En Centrafrique, les opposants du président Touadéra vivent sous la menace des arrestations

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REPORTAGE

 

Depuis l’adoption contestée de la nouvelle constitution centrafricaine, les arrestations se multiplient à travers le pays. Les opposants au régime dénoncent une méthode d’intimidation arbitraire, qui vise à faire taire les voix dissidentes.

Ce 20 janvier, devant l’ambassade centrafricaine à Paris, quelques dizaines d’opposants au président Faustin-Archange Touadéra se sont réunis pour manifester malgré le froid. Si pulls et manteaux cachent les tee-shirts floqués de leurs revendications, une grande banderole est là pour faire passer le message. « Dictateur centrafricain Touadéra, ami des Wagners … libérez le député Dominique Yandocka », peut-on lire en grosses lettres.

Depuis son arrestation musclée au petit matin du 15 décembre, le nom de Yandocka, ce député d’opposition du parti Initiative pour la transformation par l’action (ITA) accusé de tentative de coup d’État, se chuchote sur toutes les lèvres, de Paris à Bangui. Et devient le symbole d’une répression qualifiée d’arbitraire par les adversaires de Touadéra.

Au pouvoir depuis 2016, le président centrafricain a fait approuver par référendum en août dernier un nouveau projet de constitution, qui devrait lui permettre de briguer un troisième mandat en 2025. Le scrutin, qui reste contesté, s’est déroulé sous l’œil attentif des paramilitaires russes du groupe Wagner – plus implantés que jamais depuis leur arrivée dans le pays en 2018 – qui ont apporté leur soutien sécuritaire et logistique.

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Multiplication des arrestations

Avec 95,27 % de oui et plus de 60 % de participation – un record en Centrafrique – le référendum est qualifié de mascarade par l’opposition, qui dénonce avec force un « coup d’État constitutionnel », s’attirant les foudres du chef de l’État. Depuis, les voix discordantes sont de plus en plus réduites au silence.

 La Centrafrique approuve un projet constitutionnel ouvrant la voie à un nouveau mandat de Touadéra
La Centrafrique approuve un projet constitutionnel ouvrant la voie à un nouveau mandat de Touadéra © AFP

Le référendum a été suivi de « campagnes actives d’intimidation, d’arrestations et de condamnations arbitraires des adversaires politiques et personnalités gênantes », assure Médard Polisse-Bébé. Ce cadre du parti d’opposition Rassemblement démocratique centrafricain (RDC, parti de l’ancien président André Kolingba), connu pour critiquer l’influence de Wagner dans son pays, demande maintenant la libération du député Yandocka et de ses compatriotes « qui croupissent en prison ».

Détenu au redouté camp de Roux, grand camp militaire tenu par les russes de Wagner et la garde de sécurité présidentielle et républicaine (GSPR), Dominique Yandocka est accusé de « flagrant délit » pour « crime de complot ». Un flagrant délit qui, selon le procureur de Bangui, rend l’immunité parlementaire de l’accusé “inopérante”.

Instrumentalisation de la justice

« Le député était à sa résidence en train de dormir à 4 h du matin … Il ne pouvait pas en même temps commettre un crime », réfute Crépin Mboli-Goumba, coordinateur du Bloc républicain pour la défense de la constitution (BRDC), une plateforme constituée de leaders d’opposition. Pour cette figure politique, le communiqué du procureur est un aveu de violation des libertés et des droits de Dominique Yandocka.

Les avocats du député, quant à eux, continuent de mettre en avant l’immunité parlementaire dont il devrait jouir, et dénoncent une “instrumentalisation de la justice” de la part du gouvernement. Aucune de leur demande de mise en liberté n’a pour l’instant été entendue. Le dossier est au point mort.

« Les gens sont menacés »

« Au regard de la procédure qui est biaisée, sa place n’est pas en prison », vient appuyer Paul-Crescent Beninga, porte parole du Groupe de travail de la société civile (GTSC). S’il évite de critiquer le fond de l’affaire, le jeune leader, lui-même emprisonné il y a quelques années pour avoir critiqué l’admission de chefs rebelles au gouvernement, ajoute que l’arrestation du député était “préméditée” et que “les gens sont menacés”.

Après l’arrestation de Yandocka, d’autres figures civiles, politiques ou militaires ont été prises pour cibles. Dernier en date, le colonel Modoua, commandant de la région nord-ouest affecté à Bouar, à 500 km à l’ouest de Bangui. Selon sa femme, Angèle Modoua, « des gendarmes et des russes cagoulés », arrivés dans deux véhicules, sont venus l’arrêter début janvier.

« Ils l’ont brutalisé, menotté et jeté dans le véhicule », avant de saccager son bureau, de prendre son passeport, de l’argent, et de le transférer à la Section de recherche et d’investigation (SRI) à Bangui, témoigne-t-elle. Il est depuis détenu au camp de Roux.

Sombres perspectives

Dans cette même région, Caprang Jeanine Ephraim, maire de la commune de Baboua, a lui aussi été pris dans les filets des mercenaires de Wagner, accompagnés de soldats des Forces armées centrafricaines (Faca). Brutalisé puis menotté, il aurait ensuite été embarqué en direction de Bouar. Visé, le sous-préfet de la ville a, quant à lui, réussi à s’enfuir.

Accusations de complot ou règlements de compte ? Alors qu’aucune communication officielle n’est pour le moment venue donner la raison de ces arrestations, les spéculations vont bon train. Le 25 janvier, un artisan minier aurait, à son tour, été enlevé par des mercenaires de Wagner dans la Lobaye, au sud-ouest de Bangui.

« Les perspectives de 2024 sont plus sombres que jamais. C’est le propre des dictatures quand on s’octroie une constitution taillée sur mesure et qu’on écarte ses opposants politiques », reprend Crépin Mboli-Goumba. Américano-centrafricain, ce dernier est disqualifié d’office de la course présidentielle de 2025 par la nouvelle constitution, qui interdit les bi-nationaux.

Wagner, force de police de Touadéra ?

Mais les intimidations perpétrées par Touadéra ne s’appliquent plus seulement aux opposants officiels du régime. Fin décembre, la maison d’un couple de député, Bruce Rufin Molomadon et son épouse Annie, membres de la majorité présidentielle, a été perquisitionnée en pleine nuit par les forces de sécurité.

Quelques semaines plus tôt, c’est le domicile de Mahamat Djamil Bana Nani, homme d’affaires soupçonné de faire partie de l’entourage de Karim Meckassoua – opposant en exil suspecté de complot contre Touadéra -, qui était sauvagement perquisitionné. Ce dernier a depuis déposé une plainte contre le groupe de mercenaires russes et la police centrafricaine pour avoir illégalement pillé et saccagé sa résidence.

Déjà présent dans de nombreuses strates de la vie politique et sécuritaire centrafricaine, l’influence du groupe Wagner se ressent jusque dans ces perquisitions, menées de concert avec l’Office central pour la répression contre le banditisme (ORCB). La Centrafrique serait-elle « sous tutelle » des Russes, comme le dénoncent les opposants qui osent encore s’exprimer ?

Depuis la mort en août du fondateur du groupe de mercenaires, Evguéni Prigojine, les contours du partenariat entre Wagner et Touadéra restent à définir. Depuis plusieurs mois, le président centrafricain cherche à diversifier ses alliances. Après s’être rendu à Paris pour rencontrer son homologue Emmanuel Macron en septembre, le chef de l’État a ouvert la porte à la société de sécurité privée américaine Bancroft. Cette dernière, qui emploie des mercenaires, a récemment posé le pied à Bangui. Depuis la signature d’un accord bilatéral en 2020, le Rwanda a également déployé des troupes en Centrafrique.

 

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