L’Afrique peut mettre un coup d’arrêt aux coups d’État militaires

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Cependant, les sanctions ne suffisent pas : l’UA et les États doivent s’attaquer à leurs causes profondes, notamment la fraude électorale.
04 OCT 2023  /  PAR KOUASSI YEBOUA

Fréquents pendant la guerre froide, les coups d’État militaires semblent refaire surface en Afrique. Entre janvier 2020 et août 2023, il y a eu 14 tentatives de coups d’État dont neuf ont réussi. Les derniers en date sont les prises de pouvoir militaires au Niger (en juillet) et au Gabon (en août). Près de 20 % des pays africains ont été victimes de coups d’État depuis 2013.

Tendances des coups d’État militaires en Afrique, 1950-2023

Tendances des coups d’État militaires en Afrique, 1950-2023

Source : Recherches menées par les universités de Floride centrale et du Kentucky
(cliquez sur le graphique pour l’image en taille réelle)

La plupart des coups d’État récents se sont déroulés en Afrique de l’Ouest, en particulier dans les pays francophones. La Communauté économique des États de l’Afrique de l’Ouest (CEDEAO) s’en est alarmée et a rapidement convoqué des sommets sur la question en février 2022 et en juillet 2023.

Tout comme au Mali, les États membres de la CEDEAO ont imposé des sanctions au Niger et menacé d’intervenir militairement pour déloger les putschistes s’ils ne rétablissaient pas le président déchu Mohamed Bazoum. Et comme avec le Mali, entre autres, l’expérience montre que les sanctions seules ne suffisent pas à décourager les renversements de pouvoir : il est impératif de s’attaquer aux causes profondes.

Les coups d’État en Afrique ne sont pas des évènements isolés. Les causes sont multiples et peuvent découler de facteurs tant externes qu’internes.

Le néocolonialisme est l’un des facteurs externes. Certains pays hors du continent, notamment pendant la guerre froide, ont œuvré en coulisse pour renverser les dirigeants qui, selon eux, menaçaient leurs intérêts. La forte dépendance de nombreux pays africains à l’égard de l’aide extérieure, militaire ou économique, facilite les manœuvres de puissances étrangères qui usent de divers moyens, y compris les coups d’État, pour se débarrasser des dirigeants qui s’opposent à leurs objectifs.

Des facteurs internes tels que la mauvaise gouvernance, la corruption généralisée, le népotisme et le clanisme sont quelques-unes des raisons récemment avancées par les putschistes pour justifier le renversement des gouvernements civils élus et de leurs acolytes. On peut également citer d’autres facteurs comme l’accaparement des revenus et des richesses par les élites et les groupes ethniques, l’altération des constitutions et l’insécurité (dans le Sahel).

L’incapacité de l’Union africaine (UA) et des communautés économiques régionales (CER) telles que la CEDEAO à adopter des mesures sévères contre leurs homologues pour fraude électorale et à prendre position lorsque la situation l’exige, crée également un terrain fertile pour les coups d’État. Malgré trois recours en justice contestant l’élection du président nigérian Bola Tinubu, la CEDEAO a rapidement reconnu ce dernier comme président en juillet, bien avant que le tribunal en charge de l’élection présidentielle du Nigeria ne rejette ces recours.

Les dirigeants qui mettent l’accent sur le développement plutôt que sur leur enrichissement personnel sont rares en Afrique. Le continent est doté d’abondantes ressources naturelles précieuses, mais il représente environ 60 % de la population mondiale pauvre. La pénurie d’infrastructures, l’inadéquation des services publics et le chômage endémique, entre autres, sont le quotidien de nombreux pays africains.

Les systèmes politiques ne profitent généralement qu’à l’élite dirigeante, qui pille les ressources publiques et a peu d’empathie pour les populations qui sont confrontées à des difficultés économiques. Frustrés de vivre dans la pauvreté sans perspectives d’amélioration, de nombreux jeunes Africains risquent quotidiennement leur vie pour traverser la Méditerranée en quête d’opportunités. Le large fossé qui sépare les dirigeants politiques et les populations qui vivent dans des situations difficiles crée les conditions propices aux coups d’État militaires ou aux rébellions armées.

La population pourrait évincer les dirigeants incompétents par les urnes, mais la démocratie dans de nombreux pays africains est entachée d’irrégularités. Les dirigeants « trafiquent » souvent les constitutions et recourent à des fraudes électorales massives pour se maintenir au pouvoir, sans aucune sanction de la part de leurs homologues aux niveaux régional, continental ou international.

C’est ainsi que certains sont restés au pouvoir pendant plus de trois décennies, avec peu de résultats en termes de développement socio-économique. Même dans les pays où la démocratie électorale semble bien fonctionner, les dirigeants nouvellement élus ne tiennent souvent pas leurs promesses d’améliorer le bien-être des citoyens.

L’incapacité des gouvernements africains élus à développer leur pays a créé un mécontentement envers la démocratie. Les enquêtes menées par Afrobarometer dans 30 pays africains montrent que la proportion de citoyens satisfaits du fonctionnement de la démocratie dans leur pays est passée de 50 % à 43 % entre 2011 et 2021.

C’est pourquoi les récents coups d’État en Afrique, en particulier dans les pays francophones d’Afrique de l’Ouest, ont reçu un soutien massif de la part des populations. Celles-ci considèrent leurs dirigeants comme des marionnettes au service des intérêts de leur ancienne puissance coloniale, la France, au lieu de mettre en œuvre des politiques et des réformes qui amélioreraient leurs conditions de vie.

Des éléments montrent que les populations sont prêtes à résister aux coups d’État militaires  lorsqu’elles estiment que leurs dirigeants répondent à leurs besoins. En 2016, la Turquie a été le théâtre de la tentative de coup d’État la plus sanglante de son histoire politique. Avec un soutien extérieur, une partie de l’armée turque a tenté de renverser le président Recep Tayyip Erdoğan. À mesure que l’information se répandait sur les médias sociaux, des milliers de citoyens se sont rassemblés pour résister aux tirs de chars et aux bombardements aériens. Avec l’aide de soldats loyalistes, ils ont mis fin à la tentative de coup d’État.

Toutes les solutions pour endiguer la montée des prises de pouvoir militaires en Afrique doivent s’attaquer à la racine du problème. L’UA et les CER doivent rechercher avec attention les causes sous-jacentes et s’y attaquer.

Elles doivent réagir efficacement à la fraude électorale et aux « coups d’État constitutionnels » qui prolongent les mandats présidentiels. Les réunions devraient se concentrer sur l’amélioration de la gouvernance, la croissance inclusive et le développement, plutôt que de favoriser la mauvaise gouvernance en attendant qu’un coup d’État se produise, pour ensuite le condamner et imposer des sanctions qui nuisent davantage à la population qu’à la junte. Les jeunes Africains ne toléreront probablement aucune forme de néocolonialisme. Les dirigeants doivent donc expliquer à leur peuple en quoi la coopération avec l’Occident et d’autres parties prenantes est mutuellement bénéfique.

Les coups d’État militaires ne favorisent pas la bonne gouvernance, la démocratie et le développement en Afrique. Peu de faits démontrent que les prises de pouvoir répondent aux réels désirs des citoyens. Les putschistes ne parviennent généralement pas à réparer les dommages qui ont justifié leurs actions et finissent par être chassés du pouvoir par une autre intervention militaire, comme au Burkina Faso en 2022.

Tant que les dirigeants africains n’entendront pas le cri de leur peuple, il y aura d’autres coups d’État militaires qui bénéficieront du soutien des citoyens désespérés en quête de leaders tournés vers le développement et qui tiennent compte de leurs aspirations.

Kouassi Yeboua, chercheur principal, Afriques futures et innovation, ISS Pretoria

Cet article a été publié pour la première fois dans Africa Tomorrow, le blog d’Afriques futures et innovation de l’ISS.

 

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