La Cédéao à l’épreuve des « coups d’Etat nouvelle génération »

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Par Francis LALOUPO

[ÉDITO] La Cédéao à l’épreuve des « coups d’Etat nouvelle génération »

Confrontée à une série inédite de coups d’Etat dans la région, la Communauté économique des Etats d’Afrique de l’Ouest (Cédéao) doit mobiliser des ressources politiques et diplomatiques exceptionnelles pour à la fois ramener les pays suspendus dans l’espace communautaire, et garantir la paix et la sécurité dans une région menacée par des formes nouvelles d’aventurisme politique.  

La prochaine Conférence des chefs d’Etat de la Cédéao qui se tiendra le 10 décembre prochain à Abuja sera dominée par la problématique des sanctions décidées à l’encontre des régimes putschistes du Mali, Niger, Burkina Faso et de la Guinée qui ont imposé à leurs pays de longues périodes de transition. Alors que les pays de la région affrontent une conjoncture économique particulièrement difficile, la question des sanctions a pris, au sein de la Cédéao, les allures d’une épreuve historique. Compte tenu des impacts de ces mesures sur la vie des populations, il s’agit de s’employer, y compris malgré soi, à gérer la difficile combinaison de la solidarité traditionnelle entre Etats, du réflexe compassionnel et de la sauvegarde des principes qui fondent l’organisation.

Le 10 décembre prochain, il sera pourtant difficile pour les chefs d’Etat de la Cédéao de lever les sanctions, tant il est vrai que l’on a assisté au cours des derniers mois à une coagulation des contentieux entre les pays visés et l’organisation. Au Mali, le report du processus électoral entraînant une probable prolongation de la transition n’est pas de nature à susciter la bienveillance de la Cédéao. Le schéma est à peu près le même au Burkina Faso où il est désormais acquis, selon les autorités militaires, que la « transition durera le temps qu’il faudra ». Si le régime militaire guinéen s’applique à observer une forme de discrétion tactique dans cette diagonale du putsch, le Niger apparaît comme le plus exposé aux conséquences des sanctions.

Putschs, sanctions, bravade et rapport de force

Au cours de la dernière semaine de novembre, la junte de Niamey aurait purement et simplement rejeté des propositions de sortie de crise formulées par le Nigéria qui assure actuellement la présidence en exercice de la Cédéao. Point central de cette offre de négociation, la libération du Président renversé, Mohamed Bazoum, et le départ de ce dernier vers un pays de son choix, hors espace Cédéao. En contrepartie de cette disposition, le Nigeria se serait engagé à œuvrer en faveur d’une levée totale ou partielle des sanctions. Vindicatif, le chef de la junte, le général Abdourahamane Tchiani aurait rejeté cette forme d’arrangement. Manifestement, entre la séquestration prolongée du président Bazoum et la levée des sanctions, la junte a fait son choix…

Pendant ce temps, au Niger, les sanctions frappent durement tous les secteurs vitaux de l’économie nationale. Manque de liquidités, entreprises locales et étrangères menacées de disparition, commerçants reconvertis à la contrebande, opérations logistiques aux frontières livrées au chaos… S’exprimant au micro de la Deutsche Welle, Salamatou Abdoulaye, membre du Comité de soutien de la junte, résume ainsi la situation : « Au début on avait applaudi, on était très content et on était vraiment engagé, motivé vraiment de suivre et soutenir le CNSP (Conseil national pour la sauvegarde de la patrie, junte au pouvoir au Niger, NDLR). Mais aujourd’hui avec la situation difficile, la population est très confuse parce qu’il y a la cherté des denrées, surtout le riz. Il y aussi les salaires qui sont bloqués. C’est difficile pour une famille. Ça joue beaucoup sur la population parce qu’on est dans une situation très délicate ».Même constat de la part de Souley Oumarou, président du Forum Pour une Citoyenneté Responsable : « Aujourd’hui, après 4 mois, on sent que la machine du CNSP tarde à démarrer. On peut penser même qu’elle est grippée au vu en tout cas du contexte social très critique. Vous avez donc la cherté de la vie et vous avez la non-disposition des produits de première nécessité. Je pense bien que c’est un étouffement puisque les fonctionnaires aussi n’arrivent pas à avoir les salaires à temps. Et donc à la fin du mois, on se demande : est-ce que ce mois il y aura salaire ou pas. »

Après avoir brandi la menace d’une intervention armée au lendemain du putsch en août dernier au Niger, la Cédéao aura tenté, à maintes reprises, de proposer à la junte des solutions négociées afin, précisément, d’éviter au pays les conséquences, singulièrement sévères ici, du protocole de sanctions.  Mais force est de constater désormais qu’au Niger, tout comme au Mali et au Burkina Faso, la junte a choisi la voie de la bravade et du rapport de force vis-à-vis de l’organisation régionale. Il est vrai que lesdirigeants de ces régimes et leurs affidés disposent, davantage que les populations, des moyens personnels pour se préserver des traumatismes des sanctions et d’une périlleuse crise budgétaire et économique. Alors, quelle sera l’issue de cette forme de rupture avec la logique régionale ? De quelles marges de manœuvre disposent notamment les autorités militaires de Niamey pour poursuivre leur aventure malgré les affres des sanctions ? Réponse de Djibrilla Idrissa, secrétaire général de la Confédération Démocratique des Travailleurs du Niger : « Tant qu’on ne privilégie pas les négociations, nous n’allons pas sortir la tête de l’eau le plus tôt possible. Disons clairement les choses : le CNSP doit avoir la volonté, l’engagement, la détermination de négocier avec les partenaires extérieurs ou bien les organes communautaires dans lesquels se trouve le Niger, pour qu’on puisse normaliser le fonctionnement de l’Etat du Niger ». Des propos qui évoquent un « principe de réalité », incompatible avec l’agenda d’une junte qui peine à expliquer les raisons qui l’ont amené à ne plus redouter l’impasse.

Une communauté régionale de destin 

La récente multiplication des coups d’Etat ébranle l’édifice Cédéao, confrontée aux divers foyers de crise politique, mais aussi au questionnement sur sa propre légitimité. L’intelligence active de l’organisation n’avait peut-être jamais été autant sollicitée. Les acteurs des coups d’Etat dits « nouvelle génération » semblent se défier des notions de subsidiarité, complémentarité, coopération et solidarité qui ont jusqu’ici constitué la substance des politiques d’intégration régionale.

Souvent critiquée, parfois questionnée sur sa raison d’être, la Cédéao semble avoir adopté au cours des dernières années, une posture de résistance aux vents mauvais. Face à l’épreuve de cette version nouvelle de coup d’Etat initiée au Mali à partir de 2020, avant sa reproduction au Burkina Faso, au Niger et, moins ostentatoirement, en Guinée, la Cédéao s’abrite derrière le bouclier des « principes », pour traverser la tempête des critiques, et imposer autant que possible son autorité vis-à-vis des régimes putschistes qui ne cachent pas leur volonté de s’en affranchir. La question est devenue existentielle pour une organisation régionale souvent traversée par ses contradictions organiques. Comment, eu égard aux défis actuels, sauvegarder les facteurs de cohésion de cette région, et renouer pleinement avec les acquis qui ont valu à la Cédéao d’être saluée au cours des dernières décennies comme un exemple de réussite en matière d’intégration ? Peut-être en n’oubliant jamais d’associer en tout temps, et toujours plus, les populations et les opinions aux enjeux historiques de cette exigeante, patiente et nécessaire construction d’une communauté régionale de destin.

Francis Laloupo, Journaliste, Enseignant en Géopolitique.
Isi Africa

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