En Russie, le règne sans fin de Vladimir Poutine

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À la tête de la Fédération de Russie depuis près d’un quart de siècle, Vladimir Poutine sera réélu pour un cinquième mandat dimanche 17 mars. Son maintien au pouvoir est passé par un durcissement croissant du régime.

Estelle Levresse

 résultats de l’élection présidentielle en Russie, qui se déroule du vendredi 15 au dimanche 17 mars, sont connus d’avance. À 71 ans, Vladimir Poutine est assuré d’être élu président de la Fédération de Russie, pour un cinquième mandat. Cet ancien agent du KGB, sorti de l’anonymat par son prédécesseur Boris Eltsine en 1999, est au pouvoir depuis vingt-quatre ans. Comment expliquer une telle longévité ?

Sur le plan formel, le maître du Kremlin, juriste de formation, s’est montré très imaginatif pour se maintenir au pouvoir sous une forme apparente de légalité. Mais quid de sa légitimité ? Avec la guerre en Ukraine et le durcissement du régime, l’opacité du système s’est encore accentuée. Sans organismes de sondage indépendants, ni études sociologiques de terrain, il est impossible de mesurer le niveau du soutien de la population au président. Plusieurs éléments permettent toutefois d’apporter des explications sur la longévité de Vladimir Poutine à la tête de la Russie.

Le contexte de son accession à la fonction présidentielle, après une décennie 1990 marquée par l’effondrement de l’URSS et de grandes difficultés économiques pour la Russie naissante, joue un rôle important. Fils d’ouvrier, né en 1952 à Saint-Pétersbourg, Vladimir Poutine est le directeur du FSB (Service fédéral de sécurité) quand il est nommé premier ministre par Boris Eltsine en août 1999.

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Vladimir Poutine lors d’une interview télévisée au Kremlin à Moscou, le 12 mars 2024. © Photo Gavriil Grigorov / pool / AFP

Moins d’un an plus tard, en mai 2000, il est élu président. Dès le début de son mandat, le quadragénaire sportif et dynamique promet ordre et stabilité, un discours qui séduit une grande partie de la population, d’autant plus qu’elle voit ses conditions de vie s’améliorer.

« Au cours des années 2000, les gens ont commencé à vivre mieux qu’avant, ils pouvaient se permettre de voyager, d’acheter des choses, de passer leur temps d’une manière intéressante. Ils étaient occupés par leur vie, sans se soucier de ce qui se passait autour d’eux, commente la journaliste russe Kristina Safonova. Malheureusement, lorsqu’ils y ont prêté attention, c’était très tard. Poutine avait déjà construit une structure très solide qui protégeait son pouvoir. La majorité des Russes se sont alors renfermés sur eux-mêmes, ils ont créé une sorte de bulle : ils ont un travail, une famille et vivent dans l’illusion que tout va bien. »

Des libertés grignotées peu à peu

Selon Vera Gantseva, professeure à Sciences Po Paris, exilée en France depuis 2021, Vladimir Poutine a établi son régime autoritaire de façon très rusée, si bien que la population ne s’est pas rendu compte qu’il détruisait la démocratie. « Il a grignoté les libertés par petites portions tout en montant un système de propagande puissant. Au départ, il vantait le concept de démocratie souveraine, puis ses discours se sont radicalisés et les répressions ont augmenté. » Au cours de sa carrière, le président s’est montré très opportuniste, ajoute la politologue. « Il a notamment très vite compris que le peuple russe ne résistait pas à l’autoritarisme, il était prêt à tout accepter au nom de la stabilité et d’une petite augmentation de son niveau de vie. »

En 2000, la Constitution russe n’autorise pas plus de deux mandats présidentiels d’affilée. Qu’à cela ne tienne, après ses huit premières années au pouvoir, Vladimir Poutine demande à son dauphin, Dmitri Medvedev, de le remplacer à la fonction suprême et de le nommer premier ministre. « Cette élection présidentielle se déroule déjà dans des conditions très peu démocratiques, mais il y avait alors de réels doutes sur ses intentions », souligne la spécialiste de la Russie Clémentine Fauconnier.

À l’hiver 2011-2012, l’annonce de son retour est marquée par le mécontentement d’une partie de la population et des élites. Déjà actif depuis quelques années, Alexeï Navalny fait alors irruption sur la scène politique en lançant une campagne dénonçant la fraude électorale. La Russie connaît à ce moment-là ses plus grandes manifestations depuis la fin de l’URSS.

« Le régime a-t-il vacillé ? Je n’irais pas jusque là, estime Clémentine Fauconnier. Mais c’est la première fois qu’on observait des failles dans le système, que la prétendue popularité de Vladimir Poutine n’était pas complètement infinie et inconditionnelle. » Moins de deux ans plus tard, dépassant toutes les prévisions, l’opposant Alexeï Navalny, mort en prison le 16 février dernier, obtient la deuxième place aux élections municipales à Moscou, rassemblant 27 % des voix.

Un troisième mandat ouvertement répressif

« Selon la grille de lecture géopolitique qui a cours au Kremlin, les protestations d’ampleur ne sont pas liées à un mécontentement populaire et social, mais sont forcément instrumentalisées par l’Occident. Cette vision des choses engendre la loi emblématique contre les agents de l’étranger, votée en 2012, qui offre toute une gamme de moyens administratifs pour liquider n’importe quelle organisation qui dérange, poursuit Clémentine Fauconnier. À partir de ce moment-là, on entre dans ce qu’on a appelé le “tournant répressif conservateur”. 

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Une femme pose devant une fresque représentant le président russe Vladimir Poutine après avoir voté à l’élection présidentielle russe dans un bureau de vote d’une école locale de Donetsk, en Ukraine sous contrôle russe, le 15 mars 2024. © Photo AFP

Le troisième mandat du chef du Kremlin apparaît encore plus verrouillé et réactionnaire. L’accent est mis sur les valeurs traditionnelles et la critique de l’Occident décadent, la répression s’accroît. Après 2013, Alexeï Navalny ne pourra plus jamais se présenter à aucune élection. Grâce à ses équipes et aux « états-majors » locaux qui quadrillent le territoire, il parviendra néanmoins à former toute une nouvelle génération d’opposant·es et à intéresser les jeunes à la politique.

« Le Kremlin a compris qu’il était très dangereux d’essayer d’innover. Pour éviter une période de chaos ou d’incertitudes qui pourrait naître du changement, mieux vaut continuer à faire reposer le système sur la personne de Vladimir Poutine. C’est sa grande force depuis vingt-cinq ans : être parvenu à se poser comme la seule solution de sécurité », estime la chercheuse, maîtresse de conférences en science politique à l’université de Haute-Alsace.

Combien de temps encore la population, apeurée et désespérée, va-t-elle se laisser faire ?

Anna Politkovskaïa, journaliste assassinée en 2006

Dès le début des années 2000, plusieurs observateurs et défenseurs des droits humains alertent sur les dérives autoritaires du président russe et le « système néo-soviétique » qu’il installe. Parmi eux, la journaliste Anna Politkovskaïa, qui sera lâchement assassinée à l’âge de 48 ans dans la cage d’escalier de son immeuble à Moscou, le 7 octobre 2006, jour de l’anniversaire de Vladimir Poutine. Première victime d’une longue liste d’opposants russes tués au cours des vingt-quatre dernières années.

Dans les colonnes du journal indépendant Novaya Gazeta, aujourd’hui banni de Russie, la journaliste dénonçait sans relâche les agissements et les mensonges de l’ancien agent du KGB : élections truquées, mainmise sur les chaînes de télévision, musèlement de l’opposition, crimes commis en Tchétchénie, zones d’ombre de la prise d’otages dans une école de Beslan, le 1er septembre 2004, où 317 personnes dont 186 enfants trouvent la mort… « Combien de temps encore la population, apeurée et désespérée, va-t-elle se laisser faire ? », se demandait déjà l’opposante la plus virulente au chef du Kremlin, fustigeant l’apathie et le mutisme de la population russe.

Anna Politkovskaïa blâme notamment la « dictature de la loi », promise par Vladimir Poutine à son arrivée au Kremlin, qui vise officiellement à « mettre fin à la corruption et à rétablir l’ordre dans le pays ». Elle y voit un « mode impitoyable » d’exercice du pouvoir. Une analyse qui résonne fort aujourd’hui, alors que le système n’a cessé de se renforcer.

La « dictature de la loi »

Chercheur au Centre d’études et de recherches internationales (Ceri/Sciences Po, Paris), Gilles Favarel-Garrigues a connu les dernières années de l’Union soviétique. Après la phase de démocratisation de la décennie 1990, il assiste en direct, comme jeune chercheur, à la montée en puissance de Vladimir Poutine en Russie. Dans son ouvrage récent La Verticale de la peur, il analyse en profondeur le fonctionnement de cette « dictature de la loi », qui utilise le droit comme une arme en orientant les procédures et décisions judiciaires en faveur du pouvoir. Cet outil, toujours en vigueur, devient l’un des piliers du système poutinien.

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À partir de 2012, les poursuites judiciaires contre de hauts responsables (ministres, gouverneurs de régions…) se multiplient. Nombre d’entre eux sont condamnés à des peines de prison d’une extrême sévérité. « Ce mode de gouvernement par la peur est très performant. Il permet à la fois d’intimider les opposants, d’encadrer la société civile, d’empêcher les journalistes de faire leur travail, de mettre au pas la recherche académique mais aussi de garantir la loyauté et la docilité des élites en les plaçant en insécurité permanente », précise Gilles Favarel-Garrigues.

Selon lui, le putsch avorté d’Evgueni Prigojine, l’ancien chef du groupe paramilitaire Wagner, en 2023, a prouvé la solidité du système. « Ce coup visait à provoquer des scissions au sein des élites, mais il n’y a pas eu une seule voix, dans la journée du samedi 24 juin, se risquant à un discours compréhensif vis-à-vis du trublion. » Le chercheur remarque d’ailleurs que personne ne doute qu’Evgueni Prigojine, mort deux mois plus tard dans un accident d’avion, ait été assassiné. « La violence extra-judiciaire fait également partie de la domination politique en Russie », dit-il.

À l’aube du nouveau sacre de Vladimir Poutine, qu’attendre de ce cinquième mandat ? « Depuis 2022, l’invasion à grande échelle de l’Ukraine a pris toute la place. On continuera d’assister à un durcissement politique, économique, social très important en Russie qui éclipsera tout autre projet », prédit Clémentine Fauconnier.

Dans un contexte de répression sans précédent, où toute voix critique est emprisonnée ou poussée à l’exil, la marge de manœuvre de l’opposition paraît nulle. Depuis l’étranger, Youlia Navalnaya a appelé l’Occident à ne pas reconnaître les résultats de l’élection ce 17 mars en Russie. Le Parlement européen, qui tient Vladimir Poutine pour responsable de l’assassinat d’Alexeï Navalny, soutient la veuve de l’opposant. « Le système politique russe est contrôlé par un régime autoritaire qui s’appuie sur une corruption endémique, qui a recours à des élections truquées comme simulacre de démocratie et concentre tout le pouvoir entre les mains de Vladimir Poutine », ont écrit les député·es dans une résolution du 29 février.

Dans son livre On regardait ailleurs, paru à l’automne dernier aux éditions des Belles Lettres, la journaliste Kristina Safonova, 30 ans, a donné la parole à des citoyen·nes russes ordinaires, opposé·es à la guerre en Ukraine et au régime de Poutine. Parmi elles et eux, Olga, manager à Krasnodar : « Je considère que Poutine, c’est un mal mondial. Et ce n’est pas juste d’en vouloir aux Russes parce qu’ils n’arrivent pas à venir à bout de ce mal mondial, dont aujourd’hui ne parviennent pas à se dépêtrer ni l’Otan, ni l’Union européenne, ni l’Ukraine et son armée. On n’a pas la moindre chance d’y arriver. Et on n’en était pas conscients », dit-elle.

Estelle Levresse

Médiapart

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