En Centrafrique, le Rwanda et la ruée vers l’eldorado

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Flore Monteau


Bangui, made in Kigali (2/2) – Chantal, jeune Rwandaise d’une trentaine d’années installée à Bangui, se tient adroitement debout au milieu d’un amoncellement de chaussures. Sandales, baskets, mocassins en cuir faits en Europe… Pour ses clients, elle tient à proposer tous les choix. La seconde main est de qualité et les prix défient toute concurrence. Les militaires rwandais déployés dans le pays en raffolent.

Terre d’opportunités

Déjà bien implanté en Centrafrique au niveau sécuritaire – quelque 2 100 soldats à travers la Minusca, la mission de l’ONU en Centrafrique, et 1 200 autres déployés dans un contingent bilatéral – le pays des Mille collines de Paul Kagame encourage aussi ses citoyens à venir s’essayer aux affaires. À Kigali, le bruit court que la Centrafrique est une terre d’opportunités.

« Un de mes amis qui travaille au gouvernement m’a dit de venir tenter ma chance ici », raconte Chantal, qui se félicite du succès de son commerce. Depuis deux ans, outre les chaussures, elle vend de l’or et des diamants provenant de l’exploitation à côté de son village. « Les Centrafricains ne savent pas profiter des ressources qu’ils ont », chuchote-t-elle en souriant.

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Comme Chantal, ils seraient plus de 500 Rwandais à être venus monter un commerce à Bangui – d’autres sources parlent de 700 civils présents dans le pays de Faustin-Archange Touadéra –, et les chiffres augmentent. « Quand je suis arrivé, nous n’étions pas tranquilles », se souvient Cyriaque, commerçant lui aussi, en référence aux groupes rebelles qui menaçaient de prendre la capitale en 2020.

« Mais les militaires rwandais sont venus, ils ont sécurisé la route nous reliant au Cameroun – ligne de vie vers Bangui – pour permettre l’importation de marchandises. Aujourd’hui, il n’y a plus de guerre. » Dans son échoppe de poissons et autres produits aux murs bleus écarlates, Cyriaque semble s’être parfaitement intégré dans son quartier, le PK12, et dit considérer les Centrafricains « comme une famille ».

Nouvel élan économique

Après le génocide des Tutsis de 1994, une première vague de réfugiés hutus a traversé la RDC pour venir s’installer dans le pays. Les choses sont désormais bien différentes. « Aujourd’hui, les nouveaux Rwandais prennent l’avion », précise Cyriaque – la compagnie nationale RwandAir ayant ouvert deux vols directs hebdomadaires pour faciliter le voyage.

Selon Mamanu, un Centrafricain, l’investissement des Rwandais est bénéfique pour le développement de son pays. « Je préfère acheter chez eux, car ils vendent moins cher », témoigne cet habitant du quartier PK5. Partie intégrante de la stratégie diplomatico-militaire de Paul Kagame sur le continent, le Rwanda aurait-il réussi le pari de l’intégration, là où d’autres forces étrangères – la France, la Chine, la Russie – ont échoué ?

« Si un militaire rwandais vient ici, un enfant vient s’asseoir à côté de lui. Si c’est un militaire russe, l’enfant fuit », reprend Mamanu, qui se dit « habitué » aux Rwandais, les côtoyant au quotidien dans les commerces. Comme lui, beaucoup se réjouissent du retour de la sécurité et du nouvel élan économique. Pourtant, selon certains observateurs, les Centrafricains pourraient finir par se sentir défavorisés face aux Rwandais.

« La Centrafrique est étonnante »

Si Chantal ou Cyriaque assurent ne pas avoir reçu d’aide financière pour venir s’expatrier, Kigali s’est tout de même assurée, après le succès de ses opérations sécuritaires et avec une série d’accords, un boulevard d’opportunités économiques. Via la holding Crystal Ventures (CVL), bras financier de son parti (le Front patriotique rwandais, au pouvoir depuis 1994), Paul Kagame a notamment investi dans les mines, le secteur des infrastructures ou les jus de fruits avec l’entreprise Inyange, filiale de CVL.

En août 2021, les ministres de l’Agriculture des deux pays ont aussi signé à Bangui un mémorandum d’entente d’une durée de cinq ans renouvelable, couvrant un certain nombre de domaines – de la recherche agricole, à la gestion de l’eau ou au développement des semences – qui permettront au Rwanda d’exploiter les terres arables centrafricaines.

« La Centrafrique est étonnante en matière de ressources naturelles. Elle possède environ 30 millions d’hectares de terres arables et fertiles, alors que sa population est relativement faible », déclarait à l’époque dans un journal local le ministre rwandais Jean Chrysostome Ngabitsinze, conscient de l’opportunité que représente la Centrafrique pour son pays, à l’étroit dans ses frontières.

Le pari d’Albert Nsengiyumva

Grâce à cet accord, le gouvernement centrafricain – au sein duquel le ministre des Grands Travaux et des Investissements stratégiques, Pascal Bida Koyagbélé, est le premier allié de Kigali – a fourni au Rwanda plus de 70 000 hectares de terres, destinées à être gérées par Crystal Ventures. Le tout accompagné d’un plan de développement : 2 millions d’hectares pour les arachides, 3 pour le blé, 2 millions pour le coton textile et encore 3 millions pour la production d’huile de palme. De quoi attirer de gros investisseurs.

Albert Nsengiyumva, éminent homme d’affaires rwandais qui possède déjà deux usines textile en Chine, est venu en 2022 investir une partie de sa fortune pour exploiter ces terrains. Objectif : planter des graines, élever des vaches et cultiver des fruits. « J’ai acheté une partie de mes terres, et le gouvernement m’en a donné une autre », explique le millionnaire (en dollars) de 65 ans, ancien ministre des Infrastructures.

Si le chiffre de 40 000 hectares est avancé, Nsengiyumva préfère taire les montants de son investissement. « Je n’ai eu aucune aide. Mon pays a amené la paix, mais l’investissement vient de moi », se défend-t-il face aux questions qui pourraient le lier au gouvernement rwandais.

Novice dans le secteur de l’agriculture, le businessman s’est rapidement frotté aux difficultés du terrain. Les premiers mois, il défrichait son terrain à la machette. « Tout est un défi ici. Il n’y a pas de logement, pas d’eau, pas d’électricité… Quand je suis arrivé, c’était la forêt. » Même avec un business plan de cinq ans, Albert Nsengiyumva tâtonne et ignore combien de temps il lui faudra pour devenir rentable.

Corruption

Un projet fou ? « Tout est compliqué et demande beaucoup d’argent », raconte-t-il devant ses imposants tracteurs et autres machines importées d’Allemagne. Il prévoit bien, pourtant, la production de maïs, de soja, de lait… et la construction d’une usine de traitement de fruits. Mais son ambition ne s’arrête pas là. Au milieu de ses terres labourées, Albert Nsengiyumva fait des forages et installe des panneaux solaires.

« Je veux apporter l’électricité, l’eau, fournir une clinique et proposer de l’emploi » pour la population, ajoute l’ambitieux investisseur. Son exploitation embauche d’ailleurs déjà une soixantaine de personnes locales. Les Centrafricains feront-ils partie intégrante du grand projet de Kigali ? « Ils ne veulent pas travailler », confie un employé rwandais du chantier.

Outre la chaleur et le désordre qui règnent dans le pays, la prétendue paresse des Centrafricains revient souvent dans la bouche des Rwandais – habitués à la froide efficacité de Kigali. Mais la corruption paraît être le fléau le plus difficile à avaler. « Un jour, j’ai été arrêté par la police. Sans raison, ils m’ont demandé de payer. Je ne voulais pas mais je n’ai pas eu le choix », confie un officiel rwandais dans un soupir. « Depuis, j’ai compris qu’ici, il n’y avait pas de règles. »

Difficile, selon lui, d’investir dans ces conditions. « Tu viens, tu investis ton argent et après ils ne suivent aucune règle. Donc tu finis par t’en aller », souffle-t-il. Le rêve centrafricain vendu par Kigali n’est-il donc pas si facilement atteignable ? Pour contribuer à enrailler ce problème de corruption, les Rwandais ont entrepris de travailler au sein des organisations internationales à Bangui et souhaitent contribuer au renforcement des institutions étatiques.

Alors que Paul Kagame se pose en garant de la stabilité et améliore son positionnement sur le continent, reste à savoir jusqu’où les Centrafricains vont laisser s’insérer leurs nouveaux concitoyens. Dans l’air électrique de la forêt d’Afrique centrale, flotte comme un sentiment de fierté à ne pas piétiner.

Jeune Afrique

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