France-Russie − Duel entre Le Drian et Prigojine : jusqu’où ira la nouvelle guerre froide en Afrique ?

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POLITIQUE

France-Russie − Duel entre Le Drian et Prigojine : jusqu’où ira la nouvelle guerre froide en Afrique ?

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20 décembre 2021 à 10:44
Par Mathieu Olivier
Mis à jour le 20 décembre 2021 à 10:53

Initiées par la diplomatie française et Jean-Yves Le Drian, les sanctions de l’Union européenne contre le groupe Wagner et plusieurs personnalités liées à son financier présumé, Evgueni Prigojine, relancent le bras de fer entre la France et la Russie. De Bruxelles à Moscou, en passant par Bangui et Bamako, décryptage d’un affrontement.

Inutile de parcourir Saint-Pétersbourg à la recherche de son siège social. Inutile également de chercher un numéro de téléphone ou une adresse mail pour le contacter. Tout aussi inutile, enfin, de vouloir s’adresser à un patron de l’entreprise. Le « groupe Wagner » a accédé ces dernières années au rang de star des discussions diplomatiques internationales entre l’Est et l’Ouest. Mais, officiellement, il n’a aucune existence légale. Pour reprendre les termes de l’Union européenne, qui lui a imposé le 13 décembre des sanctions, le groupe est « une entité militaire privée non constituée en société », en d’autres termes un fantôme juridique aux employés bien réels.

Le Conseil européen – l’organe exécutif de l’UE – a donc adopté des « mesures restrictives » contre Wagner, mais surtout contre « huit personnes et trois entités qui lui sont liées » : Aleksandr Kuznetsov (commandant, blessé en Libye en 2019), Dimitri Outkin (fondateur, ex-officier du renseignement militaire russe), Stanyslas Dychko (mercenaire en Syrie), Valery Zakharov (considéré comme le représentant de Wagner en Centrafrique), Denis Kharitonov (commandant dans le Donbass, en Ukraine), Serge Shcherbakov (combattant dans le Donbass), Andrey Troshev (chef d’état-major en Syrie), Andrey Bogatov (commandant en Syrie), Velada LLC, Mercury LLC et Evro Polis LLC (sociétés pétrolières et gazières opérant en Syrie).
« Les personnes inscrites sont impliquées dans de graves violations des droits de l’homme, y compris des actes de torture et des exécutions et assassinats extrajudiciaires, sommaires ou arbitraires, ou dans des activités de déstabilisation dans certains des pays où le groupe opère, notamment en Libye, en Syrie, en Ukraine (Donbass) et en République centrafricaine », a expliqué le conseil des Affaires étrangères de l’Union européenne, citant également une « influence malveillante (…) dans la région du Sahel ». Les personnes et entités inscrites font donc désormais officiellement l’objet d’un gel des avoirs dans l’UE ou encore d’une interdiction de pénétrer sur le territoire de l’Union.

Le Drian, le glaive de Paris

Dans la salle circulaire où se réunissent les ministres des Affaires étrangères européens, ce 13 décembre, un homme se sait en première ligne. Il se nomme Jean-Yves Le Drian. Le Français est l’un de ceux qui a le plus poussé à l’adoption de sanctions contre le groupe Wagner. Ulcéré par la situation en Centrafrique, où Paris a peu à peu perdu pied face à Moscou et Wagner, inquiet des ambitions du même groupe au Mali et au Sahel, le ministre breton a mis le Quai d’Orsay au travail depuis de longs mois, avec l’assentiment et les encouragements du président Emmanuel Macron. Alors que la France héritera en janvier de la présidence tournante de l’UE, les sanctions européennes font partie de la stratégie de Paris.
Sous les lambris bruxellois, Jean-Yves Le Drian a bien conscience d’avancer un pion de plus dans la partie d’échecs qui oppose Paris à Moscou. « Ce sont des sanctions réelles, qui visent des personnes et des entreprises. Mais c’est aussi symbolique : cela officialise un bras de fer politique », se réjouit un diplomate européen. « Il s’agit avant tout de montrer que les Européens ne restent pas sans rien faire face à la Russie et à son activisme en Ukraine, en Syrie et en Afrique. L’objectif, c’est aussi de mettre en lumière une confrontation et d’éviter de perdre du terrain au Sahel comme on l’a fait en Centrafrique », ajoute cette source.

La réponse de Moscou ne tardera pas : le 14 décembre, au lendemain de l’annonce des sanctions, le ministre des Affaires étrangères russe, Sergueï Lavrov, raillait « l’hystérie qui s’est propagée en Occident » au sujet de Wagner.

Jamais avare de tirades anti-occidentales, le patron de la diplomatie russe pointait également du doigt « la jalousie d’anciennes métropoles européennes à l’égard des États d’Afrique et du Moyen-Orient » dont elles ont été « forcées de reconnaître en leur temps la souveraineté et l’indépendance ». « Les entreprises militaires privées ne sont pas contrôlées par nos autorités », affirmait encore le ministre, défendant le « droit souverain » des pays à y avoir recours et précisant que Moscou « se réserv[ait] le droit de répondre aux actions hostiles de l’UE ».
« C’est intéressant, sourit une source proche du Quai d’Orsay. D’un côté, les Russes nous disent que Wagner n’existe pas et qu’ils ne contrôlent pas les sociétés de sécurité privée. De l’autre, ils font savoir qu’ils peuvent répliquer. »

Prigojine, l’intouchable de Saint-Pétersbourg

Au-dessus du duel diplomatique opposant tour à tour Emmanuel Macron à Vladimir Poutine et Jean-Yves Le Drian à Sergueï Lavrov, l’ombre d’un autre personnage plane. Lui ne fait pas partie des sanctionnés du 13 décembre. Son nom : Evgueni Prigojine. Ancien patron de fast-food, condamné pour escroquerie et incitation à la prostitution en 1981, cet intime du président russe a fait fortune dans le hot-dog à la chute de l’URSS. Surtout, il a profité de son entregent à Saint-Pétersbourg, le fief de l’actuel maître du Kremlin, pour faire sa place en Russie et est aujourd’hui considéré par l’UE et par le Trésor américain comme l’un des fondateurs et le principal financier du groupe Wagner.

Dimitri Outkin, l’ancien agent des renseignements militaires visé par les sanctions de l’UE, est l’un de ses proches. Les services d’investigation européens et américains estiment qu’une des entreprises qu’il a codétenue et contrôle toujours, Concord, sert de paravent aux activités de nombreuses autres sociétés constituant la nébuleuse du groupe Wagner, notamment Evro Polis LLC, la pétrolière exerçant en Syrie et sanctionnée par l’UE.

Comme l’expliquait Jeune Afrique dans une enquête publiée en août dernier, Concord était en outre liée à des activités minières au Soudan et en Centrafrique, où le représentant de Wagner, Valery Zakharov – lui aussi dans la liste de l’UE – était jusqu’à il y a peu conseiller du président Faustin-Archange Touadéra pour la sécurité.

Jeune Afrique

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