La Centrafrique, laboratoire de Wagner : « Le pays ressemble à une colonie russe »

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Analyse

La Centrafrique, laboratoire de Wagner : « Le pays ressemble à une colonie russe »

Cinq ans après leur arrivée à Bangui, les hommes de la galaxie Wagner ont bâti un empire économique. Un modèle de prédation qu’ils cherchent à dupliquer ailleurs.

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Arrivés en 2018, les mercenaires de Wagner ont mis la main sur les secteurs stratégiques du pays. / AFP

Par Charlotte Lalanne, avec Sophie Douce Publié le 21/05/2023 à 07:00

Il y a des silences qui coûtent cher. Washington et Paris paient encore celui du 13 décembre 2017 au Conseil de sécurité des Nations unies. Ce mercredi d’hiver, à New York, les membres permanents ont jusqu’à 20 heures pour s’opposer à la demande de dérogation présentée la veille par la Russie pour livrer des armes à la Centrafrique, sous embargo depuis 2013. 20 heures passent. Pas d’objection. Les premières armes et instructeurs russes débarquent quelques semaines plus tard à Bangui, la capitale centrafricaine, suivis par des formateurs moins officiels… « On a vu arriver des hommes blancs en tenues militaires dépareillées, sans insigne de corps, chaussés de bottes de toile, se souvient l’ancien Premier ministre Martin Ziguélé (2001-2003), une figure de l’opposition. Cinq ans après, les mercenaires de Wagner ont bâti un empire économique et tiennent le président en otage. »

A la tête d’un Etat de 5,5 millions d’habitants enclavé au cœur de l’Afrique centrale et menacé par une rébellion, Faustin Archange-Touadéra a fait de cette armée de l’ombre proche de Vladimir Poutine sa garde prétorienne. Une assurance-vie à prix d’or. « En échange de cette protection, Wagner a mis la main sur les secteurs stratégiques du pays, souligne l’un des enquêteurs du collectif All Eyes On Wagner (AEOW), qui scrute les activités de la société. Or, diamants, bière, sucre, bois, la Centrafrique ressemble de plus en plus à une colonie russe… »

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Dès janvier 2018, les hommes de « l’orchestre » (le surnom que se donne Wagner) prennent leurs quartiers à Berengo, l’ancienne résidence de l’empereur Bokassa 1er, transformée en camp militaire. Plusieurs sociétés minières éclosent. Toutes mènent à un seul individu : Evgueni Prigojine, un homme d’affaires connu pour ses basses œuvres en Syrie, en Libye et au Soudan, où il joue les poissons-pilotes pour le Kremlin. Dans son viseur, le pétrole en Syrie et en Libye, l’or et les diamants au Soudan. Et la Centrafrique. Deux entreprises minières, Lobaye Invest et Midas Ressources, y obtiennent le sésame des autorités, dans des conditions douteuses. En 2019, le permis de la mine de Ndassima (Centre), l’un des plus grands gisements d’or du pays, est retiré au consortium canadien Axmin et réattribué à Midas Ressources.

Pillage systématique

Très vite, la pieuvre Wagner étend ses tentacules, en usant des mêmes recettes dans la filière bois. Le collectif All Eyes On Wagner détaille son modus operandi dans sa dernière enquête, photos et dates à l’appui. Mars 2019 : la société Bois rouge est créée. L’année suivante, un décret annule le permis d’exploitation d’Industrie forestière de Batalimo, la plus ancienne société forestière de Centrafrique, à capitaux français. Dans les six mois, le terrain est alloué à Bois rouge. L’exploitation démarre en juillet 2021. Mais dès juillet 2022, AEOW pointe les liens de l’entreprise avec Wagner.

Dans l’œil du cyclone, la société mue pour devenir, en décembre, Wood International Group (WIG)… et poursuit ses affaires. Une méthode des plus classiques.

« Sanctionner les membres de Wagner et ses affiliés est un vrai défi pour les Occidentaux, souligne Raphaël Parens, chercheur associé au think tank américain Foreign Policy Research Institute. Jusqu’à présent, ils ont pu cibler certaines entreprises, mais Wagner est une hydre : dès que l’une de ses entités est ciblée, le groupe recréé d’autres écrans. »

Selon les estimations de l’organisation AEOW, « Bois rouge/WIG perd de l’argent en 2021 et 2022, mais devient rentable dès 2023 avec 367 550 euros. A la fin de la concession (trente ans), elle pourrait cumuler 36,121 millions d’euros. » Stocké au camp de Kassaï à Bangui, l’une des plus grandes bases militaires du pays, le bois est exporté par la mer via le port camerounais de Douala vers des clients chinois mais aussi européens, révèle cette enquête.

Que restera-t-il des forêts centrafricaines cédées à Bois rouge sans la moindre exigence sociale ni environnementale ? « Nous ne sommes pas une force armée classique, mais un véritable groupe criminel organisé et paramilitaire. Mes gars entrent dans des pays africains et n’y laissent rien de vivant », se vantait l’été dernier Evgueni Prigojine, devant des prisonniers russes qu’ils tentaient de recruter pour combattre en Ukraine. Les faits lui donnent tristement raison en Centrafrique, où ses hommes sont soupçonnés de crimes de guerre sur les populations locales.

La mafia Wagner

Quant aux méthodes de Wagner pour préserver ses intérêts économiques, elles relèvent là encore d’une véritable mafia. « Une série d’actes non attribués ont ciblé des entreprises françaises en Centrafrique, rappelle Charles Bouëssel, ancien journaliste dans le pays, aujourd’hui consultant à l’International Crisis Group : l’incendie du siège d’Orange en 2021, le jet de cocktail molotov sur un entrepôt de Castel [NDLR : le géant français de la bière] et une campagne de communication contre ce même groupe au moment où Wagner lançait sa propre marque de bière. » Plus grave, les mercenaires russes sont soupçonnés d’avoir assassiné neuf employés chinois d’un site minier en mars dernier.

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Prêt à tout pour étendre son empire, Wagner a récemment pris pied au Mali en pactisant avec la junte au pouvoir contre des concessions d’or, et il lorgne désormais les voisins sahéliens. Le 7 décembre 2022, le Premier ministre du Burkina Faso s’est rendu à Moscou pour une « visite privée » effectuée à bord d’un avion de l’armée de l’air malienne. « Un déplacement organisé par Wagner pour Wagner, fulmine un diplomate occidental. Le chef du gouvernement y a rencontré des hauts responsables du groupe, qui a probablement proposé ses services. » Selon cette même source, ce déplacement a été suivi d’une visite d’une « équipe de Wagner », composé d’une dizaine « d’organisateurs, de logisticiens et de géologues » dans la capitale burkinabè, à la fin de l’année 2022.

Pendant ce temps, la machine propagandiste de Prigojine tournait à plein régime. Depuis février 2022, les pages d’actualité et les groupes relayant des messages contre la France et pour la Russie se sont multipliés sur Facebook. Une nébuleuse de médias factices et de faux comptes a vu le jour. Au cœur de cette galaxie de la désinformation, le Groupe panafricain pour le commerce et l’investissement (GPCI), une agence spécialisée dans le commerce d’influence et de désinformation basée à Lomé et dirigée par Harouna Douamba, un lobbyiste proche de la galaxie Wagner.

Cet Ivoirien s’est fait connaître en Centrafrique, où il a lancé plusieurs campagnes prorusses et antifrançaises. Si la présence de Wagner n’est pas encore authentifiée au Burkina Faso, les petits télégraphistes de Moscou préparent visiblement le terrain… A Ouagadougou, un bar vient d’être rebaptisé « Wagner VIP ».

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