Intervention militaire contre le Fact dans le sud libyen

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Intervention militaire contre le Fact dans le sud libyen

Sandrine Blanchard
29 août 2023

Le chercheur Jalel Harchaoui analyse la volonté de Mahamat Déby de neutraliser les rebelles du Fact maintenant. Et les hésitations du maréchal Haftar vis-à-vis de ses anciens mercenaires.

Vendredi dernier [25.8.23], le maréchal Haftar, qui contrôle l’est de la Libye, a annoncé une vaste opération militaire contre les rebelles tchadiens du Fact, présents sur son territoire.

Entretien avec Jalel Harchaoui

05:03

Le Front pour l’alternance et la concorde au Tchad est un mouvement rebelle qui s’oppose au président de la transition tchadienne, Mahamat Idriss Déby.

Or, les témoins oculaires ne confirment pas de frappes des combattants pro-Haftar dans le sud de la Libye. En revanche, des militaires tchadiens ont bien fait des incursions en Libye contre le Fact. Il s’agirait donc davantage d’une opération menée à l’instigation du Tchad. Pourquoi… et pourquoi maintenant ? C’est ce que nous explique Jalel Harchaoui, spécialiste de la Libye et chercheur associé au sein du Royal united services institute à Londres.

DW : Jalel Harchaoui, qui sont ces rebelles tchadiens qui sont présents dans le sud de la Libye?

La principale focalisation du président Déby du Tchad, c’est le groupe Fact, celui qui a été responsable de cet état de confusion et de ce désordre créé en avril 2021, et c’est l’environnement qui a vu la mort du président Déby Itno. Aujourd’hui, le président Mahamat Déby du Tchad considère que c’est le moment de venir taper sur le Fact, de préférence avec l’aide du maréchal Haftar, sur le sol libyen.
Donc,c’est une opération qui serait à l’instigation du président tchadien.

Le président du Tchad est très, très sollicité, en ce moment. D’abord à cause de la guerre au Soudan, et, plus récemment, à cause de la crise au Niger.

Au Soudan, certains acteurs, comme les émirats arabes, sont venus le voir pour lui offrir de l’aide militaire, mais aussi pour lui demander une certaine indulgence par rapport à la faction qu’il préfère le moins : celle des Forces rapides de soutien, les forces du général Hemedti. Et dans le cadre de la crise au Niger, où il est encore question d’une intervention militaire qui serait menée par la Cédéao – car c’est encore une possibilité – l’armée du Tchad est considérée comme nécessaire. Le président Déby a tendance à dire : puisque vous me demandez des services, j’aimerais bien profiter de ce moment pour aller faire quelque chose qui soit utile pour moi.

DW : Comment expliquer que, jusqu’à présent, le Fact ait pu rester dans le sud de la Libye ? Il a même été allié, un temps, avec le maréchal Haftar.

J’ai tendance à rejeter le mot « alliance » parce qu' »alliance » signifie qu’on est sur un pied d’égalité n’est pas vraiment ce qui s’est passé. Le Fact a opéré en tant que force mercenariale, c’est-à-dire qu’ils ont été rémunérés par le maréchal Haftar, notamment durant la guerre contre Tripoli en 2019- 2020. Or Haftar a une réputation qu’il aimerait bien garder, c’est la réputation d’un recruteur qui ne se retourne pas contre ses propres mercenaires.

Et avec l’évolution de ce qui se passe à travers toute la région, ce n’est pas du tout le moment où Wagner veut réassister à la destruction d’une force comme le Fact, parce qu’on sait très bien que les relations entre Deby et les Russes ne sont pas bonnes. Le Fact représente une cartouche, si vous voulez, qu’il ne faut pas forcément détruire si on obéit à la logique russe.

DW : On avait parlé aussi d’une incursion de soldats tchadiens en Libye. 

Oui ! Ça, par contre, c’est tout à fait réel. Le vrai début de cette opération, c’est la détermination des forces tchadiennes à traverser la frontière, en ayant prévenu les acteurs libyens, à l’est et à l’ouest, de traverser la frontière et de dire : puisque personne ne s’en occupe, moi, je vais m’en occuper C’était il y a deux semaines. Mais l’annonce [du maréchal Haftar] a eu lieu seulement vendredi. Donc, vous voyez, il y a un décalage, il y a une réticence.

DW : Est-ce qu’on pourrait imaginer que ces annonces tonitruantes du maréchal Haftar sont simplement un message à destination de Mahamat Déby pour lui dire : « Tu peux venir, on ne va pas aller jusqu’à nous battre, nous, pour défendre le Fact » ?

Oui. Maintenant, je ne dis pas que Haftar ne fait rien. Il y a une action que les forces de Haftar ont menée, notamment la brigade Zariq Bin Ziyad, qui est menée par son fils Saddam, c’est à l’encontre des civils. Il y a des immeubles à moitié construits, restés en plan depuis 2011, qui s’appellent les immeubles chinois de la municipalité d’Oumm al Araneb.

DW: … des immeubles qui étaient destinés aux civils libyens déplacés, c’est ça ? Et qui ont été squattés par des Tchadiens…

…squattés notamment par des Toubous, des Nigériens… En tout, il y a des centaines de familles pas armées qui ont été déplacées de force par les forces d Haftar, Attaquer les civils, c’est toujours plus facile.

DW : Encore un mot sur les divers trafics qui pullulent aussi dans la région : trafic de drogue, mais aussi d’être humains ou d’armes où est-ce qu’on en est dans cette région, actuellement?

Les volumes trafiqués ont tendance à augmenter d’année en année. Et quand on a ce système de d’équilibre qui permet de faire passer le carburant de contrebande, quand on peut faire passer les êtres humains, qu’il suffit de payer et que ça fonctionne bien, alors il y a généralement une grande réticence de la part d’acteurs qui participent à ces trafics, notamment les forces du maréchal Haftar.

Dans ce contexte-là, si on a une force armée qui se dépeint comme une force de sécurité, faire la guerre, c’est perdre des partenaires et c’est perturber les flux de trafic.

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