Exactions et prédations : la méthode de la milice Wagner en Afrique

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Des documents sécuritaires consultés par « Le Monde » dressent un tableau des activités de la société de mercenaires russe en Centrafrique, au Mozambique et en Libye. Au Mali, l’implantation du groupe est par ailleurs en train de se formaliser sur une zone aurifère.

Par Elise Vincent

Publié le 14 décembre 2021 à 11h35 – Mis à jour le 17 décembre 2021 à 14h11

Alors que l’Union européenne a sanctionné, lundi 13 décembre, le groupe paramilitaire russe Wagner ainsi que huit personnes et trois sociétés lui étant liées pour ses « actions de déstabilisation » en Ukraine et en Afrique, Le Monde a pu consulter des documents sécuritaires synthétisant les méthodes de la très controversée société de mercenaires. Des notes qui recensent ses contrats, ses équipements, ses relais, mais aussi, photos à l’appui, les accusations d’exactions – pillages, tortures, arrestations arbitraires – visant le groupe.

Dans la seule République centrafricaine (RCA), plus de deux cents accusations sont recensées depuis décembre 2020. Le tout confirme que sous couvert d’offre sécuritaire, Wagner est une savante entreprise de prédation des ressources et de prise de contrôle violente des pays faisant appel à elle.

A ce stade, le Mali n’apparaît pas dans ces documents concentrés autour des manœuvres de Wagner en Libye, au Mozambique, et en RCA. Selon des témoignages concordants, et malgré d’insistantes rumeurs, les mercenaires de Wagner ne se sont pas formellement déployés dans ce pré-carré historique de la France, où l’état-major des armées, après huit ans de guerre, est en train de mener une délicate réduction de voilure de l’opération « Barkhane ». Mais les choses pourraient rapidement évoluer.

Selon une source proche du dossier, un pion avancé de Wagner a en effet pris ses quartiers au Mali, depuis fin octobre. Son métier : géologue. Son nom : Sirgeï L. Et sa mission : prospecter les mines d’or. L’intérêt de Wagner pour le secteur minier malien n’est pas nouveau. Mais le fait que la société ait désormais un spécialiste sur le terrain pourrait confirmer que c’est bien par cette porte que la société paramilitaire compte s’implanter au Mali.

« Noyautage »

C’est dans la région de Menankoto, dans le sud du Mali, que le géologue russe concentrerait ses efforts. Une zone réputée à fort potentiel aurifère et peu contrôlée par l’Etat central. Sirgeï L. aurait été rejoint depuis par un juriste russe, Andreï M., directeur d’une société minière déjà liée à Wagner en RCA. Aidés notamment par le chef de l’armée de l’air malien – pro-russe –, les deux hommes s’activeraient pour accéder aux hautes autorités du Mali, en particulier à un interlocuteur clé : le conseiller juridique du ministère des mines, de l’énergie et de l’eau.

Ce modèle d’implantation, s’il se concrétise, serait à l’opposé de celui qui a prévalu en Centrafrique. Dans ce pays d’Afrique centrale, elle aussi ancienne colonie française, c’est d’abord par la voie militaire, à partir de 2018, que Wagner s’est positionnée, avant d’étendre ses filets aux sphères politiques, économiques et informationnelles. Et ce, même si Wagner espérait dès le départ « retirer des gains économiques de son investissement » au-delà de son « objectif de rayonnement international », comme l’indiquent les documents consultés par Le Monde.

Comme au Mali, il aura toutefois fallu en RCA à Wagner un facilitateur. Les notes consultées pointent du doigt le nouveau ministre de la défense centrafricain : Rameaux-Claude Bireau, nommé en juin. Jusque-là, l’homme était simple conseiller à la présidence chargé de l’économie. Mais ces dernières années, c’est lui qui aurait « noué les premiers contacts » avec les dirigeants de Lobaye Invest, la société gérant les intérêts de Wagner en RCA dans les domaines économiques et de l’influence.

L’ascension de Rameaux-Claude Bireau se serait faite en parallèle du « noyautage » de tous les échelons politico-militaires du pays, avec le remplacement progressif des principaux responsables « considérés comme francophiles » : chef d’Etat-major des armées, directeur de la gendarmerie et de la police, président de l’assemblée nationale.

De nombreuses exactions

Si Wagner a pour l’instant réussi – avec le soutien officiel de la Russie qui a envoyé temporairement des hélicoptères – à maintenir au pouvoir les autorités centrafricaines ayant fait appel à elle fin 2020, cela ne s’est pas fait sans dommages collatéraux. En accompagnant, au printemps, la reconquête de l’armée régulière sur des territoires détenus par des groupes rebelles – la Coalition des patriotes pour le changement (CPC) –, les mercenaires de Wagner se sont retrouvés mêlés indirectement à de nombreuses accusations : viols, réquisitions forcées, exécutions sommaires, etc. Certains mercenaires sont aussi directement accusés « de tirs fratricides contre des soldats centrafricains jugés peu combatifs », selon les notes consultées.

Ces exactions ont principalement touché les minorités musulmanes, peules surtout, de RCA, soupçonnées de soutenir les rebelles, donc « délibérément ciblées » par les forces centrafricaines, poursuivent les mêmes documents.

Une situation qui fait là encore écho au contexte malien, où les Peuls sont souvent accusés de soutenir les djihadistes. Dans le cas centrafricain, ces dérives pourraient alimenter un discours de vengeance de la part des groupes rebelles et le risque d’un basculement de la RCA « dans un nouveau cycle de violences », estiment les auteurs des documents consultés.

Après la phase « militaire », Wagner serait bien passée à une étape de « stabilisation ». Au-delà du contrôle des douanes, d’une mainmise sur l’armée (contrôle de la distribution des armes et des récompenses, toute absence considérée comme une « désertion »), c’est sur l’exploitation des ressources (mines et bois notamment) que la société paramilitaire se concentrerait.

Son objectif serait de passer à une phase plus « industrielle » par le biais de matériel d’extraction plus performant et une réforme du code minier. Mais Wagner continue d’être accusée d’exactions. Rien qu’au mois d’octobre, ses mercenaires en RCA sont soupçonnés d’avoir commis plusieurs pillages, demandes de rançons contre la libération de civils et cas de torture.

Méthodes « inadaptées au combat contre-insurectionnel »

Si leur attribution formelle est toujours périlleuse, prennent soin de préciser les rédacteurs des notes consultées par Le Monde, le fait qu’un certain nombre de ces exactions aient été perpétrées par les mercenaires russes souffre peu de contestation. Or dans deux cas au moins, « alors qu’il disposait d’informations sur l’implication probable des Russes », le gouvernement centrafricain aurait délibérément choisi de soutenir son allié et d’accuser les rebelles. Ces cas concernent la mort, en juillet, de 13 personnes dans un village de l’ouest de la RCA (quatre mercenaires de Wagner sont soupçonnés) et l’assassinat, en juin, du maire d’un village dénommé Koui.

Au Mozambique, c’est dans le domaine militaire que l’analyse des actions de Wagner apparaît peu reluisante. L’aventure aura même été plutôt désastreuse, puisqu’en quatre mois seulement – d’août à décembre 2019 – les mercenaires de la société militaires ont dû abandonner le terrain face à la multiplication des déconvenues. Initialement sollicités par le président mozambicain Filipe Nyusi, inquiet de la montée en puissance d’une insurrection djihadiste dans le nord du pays, les hommes de Wagner sont apparus « mal préparés », et usant de méthodes « inadaptées au combat contre-insurectionnel ».

En clair, peu armés pour répondre au contexte spécifique de lutte contre des groupes terroristes islamistes.

Un important appui logistique russe à Wagner – « possiblement de forces spéciales » – était pourtant prévu. De nombreuses rotations aériennes et maritimes pour du transport d’hélicoptères, de véhicules et de munitions ont été constatées. Un volet minier a été aussi conclu d’emblée.

Mais très vite, les 160 à 200 mercenaires déployés par Wagner ont accumulé les pertes : huit à dix morts dès le mois d’octobre, avec au moins une dizaine de blessés, selon les documents. Des tensions seraient ensuite apparues avec les forces mozambicaines, dont certains tirs auraient conduit à la mort de plusieurs paramilitaires russes. Au point qu’il n’y avait plus de patrouilles communes dès le mois de décembre 2019.

Le nombre de mercenaires russes en Libye serait aujourd’hui entre 300 et 1 000 après s’être élevé de 1 000 à 2 000 au plus fort de la « bataille de Tripoli »
Aujourd’hui, seuls une dizaine d’hommes de Wagner seraient encore au Mozambique, surtout pour de la formation à l’armée. Mais ces derniers seraient concurrencés par l’essor de formations similaires dispensées par les Etats-Unis et l’Union européenne, Maputo s’étant ouverte entre-temps aux soutiens étrangers. « Contrairement à la Centrafrique, le Mozambique ne paraît pas offrir suffisamment d’opportunités rémunératrices », conclut un des documents consultés.

Reste la Libye. C’est là que la présence de Wagner est aujourd’hui la plus robuste et sophistiquée. Engagée depuis 2018 dans le pays pour défendre les intérêts du maréchal Khalifa Haftar, la société paramilitaire a réussi à y développer une assise relativement conséquente en termes d’hommes et d’équipements, qui lui permet notamment une forme de contrôle des infrastructures pétrolières.

Au point que dans le cas libyen, les reproches contre la société paramilitaire visent moins les dommages collatéraux – même si des charniers ont été découverts et que Wagner est accusée d’en être en partie responsable – que le fait qu’elle entretienne à dessein des effectifs sur place, dont le sort bloque en partie une éventuelle réunification du pays, ou du moins une solution politique.

Selon les chiffres donnés par ces documents, le nombre de mercenaires russes en Libye serait aujourd’hui entre 300 et 1 000 après s’être élevé de 1 000 à 2 000 au plus fort de la « bataille de Tripoli », fin 2019. Depuis janvier 2020, Wagner aurait en sus envoyé entre 1 000 et 3 000 mercenaires syriens pro-régime, « recrutés, convoyés et rémunérés » par ses soins. L’arsenal accumulé par Wagner et ses hommes depuis 2018 poserait en outre aujourd’hui des risques de « dissémination ».

Fin 2020, la société paramilitaire disposait d’armement anti-aérien, de missiles, de chars T-72 et de radars. A partir de mai 2020, elle a pu aussi bénéficier de l’appui de drones (Orlan 10), d’avions de combats (Mig-29) et de chasseurs bombardiers (Su-24), y compris pour des frappes.

Comparée aux modes opératoires suivis dans ces différents pays du continent, quelle forme prendra donc, in fine, la présence de Wagner au Mali si elle se confirme ? S’agira-t-il d’une simple protection de ses intérêts, notamment miniers ? D’un déploiement de mercenaires pour de la formation auprès des forces maliennes ? Ou d’un engagement frontal de la lutte contre les groupes djihadistes ? Un dernier cas peu probable à ce stade, estime une source proche dossier, qui doute de « la soutenabilité » logistique, financière et humaine de telles ambitions. Pour toutes ces raisons, l’hypothèse d’un abandon pur et simple du Mali par la France, au motif que Wagner commencerait à s’y ancrer, serait, selon nos informations, encore loin d’être tranchée.

Le Monde

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