Enquête / Centrafrique : Entre Wagner et Bancroft, la délicate équation sécuritaire de Touadéra

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Enquête / Centrafrique
Entre Wagner et Bancroft, la délicate équation sécuritaire de Touadéra

Soucieux de réduire l’influence de Moscou, le chef de l’État cherche à renouer avec des partenaires occidentaux. Un virage diplomatique qui s’est traduit par l’accord noué avec la société militaire privée américaine Bancroft et dont Africa Intelligence est en mesure de révéler les contours.

Publié le 08.01.2024 à 5h40 GMT
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De Washington à Moscou, en passant par Paris et Kigali, le déploiement d’un nouvel acteur militaire occidental à Bangui est scruté de près. Désireux de desserrer l’étau russe et l’emprise tant économique que sécuritaire du groupe Wagner, le chef de l’État centrafricain, Faustin-Archange Touadéra, a conclu fin septembre un accord-cadre avec la société militaire privée américaine Bancroft Global Development, comme l’a révélé Africa Intelligence (AI du 03/10/23).

C’est l’un des contrats les plus secrets et intrigants d’Afrique centrale, tant il porte en lui les germes d’un éventuel rééquilibrage diplomatico-militaire en faveur des Occidentaux. L’un des plus risqués aussi pour Faustin-Archange Touadéra, qui fait état en privé de craintes pour sa sécurité, mais aussi d’éventuelles tentatives de déstabilisation de la part de certains de ses plus proches conseillers restés de fervents soutiens de Moscou. Le président a clairement ordonné à Bancroft d’éviter toute situation de conflictualité avec le personnel de Wagner, que ce soit sur les questions de formation de troupes ou de captations de ressources minières. Si l’enjeu pour Bangui est sécuritaire, il est pour ces deux acteurs avant tout économique.

La société américaine vient de s’établir en toute discrétion dans une villa du quartier cossu de Bellevue, dans le 7e arrondissement de Bangui. Pour l’instant, son dispositif n’a pas encore été vraiment déployé. La structure sera légère et ne comptera, pour le volet instruction de la mission, qu’une vingtaine d’anciens soldats d’élite américains et européens reconvertis dans le privé. Maître d’œuvre de l’opération et « Monsieur Afrique » de Bancroft, le Français Richard Rouget s’est rendu en fin d’année sur place pour étudier la situation et tenter de poser les bases de la coopération avec les autorités.

Récupérer des actifs miniers

Ces derniers mois, à Bangui et à Paris, il s’est entretenu au moins quatre fois avec Faustin-Archange Touadéra, parfois en présence de son patron, l’homme d’affaires et financier Michael Stock. Ce dernier a constitué Bancroft à sa sortie de Princeton, en 1999, avec des fonds de sa famille de puissants banquiers. L’accord-cadre négocié avec le pouvoir centrafricain prévoit une coopération technique en matière de renseignement et d’instruction de troupes, mais avant tout la constitution d’une « brigade de protection des ressources naturelles ». Cette unité spécialisée interviendra à terme comme une force d’action rapide chargée de reprendre le contrôle de zones minières définies au préalable, en prenant soin de ne pas opérer sur les périmètres contrôlés par Wagner pour éviter tout affrontement direct. Ensuite, une autre brigade composée de civils et de militaires se chargera de « sécuriser » ces sites.

Si les opérateurs russes contrôlés par Wagner se concentrent sur l’or et le diamant, Michael Stock convoite des minerais bien plus stratégiques tels que le cobalt, le coltan, le vanadium et le lithium. En capital-risqueur spécialisé dans les opérations en zones de conflit – telles que la Somalie, où il a investi à perte de 2008 à 2010 –, le patron de Bancroft se lance sur fonds propres et table sur la récupération rapide d’actifs miniers. Le pouvoir centrafricain ne décaissant aucuns fonds pour ce déploiement, il est acté que des licences seront octroyées à Bancroft, qui pourrait également sécuriser des intérêts miniers de groupes américains.

Michael Stock s’inscrit sur le temps long et parie sur un maintien au pouvoir de Faustin-Archange Touadéra, qui a fait modifier en août 2023 la Constitution. Il pourra désormais briguer un troisième mandat en 2026. S’il a multiplié les entretiens avec le chef de l’État centrafricain, il cherche à présenter Bancroft comme une structure indépendante des autorités américaines. Il n’a d’ailleurs pas informé l’ambassadrice américaine en Centrafrique, Patricia A. Mahoney, au moment de conclure ce deal, fin septembre, à Bangui. La diplomate l’a même croisé sans le savoir dans les couloirs du palais de la Renaissance.

Éprouver la réaction de Wagner

Bancroft s’était au préalable assuré du « feu vert » du département d’État à Washington, dont il est l’un des sous-traitants privilégiés. Il n’exclut d’ailleurs pas de capter par la suite des financements publics américains, comme en Somalie. Pour l’administration du président Joe Biden, cette percée constitue une opportunité diplomatique pour éprouver la réaction de Wagner et tenter d’en réduire progressivement l’influence. Tel est l’objectif outre-Atlantique, où les « services », CIA en tête, cherchent une issue pour Faustin-Archange Touadéra. Celui-ci s’était vu proposer, en marge du sommet États-Unis-Afrique, en décembre 2022, un mémorandum recensant les bénéfices d’une coopération militaire et financière avec Washington.

Cette proposition impliquait en retour le départ des hommes de Wagner suspectés de desseins de déstabilisation régionale ourdis depuis la Centrafrique (AI du 06/03/23). La mort de son fondateur, Evgueni Prigozhin, et de son bras droit militaire, Dmitri Utkin, a bouleversé l’écosystème du groupe paramilitaire aujourd’hui repris en main par l’État russe (AI du 19/12/23). Dans un tel contexte, l’arrivée sur place de Bancroft comme sous-traitant de la présidence centrafricaine peut se révéler comme un instrument stratégique pour la diplomatie américaine.

Tenir à l’écart Paris et Kigali

De son côté, la France et ses services de renseignement ont découvert tardivement la négociation et la finalisation de cet accord, dont ils ont été tenus à l’écart par leur allié américain. Traditionnellement réticent au recours aux prestations de sociétés militaires privées, Paris privilégiait le renforcement de son activité à travers le Rwanda. Le régime de Kigali a considérablement renforcé sa présence en Centrafrique, où il ne voit pas forcément d’un bon œil l’arrivée de Bancroft, considéré comme un rival notamment sur le plan économique.

D’autant que le pouvoir de Paul Kagame, désireux de s’imposer comme le partenaire militaire africain des Occidentaux, a investi en Centrafrique en y déployant des troupes de la Rwanda Defence Force (RDF) dans le cadre de la mission des Nations unies (Minusca) et en bilatéral. Kigali a par ailleurs lourdement renforcé la garde présidentielle. Toutefois, celle-ci compte toujours deux éléments de Wagner, ce qui suscite l’inquiétude du président, qui s’en ouvre en privé à ses plus proches collaborateurs et à des chefs d’État amis.

« Prince », un acteur décisif

Pour convaincre les partenaires diplomatiques occidentaux de la sincérité de sa démarche face à la Russie et Wagner, le président Touadéra se repose d’abord sur son ministre-conseiller Prince Borel Yaounga Yiko. Cet informaticien formé à l’Institut de formation d’informatique appliquée et de gestion (IFIAG), au Maroc, a été introduit au plus haut sommet de l’État par sa propre sœur, Audrey Wenezoui, trésorière du Mouvement cœurs unis (MCU), le parti présidentiel, ainsi que par le ministre des grands travaux et des investissements stratégiques, Pascal Bida Koyagbélé. Prince Borel Yaounga Yiko a fait montre de sa capacité à mettre en place une surveillance technique de l’opposition lors de l’élection présidentielle de 2020, ce qui lui a valu de se faire une place au sommet de l’État.

Son influence n’a cessé ensuite de croître auprès de Faustin-Archange Touadéra, qui l’a chargé depuis plus d’un an d’orchestrer le rapprochement avec des puissances occidentales et de renforcer les relations avec les pays de la région. Prince Borel Yaounga Yiko a soigné son entregent dans les sphères politico-militaires du Gabon, où il a passé une partie de sa jeunesse. Il a ainsi effectué quelques allers-retours à Libreville, où il est régulièrement reçu par le président de la transition gabonaise, le général Brice Clotaire Oligui Nguema, et ses conseillers stratégiques.

C’est aussi dans la capitale du Gabon que le président français Emmanuel Macron s’était entretenu avec son homologue centrafricain en marge du One Forest Summit de mars 2023, après deux années de vives tensions diplomatiques. Dans la foulée, Prince Borel Yaounga Yiko avait facilité l’évacuation d’un ancien militaire français retenu par les autorités centrafricaines depuis deux ans (AI du 20/05/23). Un geste concédé par Faustin-Archange Touadéra dans l’espoir de reprendre langue avec Paris. Le président a vainement formulé des demandes de reprise de la coopération et de l’aide française, avant de solliciter l’envoi d’instructeurs militaires lors d’une entrevue à l’Élysée, en septembre 2023 (AI du 12/09/23).

Un cyber-maître espion

Cette dernière rencontre avait été suivie de près par Pascale Jeannin-Perez, une femme d’affaires française établie à Genève. Elle fait aussi fonction de conseillère privée du président Touadéra sur les questions économiques, notamment dans le secteur des mines, dans lequel elle opère sur le continent à son propre compte ou en lien avec le milliardaire américano-canadien Robert Friedland. C’est elle qui a ouvert les portes de la présidence centrafricaine à Bancroft en présentant Michael Stock et Richard Rouget à Faustin-Archange Touadéra et Prince Borel Yaounga Yiko, désormais le point focal de cette nouvelle alliance.

Ministre-conseiller, diplomate de l’ombre, informaticien et homme de réseaux, Prince Borel Yaounga Yiko est également le cyber maître-espion de la présidence centrafricaine. Le 19 février 2021, il a été nommé, sur décret présidentiel, coordinateur général Signals Intelligence du Centre analytique des ressources administratives et militaires (Caram). Cette structure avait été constituée quarante-huit heures plus tôt, juste avant le début du second mandat de Faustin-Archange Touadéra et en pleine contre-offensive de Wagner face aux rebelles de la Coalition des patriotes pour le changement (AI du 19/10/21).

Voué à devenir le pilier du dispositif de renseignement centrafricain, le Caram est directement rattaché et logé à la présidence, pour laquelle il se charge des interceptions de télécommunications téléphoniques et radio notamment. Une quarantaine de personnes travaillent au Caram, dont les capacités techniques alimentent les conjectures. Prince Borel Yaounga Yiko, qui avait tenté sans succès d’acquérir du matériel d’écoute français, avait dépêché au salon des prestataires du renseignement ISS World Europe, en juin dernier, à Prague (République tchèque), une délégation pour discuter de l’acquisition de systèmes d’interception auprès de fournisseurs israéliens.

Un jeu délicat

Ce centre se retrouve désormais au cœur de la lutte à venir entre les différents acteurs opérant pour le compte de la présidence centrafricaine. Si Prince Borel Yaounga Yiko a été aperçu à plusieurs reprises dans les bars de la capitale avec Vitaly Perfilev, ancien représentant des Wagner en Centrafrique, il est également proche de diplomates et de conseillers militaires français comme américains. Le Caram semble avoir été préservé de l’emprise russe et constitue désormais un actif stratégique convoité par les Occidentaux. Bancroft, dont un volet porte sur le renforcement des capacités de renseignement, notamment à l’aide de drones tactiques, n’exclut pas de collaborer avec le centre.

Sous mandat de la présidence et en lien étroit avec Prince Borel Yaounga Yiko, la société militaire privée américaine entre de plain-pied dans le délicat jeu de rivalités entre Washington et Moscou. D’autant que Wagner, toujours très influent au sein de l’aéroport de Bangui, n’hésite pas à se faire menaçant à l’encontre du président Touadéra. Ces derniers mois, le chef de l’État a par ailleurs essuyé un refus catégorique des Russes lorsqu’il a demandé une réduction de l’effectif de sécurité autour de Firmin Ngrebada, ancien premier ministre et homme du Kremlin. Celui-ci bénéficie d’une protection rapprochée conséquente, qui agace considérablement le président et certains de ses plus fidèles conseillers. Tous craignent de voir Moscou songer à l’imposer en cas de crise ouverte autour de cette incertaine diplomatie d’équilibriste.

AI

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