France: le dédale de la vie de Roland Dumas, des prétoires à la politique et aux affaires

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France: le dédale de la vie de Roland Dumas, des prétoires à la politique et aux affaires

L’avocat Roland Dumas, ancien ministre socialiste des Affaires étrangères et ex-président du Conseil constitutionnel, est mort mercredi 3 juillet 2024. Âgé de 101 ans, cet homme né dans un milieu modeste de Limoges s’est hissé au plus haut. Évoluant dans le « labyrinthe de mes vies », comme il se plaisait à décrire son parcours, Roland Dumas a tracé son chemin entre résistance, plaidoiries, politique, côtoyant les plus grands et trébuchant au milieu d’affaires souvent douteuses.

Publié le : 03/07/2024 – 16:33
Modifié le : 03/07/2024 – 17:11

Au départ, la vie ne semblait pas devoir être facile pour le jeune Roland Dumas né à Limoges en 1922. Son père Georges fonctionnaire, membre du Parti socialiste et de l’Armée secrète, est fusillé par les Allemands en 1944 pour des faits de Résistance. Roland a alors 22 ans et lui-même est engagé dans la Résistance, en France, un combat qui lui vaudra à la Libération la Croix de guerre 1939-1945 et la Croix du combattant volontaire.

Ses décorations en poche, il « monte » à Paris où il étudiera le droit. Passionné d’opéra, il hésite un moment à devenir chanteur lyrique. Il usera finalement de son charme et de sa voix mélodieuse dans les prétoires, dont il ne tarde pas à devenir un ténor.

Le barreau comme tremplin

Quand en mai 2013, Roland Dumas demande au barreau de Paris sa démission, il met fin à 64 ans d’exercice pendant lesquels il a plaidé dans des affaires qui sont entrées dans l’Histoire. Il a ainsi défendu Francis Jeanson, l’organisateur du réseau de collecteurs de fonds du Front algérien de libération nationale (FLN) durant la guerre d’Algérie. Il sera partie civile dans l’affaire Ben Barka et plaidera dans les affaires Markovicet Jean de Broglie… Picasso, Giacometti et Jean Genet feront aussi appel à ses talents d’avocat. Autant de dossiers qui font la Une des journaux de l’époque et qui permettent à Roland Dumas de briller dans les palais de justice, autant que dans les dîners en ville.

Tout cela est déjà une belle réussite pour le jeune limougeaud, mais c’est encore loin de ce qu’il espère. Il est ambitieux et quand il regarde le futur, son regard ne bute sur aucune limite. C’est François Mitterrand, qu’il rencontre en 1945, qui sera celui qui lui fournira les opportunités de se dépasser et de goûter les ors de la République. Roland Dumas sera l’avocat du futur président lors de l’embarrassante affaire de l’attentat de l’Observatoire, en 1959, le point de départ d’une amitié indéfectible de cinquante ans entre les deux hommes.

Trois ans auparavant, en 1956, c’est Mitterrand qui donne à Dumas son investiture par l’Union démocratique et socialiste de la Résistance (UDSR) ; il devient ainsi député de la Haute-Vienne. Lui, défendra Jeanson et son réseau en 1960 alors que Mitterrand, ex-ministre de l’Intérieur et de la Justice (1954-1957), n’avait de cesse de combattre ses amis du FLN algérien. Ils s’accommodent parfaitement de ces oppositions qui n’empêchent nullement les deux gentlemen, aussi séducteurs l’un que l’autre, de partager bien d’autres sujets d’entente.

Les deux meilleurs orateurs

De 1956 à 1983 Roland Dumas siègera, avec quelques interruptions, au palais Bourbon. François Mitterrand devient président de la République en 1981 ; Dumas devra encore attendre 1983 pour entrer au gouvernement en tant que chargé des Affaires européennes. En 1984, il est nommé ministre des Affaires étrangères, ce « dont je rêvais depuis mon adolescence » écrit-il sans fausse pudeur dans Coups et blessures, 50 ans de secrets partagés avec François Mitterrand, publié en 2011.

Il présidera aux destinées extérieures de la France durant sept ans, œuvrant notamment pour la création d’un État palestinien et, avec plus de succès, pour la paix au Cambodge. Homme des missions secrètes, Roland Dumas est comme un poisson dans l’eau dans les méandres de la Françafrique. Le Gabonais Omar Bongo ne l’appelait-il pas « son frère » ? Franc-maçon affirmé, homme libre proclamé, il fréquente tout l’éventail politique sans omettre l’extrême droite.

Dans son dernier livre, Dans l’œil du Minotaure : Le labyrinthe de mes vies (Cherche-Midi), il cite avec un plaisir gourmand Jean-Marie Le Pen lui rappelant qu’à la Chambre, où ils sont élus ensemble en 1956, « nous étions quand même les deux meilleurs orateurs de l’Assemblée ! » Sa fille, Marine Le Pen, trouve aussi grâce à ces yeux : « J’ai en effet dit qu’elle avait des qualités et sans doute aussi du charme, qui, à mes yeux, fait aussi partie des qualités. »

« Mitterrand a deux avocats : Badinter pour le droit et Dumas pour le tordu »
Cette indépendance d’esprit a pu aussi le conduire à se fourvoyer dans des opérations pas toujours glorieuses. Ce qui faisait dire à ses amis et aux autres : « Mitterrand a deux avocats : Badinter pour le droit et Dumas pour le tordu ». Mais quand on l’interroge sur cette part de sa vie, il évoque sa jeunesse désargentée et la leçon qu’il en a retenue, à savoir qu’il faut avoir de l’argent pour être

C’est ainsi peut-être qu’il trébuchera dans l’affaire Elf, une saga politico-judiciaire qui mettra à jour les réseaux, les commissions, les relations guère reluisantes d’un Roland Dumas au faîte de la réussite, président du Conseil constitutionnel, quatrième personnage de l’État, contraint à démissionner en 2000.

Face à la juge Eva Joly, la partie est rude et le brillant causeur reconnu par tous la laisse de marbre. Condamné en première instance à six mois de prison ferme et deux ans avec sursis, il obtient finalement la relaxe en 2003. Mais la longue procédure a failli le briser. Tout a été étalé : sa vie privée, sa maîtresse, les coûteux cadeaux qu’il accepte, son goût immodéré pour les belles choses et le luxe…

Quelques années plus tard, en 2007, il est à nouveau aux prises avec la justice. Cette fois, il s’agit de la succession du sculpteur Alberto Giacometti dont il est l’exécuteur testamentaire. Il sera condamné pour complicité d’abus de confiance à 12 mois d’emprisonnement avec sursis et 150 000 euros d’amende. Sa dernière action d’éclat, il la fera en décembre 2010 en compagnie de son confrère l’avocat Jacques Vergès. Les deux compères se rendent en Côte d’Ivoire pour soutenir Laurent Gbagbo qui conteste la victoire d’Alassane Ouattara.

Jacques Verges (G), et Roland Dumas (D), deux des quatre avocats qui ont rencontré Laurent Gbagbo. Ici lors d’une conférence de presse à Abidjan, le 2 janvier 2011.
Jacques Verges (G), et Roland Dumas (D), deux des quatre avocats qui ont rencontré Laurent Gbagbo. Ici lors d’une conférence de presse à Abidjan, le 2 janvier 2011. AFP / ISSOUF SANOGO
Ces dernières années, le vieil avocat se consacrait surtout à l’écriture dans son bureau parisien du quai de Bourbon, sur l’île Saint-Louis. On le voyait aussi quelques fois à l’Opéra, sa passion de toujours, appuyé sur une canne, portant encore beau, sa chevelure blanche rejetée en arrière. Sinon, plus de dîners en ville pour celui qui y aura tant brillé, mais quelques plateaux de télévision pour parler, encore une fois, de politique étrangère ou française parce que cela ne vous abandonne jamais.

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