En Centrafrique, comment Wagner et Prigojine se sont alliés à la mafia du diamant

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En Centrafrique, comment Wagner et Prigojine se sont alliés à la mafia du diamant

De la récolte à l’exportation vers Dubaï, le groupe Wagner a pris le contrôle du secteur diamantaire centrafricain. Intimidation des exploitants locaux, soutien du gouvernement, alliance avec les réseaux libanais… Plongée dans les arcanes d’un business aussi opaque qu’inquiétant.

20 juin 2023

Par Mathieu Olivier

Avec l’or, le café et le bois, le diamant est l’un des axes importants du financement de Wagner en Centrafrique. Les gains pourraient s’élever à plusieurs dizaines de millions d’euros. Entre Bria, Bangui et Dubaï, le groupe de mercenaires russes s’appuie notamment sur les Nassour, une famille libanaise installée de longue date en Afrique centrale. À quelques encablures, la rivière Kotto s’écoule lentement, attendant de pouvoir jeter ses eaux dans celles de l’Oubangui, près de deux cents kilomètres plus au Sud, à la frontière avec la République démocratique du Congo (RDC). Un peu plus loin, sur l’ocre route de latérite qui laisse derrière elle le petit stade local, l’aéroport de Bria accueille quelques avions ou hélicoptères, aéronefs de sociétés privées ou d’organisations humanitaires. Anonymes, frappés du logo de l’ONU ou peints aux couleurs des Forces armées et de leurs supplétifs russes de Wagner, ils viennent livrer leurs marchandises ou attendent de redécoller vers la capitale. À Bangui, comme ici dans la Haute-Kotto, les uns cohabitent avec les autres. Un autre bâtiment attise la curiosité sur la route menant à l’aéroport. Sur son enceinte, on distingue encore sous une fine poussière, en lettres majuscules peintes à la main, le nom de la société à laquelle il appartient : Badica. Le Bureau d’achat de diamants en Centrafrique est connu de tous à Bria, où l’activité tourne majoritairement autour des mines et du diamant. Alors, forcément, les habitants n’ont pas manqué de remarquer les changements opérés derrière les grilles depuis peu et la prise de possession des lieux par des « Blancs » ne parlant pas français. En ce milieu d’année 2021, le bureau du Badica s’est en effet transformé en quartier général du groupe Wagner.

Wagner et la prise de Bria, le 19 avril 2021

Quand les mercenaires russes débarquent, l’endroit est abandonné ou presque depuis plus de cinq ans. À la suite des sanctions infligées par l’ONU au Badica en 2015 pour trafic illégal de diamants, la société avait cessé son activité à Bria. « La direction n’y avait laissé que le strict minimum, un peu de matériel, sous la surveillance de quelques gardiens », explique un diamantaire à Bangui. Une manière d’occuper les lieux en attendant des jours meilleurs. Abdoul-Karim Dan Azoumi et son fils Abbas, les patrons du Badica et de sa filiale belge Kardiam, perdent alors beaucoup d’argent. Mais, mobilisant leurs réseaux pour convaincre les institutions internationales de leur bonne foi, ils parviennent à sortir de la liste des sanctionnés onusiens en avril 2021, malgré la réticence des États-Unis. Toutefois, pour le Badica, il n’y aura pas de jours meilleurs. Alors que l’ONU desserre son étau, les Russes de Wagner, arrivés en Centrafrique dès 2017, sont déjà à Bria. Le 19 avril 2021, les mercenaires pénètrent sans résistance dans le bureau du Badica et séquestre les deux agents de sécurité. Situé non loin de l’aéroport par lequel transitent hommes et marchandises, le bâtiment est tout indiqué pour accueillir le quartier général du groupe dans la Haute-Kotto. Alertée, la direction de la société diamantaire est impuissante. Trois jours plus tard, tandis que Wagner a déjà installé ses hommes et son matériel, elle se décide à protester auprès du gouvernement, en envoyant une lettre au Premier ministre, Firmin Ngrebada. Décrivant la situation, elle demande à ce dernier d’inciter Wagner à libérer les lieux afin qu’elle puisse « relancer ses activités de commercialisation ». La primature reste muette. Seconde tentative le 27 juillet, une nouvelle fois par écrit. Et nouveau silence, avant que le ministre de la Défense, Rameaux-Claude Bireau, par ailleurs neveu du président Faustin-Archange Touadéra, ne se décide finalement à répondre le 13 septembre.

« On vend à qui on peut »

« Des dispositions sont en train d’être prises en vue de reloger [les supplétifs russes] », affirme le ministre dans un courrier consulté par JA. Plus bas, il ajoute une requête qui peut prêter à sourire : « Par ailleurs, [je] vous demande d’observer une patience patriotique jusqu’au dénouement de ce processus. » Un an et demi plus tard, le Badica patiente encore. « Il n’y avait rien à faire. Wagner avait déjà pris le contrôle », résume un acteur du dossier ayant requis l’anonymat. « Plusieurs personnes suspectées de complicité avec les groupes armés ont même été torturées sur place », ajoute une source diplomatique. Le groupe Wagner s’est-il contenté de cette occupation illégale ? En réalité, les mercenaires ont fait des locaux du Badica l’un des centres de leur activité minière dans l’est du pays, où les opérations sécuritaires conjointes avec l’armée centrafricaine se sont multipliées depuis 2021. « Ils ont profité des avancées militaires pour prendre pied dans les zones de Bambari, Bria, Nzacko ou Bakouma, qui font partie des régions minières les plus riches du pays », explique un expert du groupe à Bangui. Dans ce triangle d’or et de diamant de la Centrafrique, les Russes se sont ainsi peu à peu imposés comme les seuls interlocuteurs possibles des exploitants et creuseurs locaux. « Il y a eu une phase d’intimidation, durant laquelle ils leur ont fait comprendre qu’il était dangereux de travailler sans eux. Puis ils ont fait une offre : on sécurise votre activité si vous travaillez avec nous et si vous nous vendez vos pierres. Ce sont les méthodes d’une mafia », se souvient un diamantaire à Bangui. « Ils sont les seuls présents sur le terrain, ont des bureaux régionaux, le soutien de l’État et des connexions à Bangui… Pourquoi les locaux, qui veulent juste vendre leur marchandise, ne travailleraient pas avec eux ? » s’interroge, fataliste, un professionnel du secteur. Un exploitant contacté par JA résume : « On vend à qui on peut. »

« Beyrouth connection »

Une fois les diamants achetés aux creuseurs, comment les centres régionaux s’occupent-ils de leur exportation ? Là encore, Wagner bénéficie de l’appui de l’armée centrafricaine, qui se charge d’assurer la sécurité des convois de pierres jusqu’à Bangui, point de départ vers l’étranger.
« Wagner a créé une société, Diamville, qui exporte elle-même du diamant. Mais ce n’est qu’une petite partie de leur business. Le gros de la contrebande est ailleurs », explique ainsi notre spécialiste du groupe à Bangui. Comme pour l’or, le bois ou le café – dont les premières tonnes, une vingtaine, ont été achetées par Wagner en janvier –, c’est un certain Roman qui gère le volet commercial du diamant en faisant le relais entre les centres régionaux et Bangui. Grâce à lui, et après avoir acheté e acheminé la marchandise jusqu’à la capitale, les mercenaires ont obtenu de s’associer au système d’exportation mis en place par une famille libanaise installée de longue date en Afrique centrale : les Nassour. « Ils se sont rendu compte qu’il ne pouvait pas monter un nouveau réseau de toutes pièces, alors ils se sont greffés à l’existant », explique notre diamantaire. À la tête de l’influente famille : Aziz Nassour. Fils d’Ibrahim Khalil Nassour, un homme d’affaires libanais chiite proche du Hezbollah, ce quadragénaire a très tôt baigné dans le commerce du diamant. Son père avait ainsi créé en 1983 Diamonds Forever, basée à Anvers. Quand sa sœur, Diana, elle est mariée à Ali Saïd Ahmad, dont la famille s’est elle aussi enrichie grâce au commerce de pierres d’Afrique centrale en Belgique. « L’alliance entre les Nassour et les Ahmad est l’un des plus grands réseaux de contrebande de diamants du continent, du Congo à la Sierra Leone, et jusqu’en Belgique, selon les périodes », explique un chercheur spécialisé sur les trafics en Afrique centrale. Un temps soupçonné de financer Al-Qaïda, Aziz Nassour a été placé sous sanctions par l’ONU en 2004, puis condamné par contumace à six ans de prison par la justice belge la même année pour son rôle dans un trafic de diamants dits « de sang ». Le Libanais n’en a pas moins conservé de solides appuis à Bangui, où sa proximité avec le président Faustin-Archange Touadéra lui assure d’obtenir marchés publics et protection pour sa véritable activité. « Il est aujourd’hui le principal exportateur de diamants légaux et illégaux de Centrafrique », assure notre chercheur, qui liste au moins six sociétés liées à l’homme d’affaires : Sahar Diams, Sahar Bi, Nassour Diam, Sahar Mining et Dayan Diamond.

Une bienveillante « unité spéciale »

En plein cœur de Bangui, un autre homme, associé d’Aziz Nassour – qui n’effectue que de courts séjours en Centrafrique et serait domicilié a Zimbabwe –, fait fonctionner le réseau libanais. Il se nomme Hassan Hijazi. Lui aussi issu d’une famille installée en Centrafrique sous Jean- Bedel Bokassa dans les années 1970 – son père, Ali Hijazi, était alors décrit comme un fils adoptif de l’empereur –, cet homme discret dispos également de connexions avec le président Touadéra et sa famille. Il fait figure de cerveau des opérations diamantaires libano- centrafricaines, auxquelles les Russes de Wagner sont aujourd’hui associés. Sous ses ordres, deux hommes assurent le fonctionnement quotidien du réseau : le fils d’Aziz Nassour, Moustapha, et son cousin, Bassam al-Ali. Très proches, ces derniers assurent le stockage des diamants achetés aux creuseurs locaux dans une de leurs propriétés de la capitale. Située en face du bureau de la compagnie Air France à Bangui, cette résidence, où loge Moustapha, est également équipée d’une fonderie qui lui permet de transformer en lingots de petites quantités d’or. Bassam, lui, dispose de son propre bureau dans le centre-ville, derrière la société Colalu. De ce quartier général, ce commerçant, qui a construit ses réseaux sous François Bozizé avant de se rapprocher des cercles des Touadéra, transmet ses ordres à son collecteur, lequel supervise l’achat des diamants. À en croire un professionnel du secteur, il se charge aussi d’acheminer des équipements de creusage jusqu’aux sites contrôlés par les Russes de Wagner. Rendant compte à Hassan Hijazi, « Bassam » entretient aussi d’utiles contacts dans la police et la gendarmerie, ainsi qu’au ministère des Mines et jusque dans l’Unité spéciale anti-fraude (Usaf), créée en 2009 pour lutter contre les trafics aux frontières. Paradoxalement, selon un enquêteur ayant travaillé sur le personnage, c’est cette Usaf qui s’est chargée à de nombreuses reprises de faire sortir sans encombre des cargaisons de diamants à l’aéroport de Bangui. « Bassam n’est qu’un des tentacules du réseau Nassour, mais il est sans doute le plus important. Il obtient les permis qu’il veut au ministère des Mines et bénéficie de tous les contacts au niveau des autorités, ce qui lui permet de faire de la contrebande sans entrave et avec une impunité garantie », explique notre chercheur spécialiste des trafics en Afrique centrale. Selon un proche du gouvernement, Bassam al-Ali entretient ainsi une très bonne relation avec le ministre de l’Intérieur, Henri Wanzet Linguissara, ainsi qu’avec le directeur général de la police Bienvenue Zokoué. Wagner a donc rapidement compris qu’il avait tout intérêt à se greffer à ce réseau. Si les mercenaires ont pactisé avec les Libanais, c’est en grande partie parce que ceux-ci – et notamment Aziz Nassour et Hassan Hijazi, ce dernier contrôlant plusieurs entreprises d’import-export – leur assurent, en plus d’un relatif anonymat, de pouvoir écouler leur marchandise sur un marché des plus florissants : Dubaï. Première ville des Émirats arabes unis, celle-ci est qualifiée par les experts financiers de « paradis du blanchiment », y compris en ce qui concerne les pierres précieuses. « Dubaï permet de contourner la traçabilité imposée par les législations internationales sur le diamant », explique un spécialiste du trafic de gemmes. De 2015 à 2021, le volume de diamants bruts échangés aux Émirats a bondi de 75 %, faisant d pays le numéro un mondial du secteur. « Le système de contrôle est totalement défaillant, résume un diamantaire. Par exemple, il suffit de disposer d’un stock de diamants d’origine légale pour obtenir un certificat de Kimberley. Ensuite, comme le stock en question n’est pas scellé, vous le réutilisez pour obtenir un deuxième sésame, dont vous vous servez pour blanchir des pierres illégales. » Ce n’est là qu’une des techniques de l’arsenal de la fraude. La plus fréquente serait, de l’aveu d’un habitué de Dubaï, celle du mixage : l’importateur réunit des pierres de différentes provenances, légales et illégales, puis attribue un certificat dit « d’origine mixte » qui efface l’historique des diamants, lesquels peuvent dès lors être revendus ailleurs en toute tranquillité avec la complicité de commerçants heureux d fermer les yeux. « Dubaï et ses zones franches sont des machines à blanchir. Cela profite à tout le monde. À Anvers, qui continue de se targuer de ne pas acheter de diamants de sang, personne ne veut dénoncer le problème », déplore notre chercheur.

Complicité et silence complaisant

Kimberley a-t-il les moyens de mettre fin à cette fraude « à l’origine mixte » ? Il fonctionne sur le principe de l’unanimité de ses membres. Or parmi eux figure un pays qui n’a aucun intérêt à voir le système prendre fin : la Russie. « Moscou et ses alliés paralysent le processus », résume notre expert des trafics en Afrique centrale. Et ce, au bénéfice de Wagner et de ses alliés libanais. « C’est un trafic très lucratif, y compris pour certains États, explique notre source. Si les Libanais ont pris tant d’importance, c’est aussi parce que l’Iran a eu besoin de contourner les sanctions internationales et a demandé de l’aide au Hezbollah. Aujourd’hui, c’est la Russie qui recherche la même chose. » À Bangui, rares sont les optimistes à croire qu’une quelconque autorité pourra freiner l’entreprise diamantaire d’Evgueni Prigojine, dont les gains pourraient s’élever à plusieurs dizaines de millions d’euros, selon les professionnels du secteur. D’après plusieurs témoignages recueillis auprès de ces derniers, les diamants collectés par Wagner dans des zones pourtant illégales au regard du processus de Kimberley continuent d’être écoulés jusqu’à Anvers avec la complicité des réseaux Nassour et d’un proche du président Touadéra, Dimitri Mozer. Consul de Centrafrique en Belgique, celui-ci est aujourd’hui l’ordonnateur des déplacements publics ou privés du chef de l’État en Europe, mais il mobilise surtout ses réseaux pour des tâches plus discrètes et plus commerciales. « Mozer, qui est devenu puissant sous François Bozizé, est la petite main du président Touadéra. Il gère son agenda en Europe, ses appartements privés, mais aussi ses intérêts dans le commerce de diamants à Anvers », confie un ancien ministre. Contacté par JA, Dimitri Mozer nie catégoriquement ces allégations et affirme n’être qu’un « simple consul honoraire ». « Le président connaît le système diamantaire par cœur », ajoute encore notre précédente source, citant au passage Obed Namsio, directeur de cabinet du chef de l’État, ancien ministre chargé des Mines, ou encore Brigitte Touadéra, la première dame, qui voyage régulièrement en Belgique et à Dubaï, et cumule les postes décisionnaires dans les sociétés et coopératives minières opérant dans l’or et le diamant. Le groupe de mercenaires bénéficie en outre en Centrafrique d’une impunité totale. Il a obtenu du gouvernement qu’il interdise la prise de vidéos et de photographies au niveau de l’aéroport de Mpoko, où certains clichés avaient dévoilé ses activités aux curieux. Le survol par drones de zones dites sensibles a également été prohibé, notamment aux forces de la Mission des Nations unies pour la Centrafrique (Minusca). Les Casques bleus auraient pourtant sans doute des choses à dire. Présents dans les principales villes du pays, et notamment à Bria, ils sont en première ligne face à la mafia diamantaire wagnérienne. Sans jamais l’avoir dénoncée officiellement.

https://www.jeuneafrique.com/1442138/politique/en-centrafrique-comment-wagner-et-prigojine-se-sont-allies-a-la-mafia-du-diamant/#:~:text=De%20la%20r%C3%A9colte%20%C3%A0%20l,business%20aussi%20opaque%20qu’inqui%C3%A9tant.

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