En Centrafrique, le Rwanda ou l’assurance-vie de Touadéra

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BANGUI, MADE IN KIGALI

En Centrafrique, le Rwanda ou l’assurance-vie de Touadéra

Depuis plusieurs années, Kigali s’est imposé comme l’un des principaux soutiens du président centrafricain. Son premier argument : assurer, aux côtés des Russes de Wagner, la sécurité de Faustin-Archange Touadéra. Premier volet de notre reportage « Bangui, made in Kigali ».

Bangui, made in Kigali (1/2) – « One, two ! One, two ! One, two ! » soufflent en rythme les dernières recrues des Forces armées centrafricaines (Faca) en courant rejoindre leurs rangs sous les immenses arbres du camp Kassaï, à Bangui. Après six mois d’entraînement, ces 512 hommes et femmes fêtent la fin de leur formation, que leur a dispensé le contingent rwandais présent dans le pays.

« Ça va vraiment nous aider »

Démonstrations d’arts martiaux dans des cercles de feu, maniement d’armes, parades… Tout a été planifié au carré pour la cérémonie de clôture, à l’image de l’État mené d’une main de fer par le président Paul Kagame. « Les Rwandais nous ont transformés pour que nous soyons bien disciplinés. Ça va vraiment nous aider », témoigne Christopher, un conscrit centrafricain de 23 ans.

Déjà réputés comme les bons élèves, efficaces et exemplaires, de la Minusca (la mission onusienne en Centrafrique), dont ils constituent, depuis 2014, le contingent le plus important (2 100 soldats aujourd’hui), les Rwandais ont, grâce à une série d’accords, su se rendre indispensables au président centrafricain, Faustin-Archange Touadéra.

Mais alors que sont fièrement alignées les jeunes recrues, surveillées de près par leurs instructeurs rwandais, le ciel se déchire. Un déluge s’abat, laissant les invités les pieds dans l’eau, frissonnant sous les gouttes qui traversent les bâches. En pleine saison des pluies, la nature centrafricaine prend le dessus, et la cérémonie est retardée.

Fauteuil doré et tapis rouge

Au sec dans un fauteuil doré à l’allure toute monarchique, Faustin-Archange Touadéra, arrivé en grande pompe après la pluie, observe la scène. Devant lui, un tapis rouge détrempé, et une tribune, où les discours se succèdent. « Un soldat formé est un soldat au service de la population et de l’intégrité du territoire national », déclare le général Zéphirin Mamadou, le chef d’état- major des armées, qui rappelle le but de sa mission : « ramener la paix » dans tout le pays.

Pour les Centrafricains, le souvenir de la guerre civile est encore vif. Il y a trois ans à peine, la capitale était sur le point de tomber aux mains des groupes rebelles. Acculé, Touadéra avait appelé à la rescousse les soldats rwandais, sur la base de l’accord de coopération militaire qu’il avait signé un an plus tôt avec Kigali. Ces hommes, qui ont débarqué en 2020, ont contribué, aux côtés des Faca et des mercenaires russes du groupe Wagner, à desserrer l’étau.

« La Coalition des patriotes pour le changement [CPC], de l’ancien président, François Bozizé, se tenait aux portes de la ville. Notre tâche principale était de protéger le gouvernement », se souvient le brigadier général Ronald Rwivanga, porte-parole du contingent bilatéral rwandais. Menés par le colonel Alphonse Gahima, les 1 200 soldats qui composent ce contingent sont, depuis, restés dans le pays.

Les deux maisons du président

« Nous avons repoussé les rebelles avec succès », se félicite Ronald Rwivanga, qui assure qu’aujourd’hui, dans le pays, la situation est « relativement calme », en dehors de zones situées à la frontière avec le Cameroun et le Soudan, que sécurisent l’ONU ou les Russes. « Nous protégeons le président, la ville de Bangui et quelques sites autour de la capitale, tels que les maisons [du chef de l’État], à Damara », ajoute le porte-parole.

Propriétaire de deux villas en bordure de route, dans cette localité distante de 70 km de Bangui, Faustin-Archange Touadéra a effectivement confié sa sécurité aux Rwandais. Les guérites qui surplombent l’imposant portail de l’une de ses résidences secondaires sont occupées par ces derniers, qui gardent aussi l’entrée. À l’intérieur, les soldats ont établi leur camp.

Au milieu des tentes, des filets de camouflage et des vêtements qui sèchent, deux véhicules blindés occupent l’espace sous la pergola qui jouxte la maison. « Le président Touadéra n’est pas là tout le temps, mais on le voit régulièrement », témoigne une soldate, arrivée à Damara il y a sept mois.

Et la présence de ces troupes s’inscrit dans la durée. La réforme du secteur de la sécurité a été lancée en août 2021. Pierre angulaire de la présence rwandaise dans le pays, elle consiste à équiper et à former l’armée locale, puis à la déployer. L’objectif est qu’elle soit en mesure de prendre le relais « quand on décidera de partir », explique le brigadier-général Rwivanga.

« Coopération Sud-Sud »

« La formation de six mois que nous proposons est bonne pour un entraînement de base. Mais nous pouvons aller au-delà, et rendre les Faca plus efficaces dans des domaines spécifiques. » Une « solution africaine aux problèmes africains », ajoute-t-il dans un sourire, reprenant le mantra de la diplomatie militaire chère à Paul Kagame.

Depuis ce qu’il considère comme l’échec de la mission de l’ONU pendant le génocide de 1994, le chef de l’État rwandais souhaite en effet proposer une alternative africaine crédible aux opérations multilatérales. Cette politique, qui s’est révélée efficace en Centrafrique, puis au Mozambique, permet à Kigali de développer des partenariats économiques là où il maintient des troupes.

Faustin-Archange Touadéra parle, lui, d’une « coopération Sud-Sud », qu’il entend « poursuivre et renforcer ». « Nous remercions le président Paul Kagame et l’armée rwandaise venue nous soutenir », déclare-t-il ainsi lors de la cérémonie qui clôt la formation des jeunes Faca. « Nous poursuivrons [sur cette voie] pour multiplier les différents types de coopération et pour renforcer nos forces de défense et de sécurité », poursuit-il, sans oublier de mentionner « l’autre formation, menée par la Fédération de Russie ».

Touadéra l’équilibriste

Quand le président centrafricain apparaît en public, visage souvent renfrogné et regard dur, la palette de couleurs des couvre-chefs qui l’entourent ne lui permet pas de passer inaperçu. Casques bleus onusiens, bérets verts rwandais, bérets rouges centrafricains, casquettes beiges pour les – discrets mais omniprésents – mercenaires russes… Par un savant jeu d’équilibre, Faustin Archange Touadéra semble arriver à garder tout ce petit monde sous son contrôle.

Si les Rwandais décrivent leur coopération avec la Minusca ou celle avec les Centrafricains comme « faciles » et s’exerçant en toute confiance, ils n’en disent pas autant des Russes du groupe Wagner. « Ils ne sont pas sur notre chemin, nous ne sommes pas sur le leur », résume le brigadier général rwandais. En dehors de la protection du président, il n’y a, selon lui, aucune opération conjointe avec les Russes.

« On a notre propre structure de commandement, notre propre domaine d’intervention, et ils ont les leurs. C’est comme s’il y avait une personne dans la communication, et une autre chargée des opérations de combat. Je n’ai aucune idée de la manière dont ils travaillent. »

Même son de cloche du côté de la Minusca. « Il n’y a jamais eu d’opérations conjointes avec les Russes », assure Vladimir Monteiro, porte-parole de la mission onusienne à Bangui. De même, si les Rwandais sont le principal fournisseur de troupes et d’éléments de police au sein de l’ONU, ces soldats n’ont rien à voir avec le contingent bilatéral. « On ne travaille pas ensemble », confirme Monteiro, qui répète que l’unique partenaire de la Minusca est l’armée centrafricaine. Même si la mission de stabilisation est dirigée par une
Rwandaise ? Valentine Rugwabiza, que le secrétaire général de l’ONU a nommée en février 2022, œuvre avec succès au réchauffement des relations avec les autorités centrafricaines. Si le mandat de la Minusca prévoit, lui aussi, son retrait au profit des forces nationales, la mission semble encore bien implantée dans le pays.

« En mai 2023, la représentante spéciale a demandé à la Minusca d’adopter une posture proactive et préemptive, dans l’objectif de dissuader les groupes armés d’attaquer », explique son porte-parole. Au début de juillet, un casque bleu rwandais avait perdu la vie lors d’une patrouille dans la province de la Haute-Kotto, dans le nord-est du pays, vers la frontière avec le Soudan.

Le 15 novembre, le Conseil de sécurité de l’ONU a renouvelé pour un an le mandat de la Minusca, à la quasi unanimité (seule la Russie s’est abstenue). Ce mandat a désormais pour priorité « de soutenir l’extension de l’autorité de l’État et de maintenir l’intégrité territoriale », en collaboration avec les Faca. L’embargo sur les armes a également été assoupli.

Hôpitaux, écoles…

La mission sécuritaire prise en main par l’ONU, le contingent bilatéral rwandais a désormais les coudées franches pour étendre sa présence à d’autres secteurs de la société centrafricaine. « Les armes réduites au silence, on s’oriente vers des activités économiques, on construit des hôpitaux, des écoles… », explique Ronald Rwivanga.

À Bangui, à la fin de septembre dernier, le président Touadéra, casquette sur la tête et pelle à la main, est venu en personne participer à l’umuganda, ces travaux communautaires typiquement rwandais que Paul Kagame a instaurés dans son pays. L’expression d’un soft power déjà bien enraciné, et la preuve que, pour Kigali, la Centrafrique est devenue une terre d’opportunités.

Jeune Afrique

 

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