépendantistes Touaregs. La prise de Kidal, le 14 novembre 2023 constitue indéniablement un succès tactique important pour Bamako comme pour le groupe Wagner qui s’est distingué en affichant son drapeau sur le fort de la ville désertée par les forces Touaregs. Outre son action militaire, le groupe Wagner participe au contournement des sanctions occidentales contre la Russie. Le 22 mai 2023, le porte-parole du département d’État américain, M. Mattew Miller, mentionnait le Mali comme intermédiaire pour l’achat d’armes à destination de la Russie. Passée relativement inaperçue, cette déclaration voulait attirer l’attention sur un phénomène bien réel : l’utilisation du groupe Wagner et ses positions en Afrique pour contourner les sanctions internationales contre la Russie. Le Mali achèterait des armes et des équipements militaires à divers pays (Chine, Turquie, etc.) qui sont livrées via le port de Conakry, exhibés par la junte à Bamako à grand renfort de reportages télévisés, puis une partie serait réexpédiée par avion-cargo Antonov dont le plan de vol indique Damas (Syrie) et enfin la Russie. D’ailleurs, une partie des équipements (véhicules blindés légers, chars chinois, munitions turques) n’était pas adaptée au théâtre d’opération sahélien.

La junte malienne joue également un rôle important dans l’expansion des activités non-officielles russes au Sahel. Les militaires maliens ont établi les relations initiales entre responsables russes et le pouvoir militaire burkinabè après la prise du pouvoir par le capitaine Ibrahim Traoré dit « IB » en septembre 2022. Sous la menace de plusieurs tentatives de coups d’État, il semble que le jeune président du Burkina Faso ait décidé de faire appel aux paramilitaires russes pour garantir sa sécurité. Ainsi, le collectif All Eyes on Wagner rapportait en décembre 2023 la présence au Burkina Faso d’organisations liées au groupe Wagner. Ils y mèneraient notamment des opérations d’influence politique. Depuis le coup d’État de septembre 2022, des personnels militaires russes sont régulièrement aperçus, comme le 10 novembre lorsqu’une cinquantaine de militaires russes sont arrivés à Ouagadougou. S’agit-il d’instructeurs officiels, des éléments de Wagner, de Redut, ou bien encore le premier déploiement de l’African Corps ?

Avec la junte militaire du Niger, les services maliens ont facilité leurs premiers contacts officiels avec la Russie officielle et les SMP russes. Début août 2023, une réunion entre la délégation russe et le général Salifou Mody, ministre de la Défense nigérien, considéré comme le numéro deux de la junte nigérienne était organisée à Bamako. Les services maliens auraient même proposé la prise en charge initiale du déploiement de Wagner au Niger compte tenu des sanctions de la CEDEAO contre le pays. Lors de la visite de Yevkurov à Niamey le 4 décembre 2023, un protocole d’accord de renforcement de la coopération militaire a été signé entre les deux pays selon le même processus qu’avec les juntes militaires malienne et burkinabè. Toutefois, le déploiement de forces paramilitaires russes au Niger se heurte aux États-Unis. Il semble en effet improbable que Washington maintienne ses 648 soldats de la base 201 d’Agadez aux côtés des éléments des SMP russes. Qui de Moscou ou Washington sera le plus persuasif ?

De ce paysage impressionniste se dégage toutefois un tableau général. Celui de la reprise en main progressive par la Russie officielle des activités du groupe Wagner sur le terrain ainsi qu’une diversification des SMP russes notamment Redut et Convoy. Car malgré l’implication croissante de E. Prigojine depuis 2020 sur le terrain africain, la ligne directe avec Moscou n’avait jamais été rompue. Selon plusieurs éléments concordants, les activités politiques de Wagner en Afrique ont toujours été étroitement pilotées par le Kremlin, notamment par le Vice-ministre des Affaires étrangères russe et représentant spécial du président russe pour le Moyen-Orient et l’Afrique, M. Mikhaïl L. Bogdanov, ainsi son directeur Afrique, M. Andreï Keimarsky.

En novembre 2023, le Wall Street Journal affirmait que le nouveau système de contrôle, d’orientation politico-militaire et de financement des activités non-officielles de la Russie en Afrique était organisé de la façon suivante : sous la direction de Yunus-Bek Yevkurov et de Andrei Averyanov, les deux SMP Redut et Convoy agiront sur le terrain. Les deux SMP seraient soutenues financièrement par les deux oligarques Genary Timchenko (pour Redut) et Arkady Rotenberg (pour Convoy), lesquels organiseraient également le système financier nécessaire au rapatriement des revenus des opérations économiques et de prédations des deux groupes paramilitaires vers la Russie. Le rôle des oligarques soutenant ces groupes pourrait être aussi de créer de nouvelles sociétés écrans et moins traçables pour remplacer celles créées par Prigojine et qui ont été peu à peu identifiées. Il s’agit ainsi de rapatrier l’argent issu des commerces légaux et illégaux africains et du Moyen-Orient (or, diamants, pétrole, etc.) et contourner les sanctions.

 

Source : Wall Street Journal

 

Selon l’agence de presse russe African Initiative, le ministère de la Défense russe aurait créé un « Corps africain – une structure du ministère russe de la défense dirigée par Yunus-Bek Yevkurov » qui « pourrait compter jusqu’à 40 000 personnes » et dont « le transfert d’unités de ce corps vers des pays africains amis de la Russie garantirait la sécurité de ces pays et leur assurerait au moins un contrôle total sur l’ensemble de leur territoire ». Selon cette agence de presse, outre le fait qu’« une partie au moins des dépenses liées à son entretien est prise en charge directement ou indirectement par les pays africains », cette structure « permet de donner un statut officiel et de consolider les activités des employés du [Private Military Contractor] PMC qui se trouvent déjà dans les pays africains ». Cette nouvelle entité étatique pourrait chapeauter l’ensemble du système des PMC et de la coopération militaire russe en Afrique, comme un « nouveau label ».

Toutefois, si la volonté du Kremlin de reprendre la main sur Wagner est manifeste, le groupe a développé sur le terrain une réelle identité, un savoir-faire et des réseaux établis aussi bien par leurs combattants que leurs gestionnaires civils. D’ailleurs, courant septembre 2023, le Service fédéral de sécurité de la fédération de Russie (FSB) semblait avoir mis en place un système de surveillance des éléments de Wagner démobilisés. Un grand nombre n’ayant pas reçu leur solde, les primes promises et les dédommagements prévus, les siloviki (les hommes des services de sécurité) du FSB semblaient craindre la grogne des ex-Wagner. De même, la prise de Kidal au Nord du Mali mi-novembre par les forces armées maliennes et les éléments de Wagner prouve que la bascule n’a pas encore été faite. Il convient également de regarder de près l’évolution des quelques 600 entreprises n’ayant aucun lien juridique entre elles, sauf d’être détenues par Evgueni Prigojine, dont les activités agro-alimentaires, médiatiques, et militaires avaient été un outil singulier et efficace pour les opérations d’influence, de prédation économique et de mercenariat étatique, tels des corsaires modernes. D’ailleurs le fils d’E. Prigojine, Pavel Prigojine, âgé de 25 ans, a été vu récemment en Centrafrique. Il est en effet le principal héritier de l’empire financier de son père bien que les avoirs les plus stratégiques de Concord aient déjà été saisis et que les immenses marchés étatiques qui ont fait sa fortune, notamment ceux de l’armée, commencent à changer de mains.

Société militaire privée d’État (SMPE) : la fin de la stratégie du « déni plausible » russe ?

Le flou et l’ambiguïté qui semblent caractériser l’actuelle stratégie de projection des forces conventionnelles et non conventionnelles russes en Afrique n’est peut-être pas le fruit du hasard. Il se dessine progressivement un système officiel (African Corps, accords bilatéraux, etc.) et non officiel (SMP, actions d’influence politiques, constellations d’entreprises) qui s’articulent autour de deux idées fortes : reprendre le contrôle des actifs de Wagner et gérer son héritage ; et poursuivre la projection et la politique d’influence russes sur le continent.

Pour ce faire, compte tenu de la forte identité de Wagner en Afrique, des relations interpersonnelles tissées ces dernières années et des faibles ressources du groupe en personnels francophones fiables, le groupe Wagner risque de poursuivre ses activités dans un certain nombre de pays. Ainsi, au Mali, en Centrafrique ou au Soudan, il est probable que Wagner demeure, voire cohabite avec d’autres SMP russes. Dans les pays « vierges » de la présence des « musiciens » il est envisageable de voir être projetés une autre SMP ou l’African Corps ou bien encore des organismes d’influence, voire tous en même temps. Une sorte de « mille-feuilles » de forces conventionnelles ou non, officielles ou pas. De toute façon, le nom de « Wagner » est quasiment devenu une appellation générique des SMP russes en Afrique et ailleurs.

L’autre revers de la médaille de la popularité de Wagner à travers le monde est la fin de la stratégie de « déni plausible » russe (plausible deniability). Il n’est plus question pour Moscou de nier le contrôle effectif de l’État russe sur les SMP russes. Les sociétés militaires privées russes n’ont d’ailleurs pas grand-chose de privé. Le code pénal russe autorise en effet les entreprises d’État à constituer des forces militarisées et à disposer de fondations de sécurité. Cette ambiguïté savamment entretenue a longtemps permis à l’État russe une large liberté de manœuvre dans l’utilisation de ces sociétés. L’irruption de Wagner sur la scène internationale et la forme inhabituelle de la projection russe en dehors de ses frontières a longtemps permis aux éléments de Wagner de bénéficier de l’appellation de « société militaire privée ». Pour beaucoup, il était en effet impensable que l’expression de la puissance russe puisse se matérialiser par un groupe non reconnu officiellement et dont les actions ne pas puissent être attribuables au Kremlin. Ce biais de perception, hérité de l’Union soviétique, a longtemps perduré dans le vocable journalistique et des commentateurs, laissant penser que Wagner était, au mieux téléguidé par Vladimir Poutine, au pire le résultat d’une entente stratégique.

En raison de l’utilisation massive de Wagner et des autres sociétés militaires russes en Ukraine et à l’étranger (Moyen-Orient, Maghreb et Afrique), il serait dorénavant préférable d’utiliser le vocable de société militaire privée d’État (SMPE). Cette nouvelle définition de la nature exacte du groupe Wagner pourrait avoir de nombreuses implications.

En premier lieu sur la responsabilité de l’État russe dans les activités du groupe militaire Wagner. Au regard du droit international et notamment du droit international humanitaire et du droit pénal international, l’emprise réelle de l’État russe sur le groupe Wagner permettrait de considérer que l’État russe possède un « contrôle effectif » sur les agissements des éléments de Wagner. À ce titre, l’État russe et ses plus hauts dirigeants pourraient être tenus pénalement responsables des actes commis par les hommes de Wagner et en particulier les exactions et autres crimes de masses dont ils sont accusés dans de nombreux pays comme en Ukraine, Syrie, RCA, Mali, etc. (cf. la responsabilité du supérieur hiérarchique – Art.28 du Statut de Rome).

En second lieu, les actions d’une SMPE pourraient également être attribuables à la Russie en tant qu’État. Dans ces circonstances, leurs actions prendraient une tout autre dimension. Maintenir publiquement l’illusion d’une distinction entre les actions de la Russie et celles de forces non conventionnelles permet de ne pas faire escalader les différents conflits ou situations dans lesquelles Wagner ou une SMPE russe est impliquée.

Le transfert des activités du groupe Wagner à d’autres SMPE russes ne clos en rien l’attribution des activités répréhensibles de ces groupes militaires à la Russie. Plus globalement, la multiplication des SMP et des SMPE pose de nombreuses questions d’ordres juridiques et politiques dans le regain de conflictualité que connaissent plusieurs régions du monde de l’Europe à l’Afrique en passant par le Proche et le Moyen-Orient. Ce qui est certain c’est que, quels que soient les nouveaux visages de Wagner, nous sommes entrés dans l’âge des SMPE initiées par Wagner et que son héritage perdurera.

Crédits photo : Alina Abel

Auteurs en code morse

Florent Geel

Florent Geel (@FlorentGEEL) est médiateur et négociateur dans les conflits armés et Senior Associate pour Sahel Security Analysis (SSA). Ancien Directeur Adjoint de Promediation (médiation et négociation) et ancien Directeur Afrique de la Fédération internationale pour les droits humains (FIDH), il est également professeur de droit à l’Université de Lille et de négociation et médiation à la Université de Kent.

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