La France, puissance illusoire ?

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La France s’imagine-t-elle plus puissante et plus influente qu’elle n’est ? Pendant deux ans, Richard Werly,  correspondant pour la France et l’Europe du média suisse Blick, après une longue carrière au Temps, et François d’Alançon, grand reporter et ancien chef du service étranger de La Croix, ont mené l’enquête et interrogé plus de 150 personnalités. Il en résulte un essai implacable et passionnant, Le Bal des illusions, sur le poids de la France dans le monde, ses chimères et ses réalités. Alors que l’échiquier international est en pleine mutation, notre pays conserve d’incomparables atouts mais doit, selon les auteurs, redimensionner son discours et sa stratégie à la mesure de ses moyens et de ses intérêts.

Votre ouvrage est sous-titré  « Ce que la France croit, ce que le monde voit ». Pourquoi avez-vous choisi d’écrire sur cette double perception de la France, à l’intérieur et à l’extérieur ?
Richard Werly  J’ai été longtemps correspondant à l’étranger dans différentes zones  de la planète et j’ai toujours été frappé par le fossé entre ce que veut la France, ce qu’elle affirme être capable de faire et la réalité de ce qu’elle peut délivrer. Le Japon où j’ai vécu reste par exemple passionné par la France, mais il n’attend plus grand chose politiquement de Paris. Le fossé entre les promesses françaises et la réalité s’est considérablement accru. L’idée de ce livre exigeait toutefois des précautions,. Je ne voulais pas m’attaquer seul à cette question. Si j’avais été Américain, Allemand ou Anglais, autrement dit ressortissant d’un pays au moins égal à la France, j’aurais pu  poser un diagnostic détaillé et ciblé sans craindre les procès en illégitimité. J’ai préféré faire équipe avec François d’Alançon, un commentateur très respecté des questions diplomatiques et de défense. Nous avons cumulé nos compétences et mêlé un regard français et un autre, plus étranger.

La France est la sixième puissance mondiale, la première destination touristique, elle est membre permanent du conseil de sécurité de l’ONU, possède l’arme nucléaire, est présente grâce à ses outre-mer sur les cinq continents. Et pourtant vous dites qu’elle a « mal à sa puissance ». Pourquoi ?
Richard Werly  Elle a mal à sa puissance parce qu’elle s’évertue à penser et à dire qu’elle reste une grande puissance. Elle s’accroche à ce statut. Or, assumer sa puissance lui coûte de plus en plus cher et ses responsables voient bien qu’elle n’en est plus capable aujourd’hui dans un contexte de compétition internationale.
Et donc, c’est ça qui fait mal. Prenons l’exemple de la proposition inopinée, mal préparée, d’une coalition internationale pour «lutter contre le Hamas» formulée  le 25 octobre 2023 par Emmanuel Macron. Qui peut croire que la France en aurait les moyens ? La seconde raison est que la France adore avoir mal, il y a une sorte de passion du déclinisme, du « french bashing » qui, quelquefois, est le fait de la presse étrangère, mais très souvent aussi des Français eux-mêmes.
Ils sont persuadés que le déclin est inéluctable alors ils aiment se victimiser. C’est pratique dans un sens car si on est victime, c’est de la faute de quelqu’un d’autre, pas de soi.

La puissance a en effet un coût que la France ne peut plus assumer, et sur le plan diplomatique, si on n’est pas économiquement fort, on ne peut pas peser…
Richard Werly En effet. La France a un gros problème : elle a un État structurellement trop dépensier. Comme je le dis parfois, ce pays est toxicomane à la dépense publique. C’est tout de même ennuyeux quand à côté de soi, on a des pays comme l’Italie par exemple qui ont eu le même problème mais s’y sont attaqués avec courage,  grâce à des réformes très douloureuses.  On pourrait aussi citer la Grèce.  L’Europe les a forcés à mener ces réformes alors que la France ne les a toujours pas faites. Vous me direz que l’ampleur du problème n’est pas la même. C’était sans doute vrai hier. Mais demain, si le tir n’est pas corrigé ?
L’autre sujet est celui de l’attractivité, dont, il faut le reconnaître, Emmanuel Macron s’est emparé avec un relatif succès. Pendant longtemps, la France avait une attractivité industrielle sur le déclin. En dépit du porte-étendard des géants du luxe, l’implantation d’usines était en panne. Si l’on en croit les statistiques et les annonces, on observe un redémarrage, de sorte que la double peine dépenses publiques astronomiques et attractivité en berne est en phase de correction. C’est une bonne nouvelle.

« Les Jeux Olympiques seront un bon baromètre »

La France est-elle, pour reprendre une formule que vous employez parfois, un pays qui voyage en première avec un billet de seconde ? Il ne parvient pas à se résoudre que les trente Glorieuses, c’est du passé.
Richard Werly Faisons l’analogie assez parlante avec le Royaume-Uni. Les Anglais, peut-être parce qu’ils sont pragmatiques, c’est en tous cas leur réputation, n’ont aucun problème à considérer qu’aujourd’hui, ils sont une puissance moyenne. De toute façon, cela fait longtemps que le Royaume-Uni a laissé les États-Unis annexer sa souveraineté.  La France n’a pas fait ça et, à mon avis, ne peut pas le faire. D’abord, parce que pour la France en tant que corps social, l’image d’un pays influent, souverain…issue de toute la rhétorique gaullienne, est existentielle.
Ensuite, la société française est fracturée, divisée, radicalisée dans certaines de ses franges, et si on ne lui propose pas un projet commun d’une grande France, il ne restera pas grand-chose pour la ressouder puisqu’en France, on n’accepte pas le communautarisme. Les Anglais, eux, l’acceptent, donc l’affaire est réglée. Chacun vit dans son coin et, si je puis dire, on est Britannique quand on a le temps.
Toute la cinquième République a été conçue par de Gaulle pour correspondre à une puissance, avec un système présidentiel, disons quasi impérial, jupitérien. Tout remonte au président, élu au suffrage universel, qui est le chef des armées. Mais cette construction institutionnelle, taillée pour un pays fort, génère une vraie difficulté d’adaptation à l’idée d’être une puissance moyenne.

Pour revenir aux fractures de la société française, à son « archipelisation » comme dit Jérôme Fourquet, y voyez-vous une des causes de son déclin ?
Richard Werly On aura la réponse dans trois mois avec les Jeux Olympiques. Ces Jeux vont-ils être une grande fête nationale, inspirant une fierté française ? Va-t-on retrouver cet élan, cet esprit qui avait soufflé lors de la Coupe du Monde de 1998 ? Si oui, je dirai « bravo ». Cela prouvera que dans le bal des illusions, il y a tout de même des intermèdes intéressants, voire que l’orchestre est capable de changer de musique. Je pense que ces Jeux seront un bon baromètre car ils vont dire si la France peut ou pas se ressouder, montrer au monde le meilleur d’elle-même. Il n’y a pas beaucoup de moments où on a l’occasion d’être « ensemble », c’est vrai dans tous les pays.
Je suis toutefois un peu dubitatif. La semaine dernière, j’ai fait un petit sondage dans un bistrot parisien auprès de visiteurs étrangers. Tous étaient sidérés de voir que les Jeux Olympiques étaient totalement absents du paysage français. Ils s’attendaient à voir des « Welcome » olympiques, des mascottes, des anneaux… un peu partout !  Si les J.O. sont une espèce d’évènement mal vécu, où tout le monde continue d’être en colère, énervé, ça signifiera que le mal est profond.
Sans parler de la polémique Aya Nakamura. Elle est l’artiste francophone la plus écoutée et la plus téléchargée dans le monde.  Dans cette affaire, la France a fait la démonstration que la francophonie, dont nous critiquons l’actuelle stratégie, n’est pas un vecteur d’influence politique. Mais là encore, attendons. Peut-être que la France va nous offrir un de ces virages en épingle dont elle a le secret, et que tout le monde, à la fin, applaudira Aya Nakamura..

Le sentiment anti-français s’amplifie en Afrique, notamment en Afrique de l’Ouest. L’un de vos chapitres s’intitule « Abandonner le casque blanc »  pensez-vous que la colonisation demeure un tabou et un boulet ?
Richard Werly Oui, nous en sommes convaincus. Il y a encore en France, qu’on le veuille ou non, chez une majorité de gens bien évidemment plutôt blancs et plutôt âgés de plus 50 ans, l’idée que la colonisation a malgré tout été un bienfait. Lorsque durant sa campagne de 2017, Emmanuel Macron avait dit en Algérie que la colonisation était un crime contre l’humanité, il a soulevé un tollé. Or, la colonisation est un crime, dire que c’est un crime contre l’humanité est un autre débat. Mais, il s’agissait tout de même d’annexer des territoires et des populations au service de la France.
Oui il y a un problème français avec la colonisation parce qu’elle est encore quelque part perçue comme celle de Jules Ferry : on est allé civiliser les Indigènes. Or voilà que l’actualité réveille ce passé. Les partis nationaux populistes puisent dans le registre colonial pour justifier – même s’ils prétendent le contraire – la domination d’une France blanche. Il y a des tentatives de dépassionner ce débat, mais il reste très clivant. Dès qu’on ouvre le sujet, on allume une mèche et donc bien évidemment le feu couve.

Le « Tinder » de la diplomatie

Dans le nouvel ordre mondial qui s’instaure, la France se veut « une puissance partenariale » ou « une puissance d’équilibre ». Ce concept est-il compris à l’étranger?
Richard Werly Il y a deux difficultés majeures. D’abord, pour être une puissance partenariale, il faut que les autres nous voient comme un possible partenaire, c’est à eux d’en avoir envie. C’est un peu le « Tinder » de la diplomatie, on est sur le marché on veut être partenaire, mais encore faut-il les trouver. Or, la France ne répond pas à cette seconde partie de l’équation. L’autre difficulté est qu’il me paraît compliqué de trouver des partenaires, si in fine, on veut rester le premier, répéter à l’envi qu’on est « doté » de l’arme nucléaire. En gros, la France dit : « je cherche des partenaires mais je ne suis pas dans la même ligue que vous ». Pas simple dans ce cas de constituer une équipe solidaire de partenaires égaux.

Vous êtes Franco-suisse. Quelle perception de la France ont les Suisses ?
Richard Werly La réponse ne sera pas la même selon qu’elle est posée à Zurich ou à Genève pour des raisons évidentes de langue, de proximité, etc. même si parmi les 150 000 suisses environ qui vivent en France, il y a, je crois, plus de la moitié de Suisses alémaniques.
Globalement, la France est pour la Suisse un voisin avec lequel elle est irrémédiablement liée. La Suisse, on ne le sait pas beaucoup, est le seul pays au monde à avoir un traité de paix perpétuelle avec la France, signé en 1516 à Fribourg. Et j’ajoute une petite spécificité pour la Suisse romande francophone : les habitants savent que quand la France est forte, la Suisse romande en profitera toujours pour des raisons ombilicales, de liens, de culture.
Une France en mauvais état n’est jamais une bonne nouvelle pour la Suisse francophone. Les Suisses voient également la France comme un pays difficile à comprendre parce que les Français ne réfléchissent pas comme eux,  ne fonctionnent pas comme eux,  leurs systèmes politiques sont aux antipodes avec d’un côté un système « basiste » fondé sur la démocratie directe et de l’autre un système centralisé.
La France est en outre considérée extraordinairement féconde sur le plan intellectuel, ce qui n’est pas vraiment le cas de la Suisse. Enfin, et ce sera la note négative, on voit la France comme un pays qui se gâche par ses déficits, par son incapacité à poser les questions de manière simple, qui se met facilement en colère.  Les Suisses aimeraient voir la France danser un autre bal que celui des Illusions.

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