En Centrafrique, l’adoption de Bitcoin cache d’obscurs intérêts

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La République centrafricaine a adopté Bitcoin en tant que monnaie officielle, a annoncé le ministre d’Etat Obed Namsio dans un communiqué diffusé mardi 26 avril. Cette information aurait de quoi réjouir les adeptes des cryptomonnaies, puisqu’il s’agirait seulement du deuxième pays à adopter Bitcoin en tant que monnaie officielle, après le Salvador. Mais derrière cette annonce se cache peut-être d’autres intérêts.

De quoi on parle. Depuis quelques jours, le milieu des cryptomonnaies s’intéresse de près à la République centrafricaine, alors que les autorités ont annoncé l’acceptation d’un cadre légal qui régit ces monnaies virtuelles. Le communiqué diffusé par Bangui affirme que cette démarche d’adoption du Bitcoin «place la République centrafricaine sur la carte des plus courageux et visionnaires pays au monde, pour tout ce qui signifie et implique l’acceptation des cryptomonnaies en tant que moyens de paiement».

Un homme d’affaires sulfureux. Le document argue également que la Centrafrique est le premier pays au monde à «adopter à l’unanimité le projet de loi qui gouverne la cryptomonnaie». Sur Facebook, une vidéo du vote de la loi a été diffusée par les autorités vendredi 22 avril. Mais derrière ce grand discours, des questions restent en suspens.

Le site Chainglob mentionne les liens troublants entre le président de l’Assemblée nationale de la République centrafricaine et l’homme d’affaires controversé Emile Parfait Simb, réputé pour avoir mis sur pied des opérations financières frauduleuses. Le Camerounais est notamment accusé par plusieurs pays d’avoir créé des réseaux fonctionnant sous la forme de pyramides de Ponzi. Son projet nommé Liyeplimal est considéré comme une arnaque. L’Autorité québécoise des marchés financiers a mis en garde les consommateurs sur sa
société Global Investment Trading. Binance, un opérateur international de cryptomonnaies, avait alerté via Twitter sur les pratiques de Lieyeplimal.

L’entrepreneur a vraisemblablement joué un rôle clé dans la rédaction de cette loi qui régit les cryptomonnaies. Sa présence en République centrafricaine est observée de près depuis une année. En novembre 2021, sa présence à Bangui, la capitale du pays, a suscité la controverse. Il aurait participé à une collecte de fonds pour construire une annexe à l’Assemblée nationale et se serait montré proche du président de l’institution législative.

Un projet de loi étonnant. Au-delà du rôle d’Emile Parfait Simb dans la rédaction de cette loi, c’est son contenu lui-même qui interroge. Le texte ne définit pas clairement ce qu’est une cryptomonnaie, comme le relève Lionel Jeannerat, expert neuchâtelois de Bitcoin. Potentiellement, n’importe quel projet pourrait donc prétendre à une existence légale en tant que monnaie en République centrafricaine. De surcroît, toute personne qui refuserait les cryptomonnaies s’expose de 10 à 20 ans de prison ainsi qu’à une amende entre 100’000 et 1 milliard de francs CFA (entre 155 et 1,55 million de francs).

L’article 22 prévoit que «toutes les obligations monétaires libellées en monnaie ayant cours légal existant avant la date d’entrée en vigueur [de la présente loi] peuvent être payées en cryptomonnaies». Une disposition particulièrement surprenante, qui pourrait contraindre les émetteurs à accepter d’obscures cryptomonnaies en contrepartie d’obligations qui avaient jusqu’ici une valeur en francs CFA.

L’article 23 est peut-être le plus surprenant de tous. Il prévoit que «l’Etat garantit à travers la Banque centrale la convertibilité automatique et instantanée des cryptomonnaies en monnaie ayant cours légal en République centrafricaine». Pour Alexis Roussel, co-fondateur de l’intermédiaire financier Bity à Neuchâtel, une telle disposition représente «un risque significatif pour la banque centrale locale».

Un réseau électrique «catastrophique». Selon un correspondant qui a couvert l’actualité de la République centrafricaine pour plusieurs médias francophones et qui préfère garder l’anonymat pour éviter d’éventuelles représailles, cette démarche a sans doute pour objectif «de blanchir de l’argent et/ou d’arnaquer des investisseurs».

Le minage de cryptomonnaies en République Centrafricaine relève selon lui d’une
«grosse blague». Le pays n’a «quasiment pas d’électricité, le réseau de distribution est catastrophique, l’énergie est très chère et il y a une obligation de disposer d’un groupe électrogène à cause des nombreuses coupures».

Autant d’éléments qui semblent effectivement à l’opposé des conditions cadres recherchées par les mineurs. Par ailleurs, le taux de pénétration d’internet en Afrique centrale est le plus bas du continent, ce qui soulève des interrogations supplémentaires quant à l’intérêt que cette démarche peut avoir pour la population locale.

Liens avec les mercenaires russes. Selon le journaliste, «le clan présidentiel ressemble davantage à une mafia». En 2021, le président Faustin-Archange Touadéra a été accusé d’avoir organisé l’évasion de Hassan Bouba, un ancien ministre qui devait être jugé pour crimes de guerre et de crimes contre l’humanité.

Le gouvernement collabore avec les mercenaires russes du Groupe Wagner, lequel est d’ailleurs impliqué dans la guerre en Ukraine, ce qui aurait conduit à une réduction des effectifs de cette milice paramilitaire, selon Le Monde. Le média RFI a publié une enquête en mai 2021 révélant le témoignage de victimes d’exactions de ces «instructeurs russes».

A la suite d’un massacre le 11 et le 12 avril 2022 d’une dizaine de civils en République centrafricaine, commis par des militaires locaux et des paramilitaires russes, les Nations unies ont indiqué l’ouverture d’une enquête. La République centrafricaine semble considérer la Russie comme un allié et certains observateurs locaux voient dans Bitcoin une manière de continuer les échanges financiers sans violer les sanctions américaines.

Entre un projet de loi qui ne définit pas précisément les cryptomonnaies, ni celles qui peuvent prétendre à avoir cours légal et l’ombre d’un homme d’affaires controversé, l’adoption de Bitcoin pourrait être mouvementée. Reste à savoir si elle profitera à la population.

par Grégoire Barbey

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