La France entretient un statu quo criminel en République centrafricaine

0
210
La montée du sentiment anti-français en Centrafrique est avant tout le fruit d’une politique française qui conserve une forte emprunte coloniale.

La République centrafricaine (RCA) prévoit d’organiser des élections présidentielles et législatives en décembre 2020. Pour se faire réélire, Faustin-Archange Touadéra peut compter sur l’ingénierie de Moscou en matière d’interférences électorales. L’irruption russe depuis 2018 dans l’un des bastions du pré-carré français n’est pas du goût de Paris qui voit ses intérêts historiques menacés sur le continent africain.

Pour contrer les ambitions du Kremlin, des réseaux français en Afrique s’activent dans la plus grande discrétion. Investis dans une guerre par procuration, la France comme la Russie instrumentalisent des acteurs nationaux et régionaux pour asseoir leur influence en RCA, et plus généralement en Afrique centrale. Dans un pays déjà rongé par la pauvreté, la maladie et l’insécurité, ces rivalités géostratégiques entretiennent un statu quo criminel que la France devrait cesser de soutenir.

Alors que le président Donald Trump est entièrement absorbé par sa réélection, Emmanuel Macron et Vladimir Poutine s’activent dans les affaires de ce monde. Et non sans friction. À l’été 2019, l’Élysée cherche à renouer le dialogue avec Moscou mais à peine sept mois plus tard, Macron annonce que la Russie va « continuer à essayer de déstabiliser » les démocraties occidentales. Cette valse politique franco-russe est révélatrice d’un bouleversement de l’ordre mondial. Défiant l’hégémonie occidentale, des guerres hybrides sont menées sur des terrains toujours plus nombreux. Pour étendre son influence, la Russie s’attaque au poumon du système démocratique : les élections. Son discours anti-occidental, teinté d’anti-hégémonisme, trouve ainsi un écho tout particulier parmi les dirigeants politiques des anciennes colonies africaines… de la France.

En déployant à Bangui le groupe Wagner, l’armée de l’ombre du Kremlin à l’étranger, Moscou a créé l’effet de surprise. L’installation d’un concurrent de poids, allié de la Chine sur le terrain, a jeté un froid dans les relations diplomatiques déjà fragiles entre Touadéra et Macron. Après une absence prolongée de 40 ans, Moscou garde à l’esprit le coup d’État de 1979 organisé par la France qui avait mené au renversement du régime de Jean-Bedel Bokassa et à la rupture des relations diplomatiques avec le bloc soviétique. Dans la foulée, les contrats dans les secteurs de la défense et des mines octroyés à l’URSS avaient été annulés.

De retour en RCA en 2018, les réseaux russes du groupe Wagner ont ironiquement choisi d’installer leur base de formation militaire sur les ruines de l’ancien palais présidentiel de Bokassa, à Berengo. Depuis, le message est clair : la Russie et son armée de l’ombre sont bien décidées à sécuriser leurs investissements dans le pays et ainsi garantir la réélection d’un candidat favorable aux intérêts russes.

L’Élysée s’offusque aujourd’hui des tactiques non conventionnelles déployées par le Kremlin. Pourtant, les interférences électorales et le système de coups d’état ne sont pas l’exclusivité de la Russie. La France y a eu aussi recours pour maintenir son emprise sur ses anciennes colonies. En coulisse d’ailleurs, les réseaux politiques et militaires français s’accordent aujourd’hui sur un point : le président Touadéra doit partir et avec lui, le groupe Wagner.

Dès le mois d’avril 2018, le Ministre français des Affaires Étrangères, Jean-Yves Le Drian, entame une tournée africaine pour discuter de la RCA et de la présence russe, mais il choisit volontairement d’éviter Bangui. Au même moment, les réseaux militaires français s’activent. Ils encouragent une alliance entre groupes armés issus de la coalition Séléka, les mêmes qui avaient pris le pouvoir dans la violence en 2013. Abdoulaye Hissène, un seigneur de guerre et chef militaire du Front populaire pour le redressement de la Centrafrique (FPRC), indique alors à des journalistes français que « mes hommes sont à Bangui, ils n’attendent que le feu vert politique » pour renverser Touadéra. À la même période et non sans hasard, lui et ses hommes s’en prennent aux intérêts pétroliers chinois puis à un convoi russe du groupe Wagner. Ce feu vert politique, Hissène l’attendait de… la France. Un haut gradé du FPRC, Fadoul Bachar, le confirme en déclarant à la même période à un journaliste « nous voulons une rencontre avec les autorités françaises pour nous donner une directive ou une feuille de route bien taillée (…). Il faut le départ de Touadéra ». Si l’opération coup d’État a finalement échoué, les pressions militaires sur le régime de Bangui ont mis à jour sa vulnérabilité face aux groupes armés toujours plus menaçants.

Le Kremlin et le groupe Wagner ont su exploiter cette fragilité en renforçant leur emprise sur les institutions publiques et la souveraineté nationale. Fin 2017, la Russie obtient le feu vert du Conseil de Sécurité de l’ONU pour livrer des armes et envoyer des formateurs militaires. Dans la foulée, le groupe Wagner déploie à Bangui un conseiller présidentiel en matière de sécurité, Valery Zakharov, et environ quarante forces spéciales pour assurer la première ceinture de sécurité du président Touadéra. En à peine un an, les réseaux du groupe Wagner ont placé des alliés au plus haut niveau de l’État centrafricain, à la présidence, à la primature et au bureau de l’Assemblée nationale. Un accord de coopération militaire a aussi été signé, des armes et des blindés ont récemment été livrés et des contrats miniers ont été attribués. Pour étendre l’influence russe, le groupe Wagner s’est appuyé sur une guerre médiatique et idéologique en finançant une partie de la presse centrafricaine et en propageant, avec le soutien du régime de Bangui, des menaces, des intimidations et des incitations aux meurtres. Et pour s’assurer de consolider cette emprise au-delà des échéances électorales, le groupe Wagner tente d’arracher un accord avec les chefs des groupes armés pour contraindre les populations vivant dans les territoires qu’ils contrôlent à voter pour le président Touadéra.

Autrefois qualifié de guerre civile, le conflit en Centrafrique est aujourd’hui polarisé autour de l’axe franco-russe. C’est dans ce climat tendu que le premier tour des élections présidentielles et législatives doit se tenir le 27 décembre. Les interférences électorales visent à imposer une classe dirigeante qui saura protéger les intérêts, non pas des Centrafricains, mais des puissances étrangères. La montée du sentiment anti-français en RCA est avant tout la résultante d’une politique qui conserve une forte emprunte coloniale. Et bien que le président français ait lui-même déclaré que la colonisation est « un crime contre l’humanité et une vraie barbarie », les réseaux français actifs en Afrique continuent de faire obstacle à l’émergence d’une classe politique au service de la population.

Tant que la France continuera de fermer les yeux sur l’action néfaste de ces réseaux, elle continuera de s’aliéner les Centrafricains et les populations d’autres pays africains, qui percevront l’arrivée d’une autre puissance comme une libération. La France dispose encore d’une grande influence en Centrafrique et il ne tient qu’à elle de l’utiliser pour défendre les valeurs universelles de paix, de droits de l’homme et de démocratie.

Le Club est l’espace de libre expression des abonnés de Mediapart. Ses contenus n’engagent pas la rédaction.

 

LEAVE A REPLY

Please enter your comment!
Please enter your name here