L’autopsie de l’échec de l’Accord politique pour la paix et la réconciliation en République centrafricaine (APPR-RCA) : diagnostic et thérapie

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L’autopsie de l’échec de l’Accord politique pour la paix et la réconciliation en République centrafricaine (APPR-RCA) : diagnostic et thérapie

 

Abou-Bakr Mashimango

 

Chercheur indépendant, Sociologie des conflits armés et « state failure dynamics », solidarité et coopération internationales, accès aux droits et développement durable

 

February 15, 2024

 

Un sujet d’actualité

Assassinats ciblés, enlèvements, disparitions forcées, tueries en masse, viols, détentions arbitraires et au secret, braquages, pillage systématique des richesses naturelles, etc., « le phénomène guerre » (Gaston Bouthoul : 1962) actuel en RCA, dans ses manifestations singulières, avec ses allures de « guerres nomades » (Michel Galy, 2008) demeure une « institution destructrice » (Gaston Bouthoul : 1991). Derrière ces tragédies meurtrières et sanglantes, transparaissait le désarroi, des douleurs, des humiliations, des frustrations, des détresses, des désespoirs, des souffrances, des privations (pénuries), des destructions physiques et psychiques, et des dévastations de l’environnement par le pillage des ressources naturelles. Des populations meurtries, terrifiées, traumatisées par les brutalités guerrières. Des populations repliées sur des « solidarités communautaires ». Des replies qui élargissent les clivages et les fractures. C’est pourquoi il fallait trouver un mécanisme adéquat pour que la « paix positive », la « paix structurelle » (Johan Galtung : 1969) soit une réalité en RCA. Il fût ainsi négocié à Khartoum, du 24 février au 05 mars 2019, sous la bannière de la communauté internationale, notamment l’ONU (le facilitateur), l’UA et la CEEAC (les garants), des partenaires et des pays amis de la RCA, et signé à Bangui, le 06 mars 2021, entre le gouvernement et quatorze (14) des dix-neuf (19) représentants des groupes armés[1], l’APPR-RCA.

Cependant, l’évolution et la transformation de la nature et de la forme de la crise centrafricaine interroge le processus adopté dans l’aboutissement de l’APPR-RCA et, surtout, de son avenir après la reprise des hostilités en décembre 2020. Pour les groupes armés de la Coalition des Patriotes pour le Changement (CPC) et pour l’opposition politique il faut prononcer la « Missa pro defunctis » de l’APPR-RCA qui, encore faut-il le souligner, n’est qu’un arrangement politique et, de ce fait, accuse une faiblesse de taille parce qu’il n’a aucune force de loi.  De son côté, le gouvernement, entretient l’ambiguïté : tantôt il fait référence à l’APPR-RCA alors que tous les mécanismes de mise en œuvre sont à l’arrêt, tantôt il évoque « un dialogue républicain » aux contours, pour le moins que l’on puisse dire, non définis et, surtout, qui sèment la confusion.

Cette réflexion met en débat les solutions à la crise centrafricaine, en vue de propositions constructives et opérationnelles. C’est donc un sujet d’actualité. D’autant plus, la dynamique conflictuelle de la RCA continue de poser la problématique de la stratégie opérationnelle globale qui permettrait la gestion d’un passé récent qui ne devrait plus d’ailleurs exister, un passé qui n’existerait comme signifiant que parce qu’il devrait disparaître. Le postulat est que la pacification de la RCA doit passer par une réponse à la question du matériau sur lequel s’exerce le pouvoir : l’autorité de l’Etat et son organisation sur toute l’étendue du territoire. C’est un préalable particulièrement important face à des « états de violence » (Frédéric Gros : 2006), aux « zones grises » ou « arcs de crise » (Philippe Boulanger : 2011 ; p. 28) actuels en RCA. L’objectif de cette réflexion est moins d’offrir un modèle d’analyse qui serait appliqué à la lettre. Il s’agit plutôt d’une réflexion sur la recherche de solution à la crise politique et sécuritaire post-électorale que traverse la RCA depuis décembre 2020. Et pour se fixer des repères, un diagnostic de l’esprit et des approches de l’APPR-RCA (I) s’avère incontournable. Également, faut-il disséquer les obstacles rencontrés et les limites dans le processus qui a abouti à l’APPR-RCA (II) sans toutefois s’interdire le constat amer de l’incontestable caducité de l’APPR-RCA (III). Le but étant de dégager une thérapie pour sortir la RCA de l’ornière des violences armées (IV).

I – DE L’ESPRIT ET DE L’APPROCHE DE L’APPR-RCA

« Politics is first of all the art of minimizing and controlling violence. » Michael Walzer (1971)

« La réconciliation est un rétablissement d’une relation qui inspire suffisamment de confiance pour ne plus diviser. » Duncan Marrow (1999)

D’une manière générale, dans l’esprit de l’APPR-RCA, il était question d’affronter des « vérités dérangeantes » et de réunir les visions qui, divergentes soient-elles, allaient aboutir à une « compréhension identique » (K. Asmal, L. Asmal & R. S. Robert : 1997 ; p. 46) d’actions et/ou programmes concrets pour une paix durable et enracinée en RCA. Cependant, il était impossible de ne pas se poser la question de savoir comment y parvenir. De ce fait, deux approches ont été envisagées, à savoir : l’approche structurelle (a) et l’approche psychosociologique (b).

a) L’approche structurelle

Elle se focalise sur la sécurité, l’interdépendance économique et la coopération politique entre les parties (Kocowicz, Bar-Siman-Tov, Elgström & Jerneck : 2000). Cette approche est celle des réformes institutionnelles qui intègrent l’ensemble des parties en présence dans un processus démocratique qui favorise l’établissement ou la restauration de l’autorité de l’Etat, ainsi que la répartition la plus équitable des richesses (art. 4, l. et m.). Une attention particulière a été portée sur le DDRR (art. 6), la justice et réconciliation nationale (art. 7, 8, 9, 10, 11, 12 et 13), la transhumance (art. 14 et 15), les arrangements sécuritaires transitoires – les unités spéciales mixtes de Sécurité « USMS » (art. 16 et 17), et l’ancrage démocratique (article 18, 19, 20, 21) avec comme corollaire : la loi sur la décentralisation (loi sur les collectivités territoriales et les circonscriptions administratives) ; la révision de l’ordonnance n° 005.007 du 02 juin 2005, relative aux partis politiques et au statut de l’opposition en RCA ; la loi sur le statut des anciens Chefs d’Etat ; la réforme de secteur de sécurité ; le PNDDRR des ex-combattants ; la mise en place des comités locaux de paix et de la justice transitionnelle : la cour pénal spécial (conformément à la loi organique n° 15-003 du 03 juin 2015 portant création de la CPS) ; la mise en place de la CVJRR ; la mise en place d’un système de gestion efficace et équitable de la transhumance ; la réactivation des commissions bilatérales mixtes avec les Etats de la région ; et la loi sur la liberté de la communication.

Déterminés à éliminer les causes profondes de la crise centrafricaine, à promouvoir un véritable réconciliation nationale fondée sur un contrat social entre les centrafricain-e-s, les signataires de l’APPR-RCA, ont exprimé leur attachement aux instruments africains et internationaux pertinents ainsi qu’à la Constitution de la RCA du 30 mars 2016, les recommandations de Forum de Bangui du 4 au 11 mai 2015, les résolutions pertinentes du Conseil de Sécurité des Nations Unies sur la RCA, ainsi que les décisions de l’UA, celles de la CEEAC et de la CIRGL. C’est dans ce contexte d’ailleurs que la région (l’UA et la CEEAC) et la communauté internationale (ONU) sont respectivement les garants et le facilitateur de l’APPR-RCA (art. 22) et, par voie de conséquence, engagées à accompagner les parties dans la mise en œuvre effective de l’APPR-RCA selon les mécanismes de suivi mis en place (art. 27, 28, 29, 30, 31, 32 et 33), notamment à travers un soutien politique, sécuritaire, technique et financier (art. 23, 24, 25, 26, 36 et 37).

b) L’approche psychosociologique

Elle se rapporte aux aspects émotionnels, affectifs et cognitifs de rapprochement entre les parties en conflit, en l’occurrence : les groupes armés et le gouvernement. Dans le cadre de l’APPR-RCA, l’approche psychosociologique, telle que mise en œuvre par le panel des négociateurs de l’UA et les partenaires qui ont contribué à l’aboutissement de l’APPR-RCA, consiste essentiellement à apporter des réponses aux revendications des groupes armés et concerne surtout les motivations et les émotions partagées en tant que citoyens d’un même Etat (art. 1er, b et c, et 2, p. q. et r).  L’importance de cette approche se confirme en RCA par la nature et la forme de la conflictualité. Il s’agit d’un processus de « guérison collective » qui consiste au pardon, « à la réhabilitation des victimes et des bourreaux » (Desmond Tutu : 1999).

Pour satisfaire cette exigence, l’APPR-RCA a procédé au renversement de paradigme « justice et paix » en renforçant des mécanismes de paix, tels que les comités locaux, la justice transitionnelle et la CVJRR (art. 4, q et s) ; bien évidemment en reconnaissant dans la préambule que l’impunité n’a pas sa place dans le contexte centrafricain. Il s’agissait aussi, par cette approche, d’outrepasser la dimension juridico-judiciaire et les sanctions conséquentes, de chercher à̀ accomplir une régénération morale des individus – « guérir » et « pardonner » – et une transformation politique profonde – « démocratiser » et « pacifier » – de la société centrafricaine. Ce qui supposait la Réhabilitation. C’est-à-dire : l’établissement de la vérité concernant les crimes, les excuses publiques, les cérémonies du souvenir et hommages à tous les victimes sans aucune discrimination. C’est dans cette logique que se justifie la mise en place CVJRR (art. 4, s.).

Tout bien considéré, l’application équitable et coordonnée des différentes mesures prises dans le cadre de l’APPR-RCA allait favoriser la participation de tous à la gestion de la chose publique, renforcer la mise en œuvre du processus de démocratisation et de pacification de la société centrafricaine et, surtout, participer au rétablissement de la confiance des citoyens envers leurs institutions et, ainsi, la légitimation à nouveau de l’Etat. C’est en ces termes que s’articulaient les objectifs de l’APPR-RCA qui, malheureusement, n’ont pas été atteints. D’où la nécessité d’interroger les limites de l’APPR-RCA.

II – DES OBSTACLES RENCONTREES ET DES LIMITES DE L’APPR-RCA

« La peste peut réveiller ses rats et les envoyer mourir dans une cité radieuse. » Albert Camus

Même s’il était entendu que les résultats de l’APPR-RCA ne dépendraient que de la forme que prendrait sa mise en œuvre[2], la signature de l’APPR-RCA avait tout même suscité l’espoir d’apaisement des tensions politico-militaires entre factions. Alors qu’est-ce qui n’a pas marché ?

Primo, il y a eu le rejet catégorique de cet accord par l’opposition politique et de la société civile. A peine signé, l’APPR-RCA a suscité des remous dus au manque de consensus de la classe politique centrafricaine, à tel point que l’opposition politique et la société civile n’hésitaient pas à réclamer la solution militaire contre les groupes armés !

Deuxio, il y a eu une mauvaise foi caractérisée des groupes armés, responsables des violences qui acheminaient vers des massacres des populations civiles innocentes, des nettoyages ethniques, des crimes de guerre et crimes contre l’humanité ; des violences armées qui reconnaissent des disjonctions et interactions entre facteurs et acteurs divers et variés.

Tertio, la mauvaise foi, le manque de volonté politique et les calculs politiciens du régime de Bangui qui, préoccupé par la préparation et l’organisation des élections couplées de décembre 2020 qu’il faudrait gagner à tout prix, n’inspirait pas confiance aux cosignataires de l’APPR-RCA qui reprochaient au régime en place de cultiver l’ambigüité et de malhonnêteté dans la mise en œuvre de l’APPR-RCA.

Quarto, les tergiversations de la communauté internationale qui, pourtant, est partenaire de la RCA dans le cadre du groupe international de soutien à la République centrafricaine « GIS-RCA » (art. 36 de l’APPR-RCA).

a) Le manque de consensus de la classe politique centrafricaine: rejet de l’APPR-RCA par l’opposition politique et la société civile

D’un côté, il y avait les groupes armés qui ne cessaient de jurer leur engagement à l’APPR-RCA et, en même temps proclamaient la désuétude de ce même accord, en excellant dans les violations de leurs engagements. De l’autre, il y avait, un gouvernement qui, préoccupé par des prochaines élections qu’il faudra remporter au premier tour, entretenait l’ambiguïté et affichait un manque de volonté politique. A ces facteurs s’ajoutaient également les tergiversations de la communauté internationale, réunit au sein de G5+, et le pessimisme des partis politiques d’opposition et de la société civile centrafricaines.

Rappelons au passage que les partis politiques et la société civile sont les animateurs de la vie politique et sociale. Ils ont la mission essentielle d’intérêt public : concourir à la formation civique des citoyens, favoriser l’égal accès des citoyens, femmes et hommes, aux fonctions politiques et électives. Par leurs projets de société, leurs programmes et leurs prises de position, les partis politiques et la société civile participent à la définition des orientations politiques du pays et à la détermination du contenu des principes, lois, règlements, conventions, accords politiques et autres textes qui régissent la vie politique et sociale du pays. L’accomplissement effectif et cohérent de ces missions rendait impérieuse l’implication de tous les acteurs de la vie politique centrafricaine dans le processus de négociation qui avait abouti à l’APPR-RCA. Et ce, d’autant plus que le dialogue de Khartoum engageait une discussion sur la reconstruction d’un Etat de droit, le partage de pouvoir, l’alternance politique, l’organisation administrative, le pardon et la réconciliation nationale. De ce fait, il se devait d’être inclusif. Mais cela n’a pas été le cas !

Tout a commencé avec le débarquement des Russes de la société militaire privée « Wagner » sur les rives de l’Oubangui en 2018, à la suite d’un accord militaire conclu entre Moscou et Bangui en décembre 2017. Aussitôt implantée, Wagner s’est imposée dans les milieux politique, économique et sécuritaire centrafricains. Au fil des jours, l’influence de Wagner et, surtout, de Valery Zakharov, est devenue honteusement flagrante. Ce qui avait provoqué des voix dissonantes, non seulement parmi les personnalités politiques (Jean Serge Bokassa, Charles Armel Doubane, Thierry Georges Vackat, Abdoul-Karim Meckassoua…), mais également au sein de la société civile. Il en a été également suivi la création, en grande pompe, du parti présidentiel Mouvement Cœurs Unis (MCU), le 3 octobre 2019, date de lancement officiel[3]. L’engouement et les moyens, tant politiques que financiers, matériels et logistiques mobilisés à l’effet de lancement de MCU avaient créé un phénomène de transhumance politique qui ressemblait à un « mercato », si l’on emprunte le terme du monde de football. La preuve qu’« un changement de régime ne change pas les mauvaises habitudes » (Yanis Thomas : 2016). Au-delà de l’aspect folklorique, la création du MCU, sur le plan politique, répondait à l’agenda et la volonté de Faustin Archange Touadera, toujours vice-président de Kwa Na Kwa (KNK), de se détacher de cet appareil politique dont le Général François Bozizé, avec qui il était déjà en froid depuis son élection en 2016[4], était toujours considéré comme « patriarche » et, de ce fait, encombrant. Bien évidemment, il fallait que le nouveau Président de la République, dont l’ambition d’empiler était plus forte et très prégnante, prépare le terrain pour le second mandat.

Parallèlement aux travaux du panel des médiateurs de l’UA, des tractations avec les groupes armés sont initiées par Wagner. Elles aboutissent à une rencontre des principaux groupes armés, à Khartoum, le 25 août 2018, à l’issue de laquelle une déclaration d’intention a été signée par les principaux leaders des groupes armés.  Wagner joua également un rôle de premier plan dans la préparation et l’organisation des pourparlers de Khartoum, du 24 janvier au 05 février 2019, qui ont abouti à l’APPR-RCA, signé à Bangui, le 06 février 2019. Mais, comme évoqué précédemment, la première erreur fut d’exclure les partis politiques d’opposition et les organisations de la société civile dans les tractations. Les conséquences furent que l’APPR-RCA a été formellement contesté et n’a jamais bénéficié de l’adhésion de l’opposition et de la société civile centrafricaines. Plusieurs voix discordantes se levèrent ainsi en défaveur de l’APPR-RCA. C’est ainsi que naquit la plate-forme E Zingo Biani, Front Uni pour la Défense de la Nation, le 29 mai 2019. Outre les « sceptiques-pessimistes », la plate-forme E Zingo Biano regroupa tous ceux qui rejetaient et/ou ne se retrouvaient pas dans l’APPR-RCA et/ou ne retrouvaient pas leurs intérêts. Des questions sociales sous le vocable « bidons jaunes » aux doléances politiques, les revendications de E Zingo Biani se mêlèrent et s’entremêlèrent, souvent maladroitement ! Parmi les doléances, figuraient notamment : « la démission des membres de la cour constitutionnelle qui n’inspiraient plus confiance au peuple ; la révocation du gouvernement ; le recadrage de la mission de la MINUSCA ; et la formation d’un gouvernement de transition ». C’est cette posture politique qui, malheureusement, affaiblit l’engouement dont jouissait le mouvement E zingo Biani qui, pourtant, était bien parti pour faire bouger les lignes.

Alors que la dynamique E Zingo Biani s’affaiblissait, les principaux leaders de l’opposition, sous les auspices de l’ex-Premier ministre, candidat malheureux aux élections présidentielles de 2016, Anicet-Georges Dologuelé, président de l’Union pour le Renouveau Centrafricain (URCA), ont, en date du 27 novembre 2019, créé une nouvelle coalition composée de plus ou moins 18 partis politiques, notamment :  la Convention Républicaine pour le Progrès Social de Nicolas Tiangaye, ancien Premier Ministre du gouvernement de transition de Michel Djotodia ; le Chemin de l’espérance d’Abdoul-Karim Meckassoua, ancien président de l’assemblée nationale ; le Kwa Na Kwa de François Bozizé représenté par Bertin Béa, Secrétaire national du parti ; le Rassemblement Pour la République (RPR) d’Alexandre-Ferdinand N’Guendet, ex-Président du Conseil national de la transition (de 2013 à 2016) ; le Rassemblement Démocratique Centrafricain (RDC) de Désiré Bilal Kolingba, etc. Le 10 février 2020, fut créé la Coalition de l’Opposition Démocratique 2020 (COD 20-20). Elle est composée de 16 partis politiques, dont 14 signataires[5].

Hormis les dénonciations de la société civile et des partis politiques d’opposition, il faut mentionner que l’APPR-RCA avait également fait l’objet des contestations des groupes armés signataires à la suite de la nomination de l’équipe gouvernementale qui était sensée accompagner le nouveau Premier Ministre désigné, Monsieur Firmin Ngrebada, ancien Directeur de Cabinet du Président de la République.

b) Mauvaise foi des groupes armés: violences et élargissement des clivages et fractures

Non seulement les groupes armes FPRC, UPC et MLCJ ont manifesté et exprimé leur désapprobation, mais encore les groupes armés FDPC et MPC se sont retirés de l’APPR-RCA. Des journées « ville morte » ont été décrétées dans les villes de Bambari, Bria et N’délé ; des prises d’otage ont été organisées, des campagnes d’obstruction de la circulation des personnes et des biens sur la route principale d’approvisionnement (Mainly Supply Road – MSR 1) Bangui – Garoua-Boulaï qui relie Bangui au port de Douala/Kribi (Cameroun) ont été menées. C’est ainsi que l’UA, en sa qualité de garant de l’APPR-RCA, convoqua la « réunion de point de situation de mise en œuvre de l’APPR-RCA », à Addis-Abeba, le 18 mars 2019. Le résultat fut la confirmation, après tractations des portefeuilles ministériels, du Premier Ministre désigné et la nomination d’une nouvelle équipe gouvernementale, à la satisfaction des groupes armés, à l’exception de Martin Koumtamadji, alias Abdoulaye Miskine (FDPC) qui refusa d’intégrer le nouveau gouvernement. Il faudra souligner qu’entretemps, dix-huit jours seulement après la signature de l’APPR-RCA, un accrochage eu lieu entre des éléments AB et UPC, à Lihoto, les 22 et 24 février 2019. Suivirent ensuite les massacres de Koundjili, Djoumjoum, Bohong et Lemouna, dans la préfecture de l’Ouham-Pendé, le 21 mai 2019, commis par des éléments de 3R ; les affrontements armés entre le FPRC et la coalition MLCJ/PRNC/RPRC, à Am-Dafock (14 juillet 2019 et 14 octobre 2019),  Birao (le 1er septembre 2019, le 13 septembre 2019, 17 janvier 2020 et 16 février 2020), à Tissi-Sarayebo (le 03 octobre 2019) ; l’affrontement entre les FACA et des éléments UPC à Alindao, le 09 janvier 2020 ; l’affrontement entre des commerçants et les groupes d’auto-défense dans le 3ème arrondissement de Bangui, dans la nuit du 25 au 26 décembre 2019 ; l’affrontement entre factions FPRC à Bria (le 26 janvier 2020), à Ndélé (les 2, 6, 11 mars et 29 avril 2020) ; etc.

Ce surgissement à ciel ouvert des violences armées a eu comme effet sur la suite de l’APPR-RCA : des groupes armés qui, défiant le gouvernement et la communauté, internationale, suscitaient des collaborations incestueuses et des solidarités et/ou animosités, mélangaient et confondaient les clivages et les querelles ainsi des hostilités pour maintenir le statu quo de fragmentation du pays en zones d’influence dictées par les intérêts démo-économiques et stratégiques, avec des positionnements ethno-territoriaux transnationaux. Rappelons au passage que des leaders des groupes armés ne devaient leur position, voire leur existence, que dans une situation de « no man’s land » qui favorise la prédation. Et ce, d’autant plus que, en plus de la criminalité transfrontalière, la perméabilité des frontières et le caractère réticulaire de l’espace centrafricain fondé sur les réseaux que sur des territoires fermés favorisent l’organisation stratégique des factions des groupes armés qui développent des alliances transnationales.

c) Des élections à hauts risques, contestables et contestées qui se greffent à l’irresponsabilité du gouvernement

« Il n’est pire aveugle que celui qui ne veut pas voir. Il n’est pire sourd que celui qui ne veut pas entendre. » Proverbe français

C’est d’abord au sein de la politique gouvernementale qu’il faut trouver les facteurs de l’échec de l’APPR-RCA et les causes du déclenchement des hostilités par la CPC en décembre 2020. Carl Von Clausewitz (1955 ; p. 53) le rappelle bien : « la guerre n’est pas un acte isolé surgi brusquement et sans connexion avec la vie antérieure de l’Etat ». C’est un phénomène, une réalité sociale et politique[6], un moyen parmi d’autres qui, cependant, aux termes de Carl Schmitt (1988 ; p. 15) ne devrait être qu’une situation d’exception.

Sans se prononcer sur la réussite ou l’échec de l’APPR-RCA, les experts de l’Organisation des Nations-Unies (ONU), démontrent avec évidence, dans le rapport n° S/2019/930 du 6 décembre 2019, combien la mise en œuvre de l’APPR-RCA s’est heurtée à des obstacles relevant des calculs politiciens qui se rapportaient aux élections couplées de 2020. Les reproches contre le gouvernement concernent principalement l’absence des mesures structurelles, notamment la restructuration et la refondation des forces de sécurité et de défense (les forces armées centrafricaines et les forces de sécurité intérieure), ainsi que la question de la reconstruction et la restructuration de l’administration, du système judiciaire et du régime pénitentiaire.

Pour l’opposition politique, l’échec de l’APPR-RCA résulterait d’un antagonisme entre, d’une part, le gouvernement et ses anciens « partenaires » des groupes armés avec qui il avait signé l’APPR-RCA sous les auspices de l’UA et de la CEEAC. Notre hypothèse est que l’échec de l’APPR-RCA ne se résumerait pas seulement à une querelle entre les « deux partenaires », mais surtout aux calculs politiciens irresponsables du gouvernement qui, dans sa volonté de se maintenir indéfiniment au pouvoir, a organisé des élections dans des conditions contestables et contestées.

En effet, les élections de 20 décembre présentaient des risques de reprise de violence. Alors qu’elles étaient censées consolider la légitimité et la crédibilité du pouvoir et des institutions, elles se sont avérées facteurs aggravants des états de violence. Et ce, malgré les assurances de Mankeur N’diaye, le patron de la MINUSCA, de l’époque. En tout cas, les mesures prises n’étaient pas à la hauteur de la menace et n’ont pas pu réduire les risques de violences pré et post-électorales. Pourtant, comme en témoignent les memoranda, les déclarations, les communiqués divers et variés des groupes armés et des partis d’opposition regroupés au sein de COD 2020, les tensions entre le gouvernement et l’opposition étaient croissantes. Encore, fallait-il considérer les propagandes de haine qui se répandaient au sein des populations et les opérations de la milice gouvernementale – « les requins » – qui s’était illustrée impunément par les opérations d’attaques des maisons, d’intimidations des opposants, d’arrestations arbitraires, enlèvements et disparitions forcées de toutes les voix discordantes. Non seulement la prolifération de la milice requin renforçait la déliquescence de l’Etat, mais encore ne laissait aucun doute quant aux dispositions incitatrices aux violences armées et, ainsi, à la crise pré et post-électorale. Comme mentionné précédemment, la détermination de Touadera pour se maintenir éternellement au pouvoir n’était plus un secret. Et ce, d’autant plus qu’il bénéficiait du soutien d’un Mankeur Ndiaye de la MINUSCA et d’une Samuela Isopi de l’UE dont les relations dépassaient le cadre diplomatique ! Ce qui a suscité une confusion quant au rôle de la communauté internationale avant, pendant et après les élections. Au vu de leur grande influence et disposant des leviers pour être exigeant, non seulement ils n’ont pas pu être déterminant pour empêcher la fraude électorale, mais encore ils ont entériné une situation qui ne correspondait pas à la réalité du vote alors que des très grandes irrégularités ont été observées et rapportées. Par son manque de fermeté vis-à-vis du gouvernement, la communauté internationale a joué, pour le moins que l’on puisse dire, un rôle néfaste dans le processus électoral. La tendance était telle que les autorités internationales, regroupés au sein de G5+, en labélisant les élections dans des telles situations, apportaient un soutien inconditionnel à une administration gangrenée par la corruption mais qui excellait dans la campagne de dénigrement à l’égard de la communauté internationale, particulièrement la France et la MINUSCA, les deux boucs-émissaires idéals.

L’organisation des élections a été vraiment un moment décisif. Il était important qu’elles se déroulent dans des bonnes conditions. Les élections crédibles auraient débouché à l’apaisement des esprits et, ainsi, à la stabilité politique. Dans le contexte de vulnérabilité chronique de l’Etat et d’un accord à l’agonie faute d’être mis en application par ses signataires, il est incompréhensible que les acteurs internationaux n’aient pas pu peser de leur poids pour éviter une organisation hasardeuse des élections qui a conduit à une crise pré et post-électorale aux fonctions à la fois prédatrice, statutaire, identitaire, rituelle et ludique, punitive, judiciaire, politique et démographique.

Les violences politiques, l’anarchie qui affectent actuellement la RCA sont également la conséquence des élections mal organisées. Bien que les groupes armés n’étaient pas, au premier abord, enclin à perturber les élections, il n’en demeure pas moins qu’ils présentaient des risques avérés. Il suffisait de prendre en considération les frustrations et les mécontentements exprimés depuis la signature de l’APPR-RCA. D’ailleurs, l’obstruction au processus d’enregistrement des électeurs et/ou l’enlèvement des membres de l’ANE par l’UPC et les 3R entre juin et septembre 2020 ne laissaient aucune équivoque. Certes, des médiations ont été menées tant sur le plan national qu’international par les pays de la sous-région (Tchad, Congo-Brazzaville, et le Soudan) pour persuader les groupes armés de ne pas perturber les élections. Mais c’était sans compter sur la surprenante création de la CPC, favorisée par la décision de la Cour constitutionnelle, et sur la mauvaise foi du gouvernement qui laissait faire les « requins » et attisait ainsi une crise électorale. De ce point de vue, la responsabilité de l’échec de l’APPR-RCA serait à mettre principalement au crédit de ses signataires. Accessoirement, l’explication de cet échec ne saurait ignorer les tergiversations de la communauté internationale dans son ensemble.

d) Les tergiversations de la Communauté internationale;

« Parturiunt montes, nascetur ridicules mus »

Parlant de la communauté internationale, l’allusion est faite à ce que l’on appelle en RCA G5+[7]. Les acteurs internationaux, malgré leur omniprésence sur le terrain centrafricain, ont manqué une occasion de se montrer à la hauteur de la pacification de la RCA. Des visites conjointes ONU, UE, UA et CEEAC étaient régulièrement organisées en territoire centrafricain sans qu’il y ait des résultats tangibles. Des déclarations et communiqués conjoints étaient presque quotidiennes ; des missions diplomatiques de médiation et de bons offices ont été menées ; des réunions et séminaires ont été organisées ; des soutiens techniques, logistiques et financiers ont été apportés. Bien évidemment, lorsqu’on assume la responsabilité de garant et de facilitateur d’un accord, on doit veiller à ce que chacune des parties honore ses engagements. Certes, il n’était pas possible d’éliminer entièrement les violences armées, le plus souvent implicite – et parfois de manière active – de mode d’action des groupes armés et du gouvernement. Cependant, il était urgent, conformément aux articles 34 et 35 de l’APPR-RCA, d’empêcher les « états de violence » qui se propageaient et se cristallisaient au sein des populations, créant des situations d’anarchie et de vide institutionnel et occasionnant des massacres, crimes de guerre et crimes contre l’humanité.

Mettre fin à des « états de violence » était un impératif absolu pour tous les acteurs, particulièrement l’ONU qui devait trouver les moyens de surmonter les désaccords qui existent entre les cosignataires de l’APPR-RCA, et jouer un rôle qui est le sien dans la construction d’une RCA nouvelle. Mais il ne faut pas perdre de vue que le phénomène guerre en RCA s’inscrit dans la realpolitik qui régit les relations internationales, particulièrement en ce qui concerne le positionnement géostratégique. Il s’appuie sur les frontières mouvantes et fluctuantes, et les relations sociales, commerciales et économiques qui rendent opérantes des différences à partir desquelles les acteurs locaux, régionaux et internationaux composent, modifient et définissent leurs intérêts, ainsi que leurs alliances et/ou antagonismes.

En effet, qu’elle que soit la forme et la nature de son intervention, la communauté internationale ne devrait pas rester indifférente à la situation chaotique en RCA qui se profilait. Et ce, en raison de la position centrale qu’elle occupe dans la crise centrafricaine via la MINUSCA. Protéger les populations contre les violences armées est une priorité et une obligation. Pour ce, il fallait traiter les états de violence, non pas comme un phénomène particulier, propre à la République centrafricaine, mais comme une menace à la paix et à la sécurité internationale. C’est pourquoi d’ailleurs, comme illustrées par des diverses interventions des organisations sous-régionales (UA, CIRGL et CEEAC), la communauté internationale n’a jamais cessé de se mobiliser aux fins d’une solution pacifique de la crise centrafricaine[8]. Cependant, force est de constater que les résultats de cet engagement étaient quasi nuls, à cause des intérêts géopolitiques et stratégiques qui variaient d’un pays à l’autre, comme illustré par la rivalité entre la France et la Russie en RCA ; et l’influence montante du Rwanda et de l’Angola sur la RCA, désireuse de sortir de l’emprise du voisinage du Tchad, de Congo-Brazzaville et du Cameroun.

L’impression était que la RCA était devenue le laboratoire de lutte d’influence en Afrique entre l’Occident, représenté par la France, « puissance tutélaire », dont la présence est décriée en dépit de la diversification de son influence et du soutien financier qu’il apporte à la RCA, tant dans le cadre de la coopération bilatérale que multilatérale, indépendamment des rapports entretenus avec le gouvernement en place ; et la Russie qui, au travers sa SMP Wagner, affichait des relations plus qu’amicales avec l’exécutif centrafricain et qui soutenait les FACA contre les rebelles de la CPC. Cette rivalité entre Paris et Moscou en RCA se matérialisait entre autres sur le dossier de l’embargo des Nations Unies sur les armes : une sorte de guerre de proxy ! En effet, alors que Moscou disait s’y opposer catégoriquement, Paris pensait que le contexte n’était pas encore favorable à la levée totale de l’embargo[9]. Et, entretemps, la RCA s’embourbait dans des violences fratricides. Ne pas reconnaître la caducité de l’APPR-RCA faute de ne pas être mis en application par ses signataires est donc une imposture.

III. DE L’INCONTESTABLE CADUCITE DE L’APPR-RCA.

« Quand les gens se détachent des faits, c’est qu’ils ne veulent pas la vérité. » Laurent Bagbo

Depuis 2020, l’APPR-RCA est incontestablement caduque. L’opposition politique et la société civile centrafricaines proclament l’échec de l’APPR-RCA. De leur côté, les groupes armés, en créant la CPC, sont sortis de l’APPR-RCA. La communauté internationale, par manque d’alternative crédible, continue à faire croire à la survie de l’APPR-RCA. Sauf déni de la réalité, il faut reconnaître que le contexte actuel ne plaide pas en la faveur de l’aboutissement de l’APPR-RCA. Aucun mécanisme de mise en œuvre de l’APPR-RCA n’est fonctionnel depuis les élections couplées de décembre 2020. Les mécanismes mis en place n’ont jamais véritablement été effectifs. Même, celui qui prétendait être fonctionnel, à savoir le Comité Exécutif de Suivi (CES), aucun résultat tangible n’est à mettre à son crédit : les participants, étaient plutôt intéressés par des perdiems ou les « jetons de présence » que de faire avancer la cause de la paix. D’ailleurs, la résurgence de la mobilisation des groupes armés au sein de la CPC se rapporte à la frustration due au « mépris » et, surtout, aux prétendues « injustices » communes subies par les groupes armés qu’ils soient d’obédience Seleka ou Anti-Balaka pendant le processus de mise en œuvre de l’APPR-RCA, disent-ils dans plusieurs de leurs communiqués[10]. Ces injustices ont, au fil du temps, facilité l’exacerbation ou la radicalisation de l’antagonisme des groupes armés contre l’« ennemi déclaré » : le gouvernement ; et rendu possible les alliances qui, jusqu’ici, paraissaient comme impossibles, notamment la coalition Anti-Balaka et les factions ex-Seleka, même si les prémices de cette entente dateraient des pourparlers de Nairobi, en 2015, et auraient été renforcées par les pourparlers dit de Khartoum ; lesquels pourparlers ont permis de rassembler les leaders des groupes armés jadis rivaux.

Au-delà des crises humanitaire, sécuritaire et sociale, la conséquence politique de la reprise ouverte des hostilités par la CPC a été la désuétude de l’APPR-RCA : une sorte de suicide politique, sécuritaire et humanitaire versus le fervent d’un avenir radieux auquel aspirait la population. Au départ, il y a eu les retournements d’alliances et voltefaces inter et intra-groupes armés évoqués précédemment qui ont embrasés les préfectures du Nord-est, particulièrement la Vakaga, préfecture qui, depuis 2014, étaient réputée relativement stable et où les programmes de relèvement, stabilisation et développement, tels qu’envisagés dans le PNRCPCA, par la Banque Mondiale, l’Union Européenne (UE) et l’Agence Française de Développement (AFD) étaient déjà en œuvre. Le groupe armé le plus consistant de l’époque sur le plan militaire et politique, le FPRC, s’est retrouvé ainsi divisé et fragilisé par des querelles intestines liées à l’ethnicité[11] mais pilotées par des membres du gouvernement (cf. rapport d’experts de l’ONU) et, surtout, son allié Wagner. Voyant s’amenuiser son influence sur Noureidine Adam, à qui l’on suspectait à tort redevenir pro-occidental, le plan du gouvernement et de Wagner fût d’attaquer les positions du FPRC. Et comme « il n’y a de politique que là où il y a un ennemi réel ou virtuel » (J. Freund : 1965) et comme « la guerre, sans qu’on lui demande, se charge toujours de nous trouver un ennemi » (Gaël Faye : 2016), pour que l’agressivité, en tant que disposition sociobiologique, se transforme en hostilité – donc intention politique – et en combats, les leaders groupes armés qui siègent au gouvernement, bénéficiant de leurs positions et pour se faire prévaloir, ont procédé à la mobilisation d’une jeunesse qui, désœuvrée et sans aucune perspective, recherchait des causes à servir, des dirigeants à qui se vouer, des ennemis à combattre pour se rendre utile. C’est ainsi que des combats entre factions FPRC versus MLCJ/RPRC/PRNC ont viré à des affrontements à caractère ethnique, particulièrement à Birao, à Boromata et autres villages de la Vakaga ; à N’délé dans la préfecture de Bamingui-Bangoran ; et à Bria dans la préfecture de la Haute-Kotto.

Cette stratégie qui relève de syndrome « Tall Poppy » consistant à s’attaquer au groupe supposé être le plus puissant pour affaiblir son influence et/ou son « emprise fraternelle » sur d’autres groupes armés de la faction ex-Seleka porta un coup de massue pour le processus de paix en cours. En plus des combats fratricides entre les « frères ennemis » de la coalition ex-Seleka – les Goulas/Kara et  leurs « alliés » Ndjadjawids arabes Taisha versus les Runga/Sara et leurs « alliés » arabes Misiriya – pour  la protection des intérêts issus de l’activité militaro-économique (la perception des taxes illégales liées au contrôle de la transhumance et de la circulation des marchandises sur les axes ; les activités de contrebande et autres activités mafieuses et criminelles, etc.), cette stratégie a eu comme conséquence fâcheuse la « profusion »[12], la « fragmentation »[13], la « redistribution »[14] et le renforcement de la « machine de guerre » (Gilles Deleuze : 1980) et des « guerres nomades » (Michel Galy, 2008) propres aux « Etats effondrés » (Ira William Zartman : 1995). C’est ainsi que, à la suite de ces événements sanglants au Nord-est, la RCA post APPR-RCA replongea dans ses massacres et redevint le théâtre des guerres qui ne sont ni interétatiques ni civiles – deux caractéristiques principales de l’activité belliqueuse dans les sociétés en Etats – mais des guerres de clans, guerres identitaires et, surtout, des guerres de prédation ou de jacqueries (Pascal Chaigneau, 2002 ; Colette Braeckman, 2003 ; Valérie Dupont, 2011) ; des guerres qui ne sont ni actives ni inactives sur toute l’étendue du pays ; des guerres caractérisées par des pics de violences meurtrières très variables contre les populations civiles[15] ; des guerres qui, sur un même théâtre, certains villages ou villes connaissaient une accalmie relative alors que, en concomitance, « l’agressivité, la violence, l’offensive à outrance ou la brutalité guerrière » (Abou-Bakr Mashimango : 2012 ; p. 148) se commettaient dans d’autres portions du territoire. Pourtant, l’article 34 de l’APPR-RCA préconise : « Les Parties s’accordent à renoncer, dès la signature de cet Accord, à tout recours à la force armée pour le règlement de quelque différend qu’elles puissent avoir. En cas de désaccord entre les Parties dans la mise en œuvre des dispositions de l’Accord, les Parties s’engagent à saisir sans délai les Garants et les Facilitateurs de l’Accord, à l’initiative de ceux-ci ou à celle de la Partie la plus diligente, aux fins d’actions idoines de conciliation et, à défaut, d’arbitrage. »

IV – QUELLE THÉRAPIE POUR SAUVER LA RCA DES VIOLENCES ARMÉES?

« Les solutions aux conflits obtenues par une méthode forte sont inefficaces dans la durée »

Sur le plan théorique, le recours à l’irénologie – à la « peace research » dans sa conception la plus large, telle que préconisé par Keneth Boulding (1970) – comme étude des conflits armés, mais dans le but de les modérer, les prévenir ou les résoudre semble incontournable. La nécessaire adaptation de la communication (le dialogue, la concertation, la conciliation, l’arbitrage) selon la théorie et la pratique exige davantage de réactivité et de créativité afin d’une adhésion dynamique de paix. Il faudra reconnaître que toute société est continuellement traversée de conflits qui, si l’on s’efforce d’analyser leurs causes structurelles, pour identifier les transformations sociales à mettre en œuvre, peuvent l’aider à progresser. L’allusion est faite ici à la théorie de « paix structurelle » de Johan Galtung (1969), synonyme de justice sociale et de répartition égalitaire des pouvoirs et des ressources ; laquelle théorie met au-devant des actions qui répondent aux « besoins humains de base », à savoir : le besoin de survie, le besoin de bien-être, le besoin identitaire et le besoin de liberté (Johan Galtung, 1996) et taclent tous les conflits latents qu’on décèle dans l’existence des inégalités, de l’exploitation, de domination, voire de la pauvreté. C’est un processus long et ambitieux, qui cible les rapports de force selon le postulat groupal (holisme), les rapports de domination, de sujétion, de loyauté et d’allégeance ; et les logiques d’antagonisme, autrement dit les points de clivage. Il s’agit de la modélisation des tactiques d’escalade des violences et des stratégies de communication aux fins de conciliation. Ce qui nécessite un processus de réception-reformulation critique du discours des protagonistes. Pour cela, il faut que les parties prenantes – les groupes armés, les partis politiques de l’opposition, la société civile, le gouvernement et, également, la communauté internationale – sortent des contradictions qui les caractérisent, discutent et agissent de bonne foi. Une attention particulière doit être portée sur les mécanismes permettant l’application équitable et coordonnée des différentes mesures qui favorisent la participation de tous à la gestion de la chose publique ; le renforcement de la mise en œuvre du processus de démocratisation et de pacification de la société centrafricaine ; le rétablissement de la confiance des citoyens envers leurs institutions, y compris envers les organisations internationales ; et d’aborder sans tabou la question des minorités ethniques et/ou religieuses. Le but étant de mettre en place les mécanismes permettant l’application équitable et coordonnée des différentes mesures de justice sociale qui doit se concrétiser dans tous les domaines de la gestion de la cité : l’administration, la justice, les entreprises, les écoles, le monde du travail, l’armée, la politique, le commerce, etc.

La constitutionnalisation des modalités de partage du pouvoir constituerait donc le signe fort d’un engagement dans ce sens. Dans la mesure où les conflits peuvent de façon quasiment récurrente être analysés comme une compétition pour le pouvoir, la transformation du conflit doit inéluctablement passer par le partage de pouvoir. Parce que, dans le cas d’une société ethniquement, culturellement et socialement diversifiée comme la RCA, les institutions étatiques doivent être le reflet de cette diversité. Non seulement la règle de la majorité sur laquelle sont généralement basées les démocraties n’est pas adaptée au contexte, mais encore les élections, comme elles ont été conduites et pratiquées en RCA, aussi bien en décembre 2015 qu’en décembre 2020, excluent les minorités du pouvoir et laissent à ces dernières le sentiment de défaite, d’être mises à l’écart, d’être marginalisées ; et favorisent ainsi le développement de sentiment d’injustice. Ce qui conduit à la révolte et donne l’alibi aux différentes rébellions. Dans « Etats de violence : Essai sur la fin de la guerre », Frédéric Gros (2006, p. 147) n’écrit-il pas que « L’injustice est toujours mal supportée que la violence. L’injustice suscite des protestations, car, faisant sentir l’inégalité, elle provoque le dépit d’être inférieur. Sur fond de revendication, elle préserve l’égalité comme un rêve lointain » ?

Qu’à cela ne tienne, les hostilités, par leur essence et telles qu’elles ont été déclenchées en décembre 2020, et leur évolution et transformation, relèvent essentiellement de la faillite dans la mise en œuvre de l’APPR-RCA.  Elles interrogent également le schéma adopté dans le règlement de la crise en RCA et le processus qui a abouti à la signature de l’APPR-RCA. Certes, les enchevêtrements des facteurs, les alliances nouées et dénouées entre acteurs aux profils à la fois nationale, internationale et transnationale ne laissent aucun doute quant aux enjeux géopolitiques. Mais la cause principale c’est surtout la fourberie qui a caractérisée les signataires, les garants et le facilitateur dans la mise en œuvre de l’APPR-RCA et, surtout, la mauvaise préparation et organisation des élections[16]. En effet, l’observation des faits depuis la reprise des hostilités en décembre 2020 met en exergue quatre facteurs : 1) l’échec de l’extrapolation de l’idéologie étatique nationale ; 2) la transnationalité de l’influence ethno-identitaire ; 3) la position géostratégique de la RCA ; et 4) la variabilité des alliances et voltefaces diplomatiques due au bouleversement de l’ordre régional et international et à la reconstitution de la géopolitique mondiale. De ces facteurs résulte une variété de chaînes causales, en l’occurrence :

a) La quasi-inexistence des services de l’Etat dans l’arrière-pays et, surtout, l’incapacité du gouvernement à contrôler les relations transfrontalières et les réseaux transnationaux, la transhumance, et les trafics mafieux comme la contrebande, la circulation des armes et de la drogue.

b) L’absence de croissance économique, industrielle et sociale. Et ce, malgré l’existence du PNRCPCA et des fonds « Békou » (espoir) de l’UE, sans ignorer d’autres financements comme ceux de la Banque mondiale, de l’agence française de développement (AFD), de l’USAID, etc. La reconstruction d’un pays ne doit pas être l’affaire de l’aide humanitaire ou de dons de la communauté internationale – on a envie de dire : au contraire. Elle doit se faire, banalement, par des mesures politiques et symboliques indispensables pour le rétablissement de la confiance de tous dans le dessin commun. Autrement dit, par l’établissement d’un contrat social. La reconstruction du pays doit se faire aussi et peut-être, surtout, par le primat à la bonne gouvernance, au respect des droits fondamentaux et des libertés individuelles ; à la répartition équitable du pouvoir, des richesses, des moyens de production ; et par le développement équitable des services sociaux, des équipements et infrastructures de base ; le progrès dû au développement de l’agriculture, de l’élevage, de la pêche, de l’artisanat, etc. qui sort la population de la paupérisation, de la misère généralisée et donne accès aux droits vitaux de base : santé, éducation, logement, eau potable, énergie, etc.

c) L’absence d’une politique de sécurité cohérente et conforme aux menaces réelles et/ou supposées, et confusion entre missions de défense et de sécurité.

d) L’absence d’une réflexion interdisciplinaire et transversale couvrant tous les aspects du problème de la violence collective (les éléments structurants : les causes, les effets, les fonctions, etc.) en vue d’une irénologie et irénopraxis idoines. « A toutes les inefficaces conférences de la paix et du désarmement, nous préférerons des congrès de polémologie », souligne Gaston Bouthoul.

En définitive, examinant les différentes approches par le biais desquelles les conflits armés ont été abordés du point de vue théorique en RCA, on remarque une succession des modèles d’analyse faits selon les conjonctures politiques. Alors que des modèles proposés semblent ne pas être en adéquation avec le contexte, parce qu’inefficaces face à la fluctuation permanente de la crise, la consociation apparaît donc comme la proposition politique la plus intéressante pour sortir la RCA de l’ornière des violences armées actuelles. Elle relève de la stratégie « gagnant-gagnant » et, dans le contexte comme celui de la RCA où le besoin est d’autant plus aigu en post-conflit du fait de l’impératif de la réconciliation nationale, elle contribuerait à la pacification de la RCA et constituerait une des solutions politiques durables. La force de la consociation réside dans la réduction de sentiment de domination et d’injustice et dans le rétablissement de la confiance entre les populations. C’est une approche qui s’intéresse aux « narcissismes collectifs » en ce sens qu’elle touche à la fois l’individu et le groupe auquel il prétend appartenir et par lequel il existe. C’est donc une sorte de « guérison collective », en répondant à la question : comment tout le monde peut en sortir ? Il ne s’agit donc pas de « céder » ou de « gagner », mais bien d’apprendre à vivre ensemble, à travailler ensemble de la manière la plus efficace. Ce qui suppose un « dialogue républicain inclusif », car la paix n’est pas le fruit d’une activité programmable et maîtrisable par un individu ou un groupe d’individus mais d’une action commune, tant sur le plan national qu’international. Il se pose alors la question suivante : comment impliquer tous les acteurs sachant que l’identification des acteurs des violences et conflits armés en RCA et la définition des clivages demeurent un casse-tête ? C’est dans le but d’ordonner ces classements que les études polémologiques[17] et géopolitiques[18] qui s’appuient sur l’« histoire de la guerre » (David Cumin : 2014 & 2020 & Bruno Cabanes & al. : 2018) en RCA sont intéressantes. Et ce, d’autant plus que :

« L’aspiration à la guerre devient d’autant plus angoissante et impérieuse que les moyens de destruction deviennent plus atroces. Mais elle n’avancera pas d’un pas si nous continuons à piétiner dans les ornières séculaires du pacifisme rhétorique et sentimental. Il nous faut mettre sur pied un pacifisme scientifique. Mais celui-ci passe nécessairement par la Polémologie »  (G. Bouthoul: 1962).

[1] Il s’agit des groupes : Front Patriotique pour la renaissance de la Centrafrique (FRPC), l’Union pour la Paix en Centrafrique (UPC) ; Rassemblement Patriotique pour le Renouveau de la Centrafrique (RPRC), Mouvement Patriotique Centrafricain (MPC), le mouvement patriotique Anti-Balaka – aile Maxime Mokom (AB-Mokom), le mouvement patriotique Anti-Balaka – aile Patrice-Edouard Ngaïssona (AB-Ngaïssona), la Seleka Rénovée, Retour, Réclamation et Réhabilitation (3R), Révolution et Justice – faction Belanga ( RJ-Belanga), Révolution et Justice – faction Armel Sayo (RJ-Sayo), le Front Démocratique du Peuple Centrafricain (FDPC), le Mouvement de Résistance pour la Défense de la Patrie (MRDP), le Mouvement des Libérateurs Centrafricains pour la Justice (MLCJ), et l’Union des Forces Républicains (UFR)

[2] Les dispositifs de mise en œuvre de l’APPR-RCA ont eu du mal à être mis en place. Ceux qui ont été créés n’ont jamais véritablement été fonctionnels. Même, ceux qui prétendaient être fonctionnels, comme le Comité Exécutif de Suivi (CES), n’ont pas affiché des résultats tangibles.

[3] Il faudra souligner cependant que l’assemblée générale constitutive du Mouvement Cœurs Uni a eu lieu du 8 au 10 novembre 2018, au stade omnisports de Bangui, à l’effet de l’adoption des statuts et de la mise en place du bureau provisoire.

[4] Aux élections de 2006, celui-ci aurait préféré Anicet Georges Dologuelé, candidat malheureux, au détriment de son ex-Premier Ministre pendant cinq ans. Heureusement pour l’actuel Président de la République, les consignes du « patriarche » n’auraient pas été suivies et respectés par les partisans du KNK qui auraient « massivement » porté leur choix au Professeur Faustin Archange Touadera.

[5] Il s’agit de KNK, PNCN, CRPS, URCA, CDRC, UNDPC, PDCA, Bê Afrika Ti é Kwé, PDCA, PCUD, MUD PR, PPLD, PDS, MDI.

[6] Selon J. Freund (1965 ; p. 543): « La politique porte en elle le conflit qui peut dans les cas extrême dégénérer en guerre ». De ce fait, la guerre ne saurait être analysée hors de la logique politique.

[7] Groupe d’Etats et d’institutions internationales partenaires de la Centrafrique : EUA, France, Russie, UE, UA, CEEAC, MINUSCA, Banque Mondiale.

[8] Ainsi, parallèlement aux missions de paix et de stabilisation déployées – FOMAC, puis MISCA -, les organisations sous-régionales ont été à la base de plusieurs initiatives pour trouver une solution pérenne à la crise, à savoir : le forum de Brazzaville (septembre 2014), l’engagement solennel de l’OCI (20 février 2014), l’accord de Naïrobi (8 avril 2015), le forum de Bangui (4 au 11 mai 2015); l’initiative de Benguela (15 décembre 2016) ; l’entente de Saint-Egidio (juin 2017) ; les discussions de Libreville (17 juillet 2017) ; et l’accord de Khartoum (2019) avec comme garants l’UA et la CEEAC et l’ONU, comme facilitateur. A ces actions s’ajoutent le renforcement du bureau de l’UA à Bangui sans ignorer que la CEEAC et l’UA assurent la médiation, effectuent des missions de bons offices entre les groupes armés et le gouvernement, et entre le gouvernement et les partis politiques d’opposition.

[9] Il faudra tout de même souligner que la RCA est sous embargo des Nations Unies sur les armes depuis 2013, à la suite de la résolution 2127 (2013). Cela veut dire que les États membres doivent continuer de prendre les mesures nécessaires pour empêcher la fourniture, la vente ou le transfert directs et indirects, à la République centrafricaine, à partir de leur territoire ou à travers leur territoire ou par leurs ressortissants, ou au moyen de navires battant leur pavillon ou d’aéronefs immatriculés chez eux, d’armements et de matériel connexe de tous types, y compris les armes et les munitions, les véhicules et les matériels militaires, les équipements paramilitaires et les pièces détachées correspondantes, ainsi que toute assistance technique ou formation et de toute aide financière ou autre en rapport avec les activités militaires ou la fourniture, l’entretien ou l’utilisation de tous armements et matériel connexe, y compris la mise à disposition de mercenaires armés venant ou non de leur territoire. Ce qui suppose que tous les États Membres qui découvrent des articles dont la fourniture, la vente, le transfert ou l’exportation sont interdits, sont autorisés à les saisir, les enregistrer et les traiter (par exemple en les détruisant, en les mettant hors d’usage, en les entreposant ou en les transférant à un État autre que le pays d’origine ou de destination aux fins de leur élimination), et tous les États Membres sont tenus de coopérer à cet effort. Les armes et autre matériel létal connexe vendus ou fournis aux seules fins du développement des forces de sécurité centrafricaines ne sauraient être revendus, transférés ou utilisés par aucune personne ou entité n’étant pas au service de ces forces, ni au service de l’État Membre vendeur ou fournisseur. Le rapport S/2021/569 du 25 juin 2021 du Groupe d’experts sur la question de l’embargo démontre avec éloquence que la RCA ne remplit pas toutes les conditions nécessaires qui justifieraient la levée de l’embargo. Qu’à cela ne tienne, trois levées d’embargo partielles sont déjà obtenues par la Russie qui en a profité pour faire don d’armements de petits calibres, de véhicules blindés. Il faudra tout de même souligner que selon la polémologie, « c’est la politique […], et non les armes, qui crée le péril » (J. Freund : 1976 ; 17-4 ; p. 651)

[10] Plusieurs communications (memoranda, déclarations, communiqués divers et variés) des groupes armés faisaient état d’un mécontentement et d’une frustration. Elles dénonçaient la mauvaise volonté du gouvernement dans la mise en œuvre de l’APPR-RCA. Ces interpellations sont restées sans suite.

[11] D’un côté, les Goulas du RPRC-PRNC et les Kara du MLCJ se sont alliés contre le FPRC et les autres ethnies, principalement les Runga, les Haoussa, les Borno, les Borgo ou Ouadaï, les Salamate, les Sara, les Massalite, les Dadjo, etc. alors qu’en janvier-février 2019 les relations entre Goulas et Kara étaient conflictuelles et très tendues, également à la suite d’une attaque des sujets Kara du FPRC sur des individus Goulas du RPRC, à Tissi, village situé à 80 Km de Birao, sur l’axe Nord, à la frontière Centrafrique – Tchad. Nul doute que l’attaque des positions du FPRC par le MLCJ, le 1er septembre 2019 répond à des fonctions à la fois économique (prédation : acquisition et redistributions des biens par le pillage), statutaire (affaiblir la légitimité et la position du FPRC, valoriser le poste ministériel occupé par l’actuel Chef du MLCJ et maintenir le privilège social conséquent), ethno-identitaire (marquage, maintien et mise en valeur des frontières symboliques et territoriaux), punitive  et judiciaire (venger la mort des combattants tués à Am-Dafock, lors de l’offensive sur les positions du FPRC, le 14 juillet 2019, et faire payer les pertes subies) et démographique (chasser les populations « allogènes » par la destruction des maisons, des quartiers). Cf. Rapport S/2019/822 et S/2020/545 du Comité des experts chargé de suivre le respect des sanctions.

[12] Si l’on supprime du système le groupe le plus puissant, un autre groupe émerge et se développe pour le remplacer. Dans le cas de la RCA, la volonté stratégique de supprimer le FPRC a favorisé l’expansion de l’UPC.

[13] Lorsqu’un groupe est détruit, il ne se scinde pas en deux mais se fragmente en multiples éléments.

[14] Lorsqu’un groupe est détruit, ses composantes sont redistribuées entre les autres groupes du système. La redistribution s’opère en faveur des groupes restants les plus prospères.

[15] Cf. le rapport S/2021/569 du groupe d’experts sur la République centrafricaine du 25 juin 202 (https://www.un.org/securitycouncil/fr/sanctions/2127/panel-of-experts).

[16] L’allusion est faite ici au « mythe de sécurisation des élections » de Mankeur Ndiaye lors de la campagne de communication sur la nécessité d’organiser les élections en 202à dans un contexte des turbulences.

[17] En 1940, G. Bouthoul, pour faire un distinguo entre les sciences pratiquées dans les académies militaires et celles de la sociologie de la guerre, inaugure l’étude scientifique des conflits sous le nom de polémologie, un néologisme composé de polémos (conflit, guerre) et logos (étude, science). En 1945, en partenariat avec Louise Weiss, G. Bouthoul, père du collège de sociologie, fonde l’Institut de polémologie dont il sera le président. Ce qui permettra de créer deux revues que sont Guerres et Paix et Etudes polémologiques. Pour G. Bouthoul, la polémologie est une « […] étude objective et scientifique des guerres en tant que phénomène social susceptible d’être observé comme tout autre ». Il s’agit de traiter la guerre « […] suivant la formule durkheimienne – “comme une chose” […] » ou avec le « sang-froid que requiert toute expérience, toute analyse ».

Partant de la même démarche sociologique que G. Bouthoul, Julien Freund, quant à lui, entend par la « polémologie non point la science de la guerre et de la paix, mais la science générale du conflit au sens du polemos héraclitéen ». Il s’agit de penser la guerre hors des oripeaux idéologiques, la décrire et chercher ses constantes, non pas pour l’éradiquer, ce n’est pas possible, mais peut-être pour lui trouver des substituts moins sanglants, ou encore pour progresser dans la compréhension des phénomènes humains. L’erreur serait donc de considérer la polémologie comme une stratégie guerrière ou comme une expertise de l’art de la guerre. C’est tout simplement la description du « phénomène guerre » pour essayer de le comprendre.

[18] La géopolitique des conflits est un domaine de recherche conventionnel développé grâce notamment à Yves Lacoste et à la revue Hérodote. Dans sa brochure La géographie, ça sert à faire la guerre, Y. Lacoste (1976) démontre comment la géographie est un domaine réservé aux armés. Dans Géopolitique, la longue histoire d’aujourd’hui (Larousse : 2006 ; p. 8 et 12-17), il définit la géopolitique comme « tout ce qui concerne les rivalités de pouvoirs ou d’influence sur les territoires et les populations qui y vivent » et comme « une analyse spatiale en ordre de grandeur ». Bref, à bien lire Y. Lacoste, ce sont les méthodologies de la géographie qui permettent d’enrichir la géopolitique. Elles proposent d’aller au-delà des thèmes classiques de la géopolitique et de prendre en compte tous les objets d’études propres à la géographie humaine : les interactions sociales que ceux-ci supposent, les aspects conflictuels conséquents, les formes spatiales qui en découlent, les territoires qu’ils font émerger. Il s’agit, comme l’écrit Daniel Derivois (2020), de faire la « géohistoire » et/ou la « géo-psychique » de l’espace et du temps en interrogeant ce qui advient, le chronos ou le temps physique ; ce qui survient, le kaïros ou le temps métaphysique ; et ce qui survient, l’aïon ou le temps cyclique, le temps qui revient : une sorte de changement d’échelle d’observation, d’analyse et d’intervention en adéquation avec les différentes mutations, évolutions et transformations du monde qui « pense le sujet singulier dans le monde et en même temps repère et prend en compte ce qui relève du mondial dans les moindres expressions de ce sujet singulier, penser les liens entre infiniment petit (les histoires singulières, discrètes, intimes du sujet singulier) et l’infiniment grand (les grands problématiques mondiales qui/que traversent les sociétés) »

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