Les dossiers chauds qui attendent le nouveau gouverneur de la Beac

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Réforme du FCFA, cryptomonnaie, inflation, surliquidité bancaire, recrutements des agents de la BEAC, pénurie des pièces de monnaie… inventaire des principaux chantiers en cours dont hérite Yvon Sana Bangui à la Banque des États de l’Afrique centrale (BEAC).

Une fois qu’il prendra fonction, Yvon Sana Bangui va hériter de dossiers particulièrement délicats tant pour l’économie des 6 pays qui composent la zone CEMAC, que pour la Banque centrale elle-même. Tour d’horizon.

Pressions inflationnistes : Quels leviers actionner ?

L’une des missions de la BEAC est de garantir la stabilité des prix sur le moyen terme. Cette mission est remplie lorsque le taux d’inflation annuel est inférieur ou égal à 3%. De ce point de vue, le nouveau gouverneur aura fort à faire avec l’envolée des prix dans la sous-région. Après un pic de 6,2% en mars 2023, le taux d’inflation annuel dans la CEMAC a replié à 5,6% en décembre 2023 selon les données de la BEAC. La hausse du niveau d’inflation a été entretenu par l’envolée des prix sur le marché international consécutivement au conflit entre la Russie et l’Ukraine. La CEMAC qui importe la quasi-totalité des produits consommés subit de plein fouet cette hausse qui s’est aggravée avec l’augmentation des prix du carburant dans 5 pays excepté la Guinée Équatoriale.

Pour tenter de juguler l’inflation, la BEAC d’Abbas Mahamat Tolli a opté pour un resserrement de sa politique monétaire en relevant 4 fois de suite ses taux directeurs entre novembre 2021 et mars 2023, soit une augmentation cumulée de 175 points de base.  Elle a également resserré les conditions de refinancement des banques, en mettant fin à ses injections hebdomadaires de liquidités dans le marché monétaire et en augmentant ses opérations de ponctions de liquidités. L’objectif étant de rendre la liquidité plus coûteuse pour les banques commerciales ce qui devrait se répercuter sur le coût du crédit bancaire et limiter son accès par les agents économiques.

Mais in fine la BEAC a, dans un rapport, reconnu les limites de la seule politique monétaire pour contrer l’inflation. L’institution  que cette approche avait des limites et qu’il était préférable de s’attaquer directement aux causes fondamentales des pressions inflationnistes intérieures du côté de l’offre « notamment en stimulant la production agricole résiliente au changement climatique et en supprimant les barrières au commerce régional ». De toute façon, le nouveau gouverneur est très attendu sur ce dossier brûlant qui alimente les passions. Va-t-il changer l’orientation de la politique monétaire ? Quels autres leviers actionnera-t-il pour ramener les prix à un niveau acceptable ?

Ponctionner efficacement la surliquidité bancaire

L’un des freins à la transmission de la politique monétaire dans la CEMAC est la surliquidité bancaire. Selon les données de la BEAC, les banques de la région détenaient à fin juin 2023 des réserves libres ou liquidités excédentaires de 955,7 milliards FCFA. Cet argent représente les sommes que les banques détiennent en trop dans leurs comptes après avoir constitué les réserves obligatoires, et qui n’est pas injecté dans l’économie, ni placé à la BEAC. La possession par les banques de ces ressources freine la transmission de la politique monétaire de la banque centrale sur l’économie réelle. Selon le FMI, cette situation est encouragée par les banques filiales de multinationales sur ordre de leur maison mère.

Pour éponger plus efficacement ces excès de liquidités le gouvernement d’Abbas Mahamat Tolli a opté pour l’émission auprès des banques, de Bons BEAC sur courtes maturités comprises entre 14 et 28 jours. Le nouveau gouverneur restera-t-il sur cette dynamique pour absorber les liquidités oisives des banques ou fera-t-il preuve de plus de fermeté ?

Réforme du FCFA : Et si les avoirs logés au Trésor français étaient rapatriés ?

Au moment où Yvon Sana Bangui prend la tête de l’institut d’émission monétaire, le débat sur la sortie du Franc CFA est sur toutes les lèvres. Ce d’autant que l’UEMOA, la région jumelle a fait un pas en faisant rapatrier ses réserves anciennement gérées par le Trésor français. Bien entendu, le centrafricain ne pourrait prendre à lui tout seul la décision. Mais son rôle sera central dans le processus de réforme monétaire initié à l’échelle de la sous-région.  On se rappelle qu’en 2019, les chefs d’États de avaient chargé la Commission de la CEMAC et la BEAC de proposer un schéma approprié, conduisant à l’évolution de la monnaie commune, le FCFA. Le 17 mars 2023 à Yaoundé, le fruit de cette réflexion avaient été présentés par le gouverneur Abbas Mahamat Tolli. Ce rapport suggérait notamment la clôture du compte d’opérations et le rapatriement des réserves de change au siège de la Banque Centrale.

Les dirigeants de la sous-région avaient prescrit au président de la commission, d’élargir la réflexion aux ministres en charge des finances et de l’économie de la région, et de lui remettre des conclusions conjointes. Si les suggestions de son prédécesseur sont entérinées, sont mises en place à brève échéance, il reviendra au centrafricain d’être le premier gouverneur à gérer la totalité des réserves de la CEMAC. Un défi majeur car pour l’instant, les avoirs du compte d’opération génèrent d’importants gains. En 2022, c’est 43 milliards FCFA d’intérêts que la BEAC a capté au titre des intérêts générés, soit une hausse de 244%. Le nouveau promu saura-t-il en faire autant ? Ça pourrait être difficile (car l’UEMOA peine à faire mieux) mais pas impossible.

lire aussi : BEAC : Les propositions d’Abbas Mahamat Tolli pour renforcer les pouvoirs du nouveau gouverneur

Juguler la pénurie des pièces de monnaie

L’autre problématique liée à la monnaie qu’Yvon Sana Bangui aura sur sa table est celle de la pénurie des pièces de monnaie. Malgré les tentatives entreprises pour endiguer le phénomène, la crise de la monnaie divisionnaire perdure malheureusement qu’on soit au Cameroun, en Centrafrique, au Tchad ou au Congo ; ce qui porte un coup à l’activité économique. Commerçants, grands distributeurs, épiciers, taximen et autres usagers traditionnels des pièces de monnaie restent aux abois. Pourtant, la Banque centrale a plusieurs fois injecté des jetons de 25,50 et 100 FCFA.

Aux origines de la pénurie, les autorités camerounaises évoquent très souvent les réseaux d’exportation de ces pièces en direction des pays d’Asie et qui servent à la fabrication des bijoux. Sont également pointés du doigt les machines à sous qui captent une grande partie de ces signes monétaires.

Moins de fermeté sur la cryptomonnaie ?

Toujours sur la question monétaire, l’autre question qu’il faudra gérer avec tact est celle de l’émergence des cryptomonnaies. Sur ce point, l’ancien gouverneur s’était montré ferme «  L’option de la Beac est de dire aux citoyens de ne pas investir dans ces actifs spéculatifs, parce qu’ils sont très risqués. Le Bitcoin, par exemple, a perdu plus de 70% de sa valeur depuis le début de l’année 2022  », a indiqué Abbas Mahamat Tolli. Et ce dernier de réitérer que la cryptomonnaie demeure une monnaie non reconnue dans l’espace CEMAC. « Je tiens à préciser que pour tous les pays de la zone CEMAC, la seule monnaie est le franc CFA », avait-t-il martelé.

Sur la question, le nouveau gouverneur devrait être moins ferme car le Président Faustin Archange Touadéra, qui a proposé sa nomination au poste, est pleinement engagé à faire de la RCA un laboratoire d’expérimentation des cryptomonnaies. Après sa tentative malheureuse d’instituer le Bitcoin et le Sango Coin comme monnaie ayant cours légal, en Centrafrique,  ce dernier va sans doute espérer moins de fermeté de son « protégé » et plus de flexibilité pour faire avancer ce projet qu’il considère comme primordial pour l’émergence de la RCA. Ce d’autant plus que les chefs d’États, après avoir réfuté le projet centrafricain ont demandé à la BEAC, en mars 2023  de « poursuivre les réflexions déjà engagées en vue d’élaborer un cadre légal et règlementaire des activités relatives à l’émission et la gestion des crypto-actifs ».

Exposition des banques sur les États : souffler le chaud et le froid

L’exposition des banques commerciales sur les États de la CEMAC est jugée « excessive » par la FMI. Dans un récent rapport, l’institution de Bretton Woods signale que la part des États dans le portefeuille de prêts des banques commerciales en activité dans la région est passée d’une moyenne de 20% du total actif à fin 2015 à 30% en 2022 avec plusieurs établissements de crédit qui sont au-delà de 50%. Cette corrélation a été tirée par l’émergence du marché des titres publics.

Selon le FMI, cette situation représente une “menace importante” pour la stabilité du système financier de la CEMAC. Le fond suggère à la COBAC de lever la pondération nulle sur les titres d’États et à la BEAC d’activer tous les leviers pour réduire cette exposition. Mais cela est-il réaliste ? Dans un contexte où les pays de CEMAC peinent à mobiliser des fonds sur le marché international, le marché domestique est devenu leur ultime rempart. Leur priver de ces ressources ne serait-ce pas alimenter davantage la crise de financement qui les frappe déjà ? Entre l’urgence de maintenir le système financier stable et la nécessité de soutenir le financement des États de la sous-région, Yvon Sana Bangui devra faire preuve de tact et d’ingéniosité pour démêler cet écheveau.

Que faire des 45 agents d’encadrement supérieurs ?

Yvon Sana Bangui sera aussi attendu sur la gestion de l’épineux dossier du recrutement controversé des 45 agents d’encadrements supérieurs. Au terme d’un avis de concours lancé en décembre 2021 par la banque centrale, ces derniers ont été déclarés admis le 5 avril 2023.  Le problème, plusieurs voix se sont élevées pour souligner que ce recrutement était émaillé d’irrégularités. L’ancien gouverneur était notamment soupçonné d’avoir favorisé ses proches. Des accusations qui visaient aussi l’ancien vice-gouverneur camerounais et actuel président de la Banque de développement des États de l’Afrique centrale (BDEAC) Dieudonné Evou Mekou et le secrétaire général sortant gabonais Désiré Guedon.

En août 2022, le président du conseil d’administration de la banque centrale, Hervé Ndoba, a demandé au gouverneur de la Beac, Abbas Mahamat Tolli, d’annuler les résultats du concours, instruction qui n’a pas été suivie. Sauf qu’à date, ces derniers n’ont toujours pas pris fonction. Quoi qu’il en soit, le nouveau gouverneur devra se prononcer au plus vite sur cet épineux dossier qui a fait les choux gras de la presse.

Apaiser le climat social à la BEAC

Il n’a échappé à personne le tensions ouvertes et l’atmosphère de défiance entre des membres du gouvernement de la Banque centrale qui ont émaillé le départ du gouverneur Abbas Mahamat Tolli. Une bataille rangée initiée par une sortie du directeur général du Contrôle général, le Camerounais Blaise Nsom, qui, dans une lettre adressée au vice-gouverneur, au secrétaire général et au directeur général de l’exploitation, a mis fin aux fonctions du gouverneur, en s’appuyant sur « ses prérogatives ». Une sortie qui a fait réagir le gouverneur et son vice qui n’ont pas manqué de décrire l’attitude de leur collègue, qui n’honore pas l’institution.

Le nouveau gouverneur devra travailler à apaiser le climat social pour le bon fonctionnement de la BEAC. Cela passe, selon Abbas Mahamat Tolli, par un ensemble de décisions prises en amont par les chefs d’États pour renforcer les pouvoirs de ce dernier. Il suggère que son successeur « dispose de tous les outils nécessaires pour diriger cette institution de manière sereine. Je souhaite mettre l’accent sur deux points essentiels: permettre au nouveau gouverneur de diriger le Conseil d’administration, comme le font toutes les banques centrales », lance-t-il.

Ecomatin

 

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