France-Afrique : « La France n’accomplit pas encore l’aggiornamento nécessaire et attendu depuis 40 ans pour clarifier sa politique » Frédéric Lejeal, journaliste et spécialiste de l’Afrique

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France-Afrique : « La France n’accomplit pas encore l’aggiornamento nécessaire et attendu depuis 40 ans pour clarifier sa politique » Frédéric Lejeal, journaliste et spécialiste de l’Afrique

Accueil > Actualités > Diplomatie – Coopération • LEFASO.NET • mercredi 1er mars 2023 à 22h55min

Le président français, Emmanuel Macron, entame ce 1er mars 2023 une tournée africaine qui le conduira au Gabon, en Angola, au Congo-Brazzaville et en République Démocratique du Congo. A la veille de ce périple, il a prononcé un discours fixant sa nouvelle vision des relations franco-africaines. Frédéric Lejeal, auteur de Le déclin franco-africain analyse cette nouvelle vision.

Lefaso.net : Quelles sont vos réactions à l’intervention d’Emmanuel Macron déclinant une nouvelle vision des relations franco-africaines ?

Frédéric Lejeal : C’est une tentative visant à définir un nouveau paradigme, une nouvelle approche quant au mode opératoire de la France au sud du Sahara au moment où le ressentiment à l’égard de ce pays et de sa politique grandit dans cette région. Cette intervention est une feuille de route des priorités à venir. Elle mêle le pragmatisme à la continuité. Mais malgré certains points intéressants, les lignes ne changent pas encore fondamentalement.

La France n’accomplit pas encore l’aggiornamento nécessaire et attendu depuis 40 ans pour clarifier sa politique. Elle ne va pas assez loin. Il est d’ailleurs singulier qu’Emmanuel Macron doive redéfinir une nouvelle approche, six ans après son arrivée au pouvoir tout en affichant une satisfaction de son bilan. Pendant la première demi-heure de son intervention, il est, en effet, dithyrambique sur les chantiers engagés, qu’il s’agisse du mémoriel, de la restitution d’œuvres d’art, de la défense de l’Etat de droit, du soutien aux entreprises ou de la réforme du franc CFA.

Or, lorsque l’on regarde ces chantiers de près, il est indispensable de relativiser. Dans les faits, le président français assume parfaitement sa proximité avec des régimes autocratiques rejetés localement comme au Tchad, le Togo, au Congo-Brazzaville ou au Gabon. Qu’il visite Libreville et Brazzaville quelques semaines après Yaoundé est d’ailleurs significatif. La réforme du franc CFA reste totalement inaboutie. La restitution des pièces reste, pour l’heure, parfaitement symbolique. Concernant le volet militaire, où Paris est également attendu, il est annoncé la réduction drastique des effectifs déployés localement, mais aucune fermeture de base prépositionnée. Juste un aménagement dans la vocation de ces enceintes et de leurs effectifs. Un vrai geste aurait été de fermer les bases ou, à tout le moins certaines, comme ce fut le cas en Centrafrique en 1998.

Concernant le franc CFA, objet de crispation des opinions africaines avec une charge symbolique très forte, la réforme entamée fin 2019 reste inachevée, ne serait-ce que parce qu’elle ne concerne que le franc ouest-africain. Paris passe son temps à nous expliquer que l’évolution de cette monnaie est à la seule discrétion des Etats membres de la Zone Franc et qu’il est de leur responsabilité de vouloir en sortir. Dans les statuts, c’est en partie vrai.

Reste que Paris, s’il voulait réellement larguer les amarres avec ses ex-colonies et repositiver son histoire, dispose de tous les moyens et relais afin d’amener les chefs d’Etat francophones à un tel scénario. Que la question de l’avenir du franc d’Afrique centrale n’ait pas été posée dans la foulée de cette réformette est assez symptomatique des forces d’inertie qui continuent d’alimenter cette politique. Au final, tout ceci ressemble à un jeu d’équilibriste d’une France poussée par un contexte hostile, mais cherchant par tous les moyens à s’aménager des portes de sortie honorables ou de maintenir une influence résiduelle.

Le chef de l’Etat français a-t-il pris la mesure des changements en œuvre chez les partenaires africains ?

C’est le côté positif de ce discours. Le ton est rentré et empreint d’une humilité assez inédite. Emmanuel Macron s’avère très lucide sur la situation. Son intervention est une introspection. Il reconnaît le poids du passé, de ses lourdeurs et la survivance de certaines logiques. Il a dénoncé de manière assez virulente le comportement des entreprises françaises en Afrique dont beaucoup, selon lui, se comportent comme si les économies de rente dominaient encore.

Il semble parfaitement conscient que la France doit prendre sa part à la compétition mondiale qui se joue sur ce continent, mais en changeant totalement de narratif. Il a fait profil-bas en voulant installer un soft-power plus respectueux des sociétés africaines et plus à l’écoute de leur demande. Des « partenariats » moins formels sont identifiables dans le domaine militaire. Les bases prépositionnées doivent se transformer dans une optique d’école ou d’académie militaire. Elles serviront de site pour des formations ou des exercices partagés dont l’objectif est de renforcer les armées locales.

Concernant la restitution d’œuvres d’art, une loi-cadre doit définir ce que la France peut retourner à la demande des Etats africains. Tout ceci participe de certaines avancées. A supposer qu’elles se traduisent réellement dans les faits sans se limiter à une opération de communication. Je trouve également parfaitement fidèle à la réalité, la description qu’a faite le président français de Wagner, en comparant cette société « de criminels » à « une assurance-vie pour putschistes ».

Que penser du timing de ce discours ?

Les Africains auraient souhaité qu’il soit prononcé en terre africaine, mais le volet franco-français étant dominant, il est compréhensible qu’il ait été dit à Paris. Il s’agit d’une mise en bouche de la tournée devant amener Emmanuel Macron à visiter quatre pays – Gabon, Angola, Congo-Brazzaville et République Démocratique du Congo – avec des enjeux environnementaux et géopolitiques considérables. L’existence de ce discours en amont doit permettre aux acteurs africains de réagir et d’approfondir toutes ces questions lors de ce périple.

Lefaso.net

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