En Afrique, Poutine reprend la main sur Wagner, orphelin de Prigojine

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En Afrique, Poutine reprend la main sur Wagner, orphelin de Prigojine

Sous étroite surveillance de Moscou depuis la disparition de son financier, le groupe de mercenaires russes poursuit ses actions au Sahel et en Centrafrique avec un même objectif : porter sur le continent l’ambition de puissance anti-occidentale du maître du Kremlin. Révélations.

Depuis, ces mercenaires sont toujours répartis entre Kidal et Tessalit, autre ville du Nord où l’armée a fait son retour. Ils y mènent des patrouilles de « sécurisation », durant lesquelles ils se livrent à des pillages de maisons et de boutiques, et réaménagent les aérodromes locaux pour faciliter les liaisons logistiques assurées par des gros porteurs. Cinq mois après sa rébellion avortée contre Moscou et malgré la disparition de son chef, Evgueni Prigojine, le 23 août, Wagner est toujours bien en place au Mali.

Reprise en main du Kremlin

Le nombre de mercenaires présents a même légèrement augmenté depuis août, oscillant entre 1 500 et 2 000 hommes au gré des rotations et des opérations. « Cet effort a probablement été fait pour soutenir la reprise de Kidal et du Nord », estime une source militaire française. Mopti-Sévaré, Gossi, Gao, Ansongo, Ménaka… Ils ont pris leurs quartiers dans leurs bases du centre et du septentrion. À Bamako aussi, bien qu’ils s’y fassent toujours relativement discrets. Les « musiciens », comme ils se surnomment en interne, occupent les baraquements aménagés à la fin de 2021 près du tarmac de l’aéroport.


Plusieurs de leurs chefs résident dans l’enceinte de l’ambassade de Russie, en centre-ville. À commencer par Ivan Maslov, qui est resté le patron de Wagner au Mali malgré le décès de Prigojine, avec qui il était en relation directe. À ses côtés, des membres du GRU, les renseignements militaires russes, occupent une place de plus en plus importante. Une tendance qui a débuté après le coup de force de Prigojine contre le Kremlin, quand le ministère de la Défense russe a commencé à reprendre le groupe Wagner en main.

Prigojine avait-il déjà perdu le contrôle ?

Selon certaines sources, l’ancien restaurateur de Saint-Pétersbourg aurait même été accompagné par des responsables du GRU lors de sa dernière tournée en Centrafrique et au Mali, en août, quelques jours avant que son avion n’explose mystérieusement dans le ciel russe. Prigojine avait-il déjà perdu le contrôle de son empire ? En grande partie. S’estimant trahi, Vladimir Poutine s’est employé à affaiblir son mercenaire en chef, en scindant les activités essentielles du groupe : le mercenariat de Wagner, la propagande du projet Lakhta et les activités économiques de la holding Concord.

« Poutine ne veut pas créer de nouveau monstre de Frankenstein et risquer une nouvelle tentative de putsch », analyse une source proche des renseignements français. Le président russe reprend donc la main. Et il le fait en pleine lumière. Oubliées, les missions et réunions secrètes à Moscou, Bamako ou Bangui. Depuis le début de septembre, les déplacements de délégations militaires russes sur le continent sont publics et largement relayés dans les médias. Le message est clair : Wagner poursuit ses activités et
l’identité de ses nouveaux maîtres ne souffre d’aucune contestation.

« La tête a été coupée, mais le corps fonctionne encore »

Sur le terrain, le dispositif n’a pas vraiment changé. « La tête a été coupée, mais le corps fonctionne encore, explique notre source française. De nombreux chefs charismatiques de Wagner, qui tiennent leurs hommes, sont restés et assurent une forme de continuité sur le terrain. » Seul un repli notable a été observé en Libye, où une simple présence résiduelle demeure, et au Soudan. Alors que le groupe était présent depuis des années à Khartoum,
les opérations ont été mises à mal avec l’offensive russe en Ukraine, puis avec la guerre civile soudanaise opposant les généraux Mohamed Hamdan Dagalo, dit « Hemetti », et Abdel Fattah al-Burhane.

Certaines puissances occidentales ont profité de cette nouvelle donne pour avancer leurs pions. Les États-Unis ont ainsi approché Hemetti afin qu’il s’engage à ne pas offrir à la Russie un débouché sur la mer Rouge, objectif poursuivi par le Kremlin. Celui-ci s’y serait engagé et aurait tenu le même discours aux Français, qui ont eux-mêmes envoyé une délégation à Khartoum. Selon une source sécuritaire occidentale, Wagner n’aurait à l’heure actuelle plus d’activités au Soudan.

Les États-Unis sont-ils en train de remporter le bras de fer ? Il ont certes marqué un point à Khartoum, mais échoué pour l’instant à réduire l’influence de Wagner sur l’État centrafricain. Au début d’octobre, Washington a en effet tenté de favoriser l’implantation à Bangui d’une société militaire privée américaine, Bancroft Global Development, qui offrirait au président Faustin-Archange Touadéra les mêmes services de sécurité que Wagner. Plusieurs réunions ont eu lieu et les contacts se poursuivent, mais aucun contrat n’a été
annoncé officiellement. Et les Russes restent à Bangui comme chez eux.

Touadéra veille à ce que Bangui reste russe

Le dispositif mis en place par Wagner autour de Faustin-Archange Touadéra n’a quasiment pas changé depuis la mort d’Evgueni Prigojine. Et pour cause : le chef de l’État centrafricain y a veillé lors d’une longue réunion, tenue le 2 septembre au palais présidentiel de Bangui. Bien décidé à s’assurer que la disparition de l’oligarque ne bouleversera pas sa politique d’alliance avec Moscou, Faustin-Archange Touadéra accueille ce jour-là un invité de marque, Iounous-bek Evkourov, ex-président de la République d’Ingouchie et surtout vice-ministre de la Défense russe depuis 2019.

Dans la grande salle de conférences du palais, le chef de l’État a convié le ministre de la Défense, Jean-Claude Rameaux-Bireau, celui de l’Intérieur, Henri Wanzet Linguissara, et le chef d’état-major des armées, le général Zéphirin Mamadou. Deux Russes jusqu’ici incontournables à Bangui brillent par leur absence : Vitali Perfilev, numéro un de Wagner en Centrafrique, et Dmitri Sytyi, son associé civil. Depuis la disparition d’Evgueni Prigojine, leur situation ne tient qu’à un fil, que Iounous-bek Evkourov et celui qui l’accompagne, Andreï Averyanov, peuvent couper à leur guise.

Général du GRU, Averyanov a participé à plusieurs réunions avec des délégations africaines lors du sommet Russie-Afrique de juillet 2023 à Saint-Pétersbourg. Surtout, il a dirigé l’unité 29 155, chargée des basses besognes des services secrets russes. À sa tête, il a sans doute mis sur pied l’opération ayant conduit en 2018 à la tentative d’assassinat manquée – par empoisonnement à la neurotoxine – de l’ex-agent russe Sergueï Skripal. Mais ce 2 septembre, en compagnie de Iounous-bek Evkourov, il a une mission bien différente : il doit rassurer Touadéra.

La mort de Prigojine, assure le duo, ne change rien aux ambitions russes. Pas question pour le Kremlin de jeter aux oubliettes les réussites de l’ancien patron de Wagner. En revanche, les mercenaires évolueront sous un contrôle strict du ministère de la Défense russe et du GRU. Pendant environ deux heures, Evkourov et Averyanov présentent les contours de la nouvelle organisation, chargée de faire survivre l’ancienne au sein d’un
« corps africain » – afrykanski korpus en russe, clin d’œil aux slavianski korpus (les « corps slaves »), ancêtre du groupe Wagner. Pour étoffer ses rangs, qui pourraient compter jusqu’à 40 000 hommes sur le continent, des annonces de recrutement tournent depuis peu sur des chaînes Telegram russes.

Pavel Prigojine, fils et symbole

À la tête de ce nouveau régiment africain : Andreï Averyanov et Vladimir Alekseïev. Numéro deux du GRU et ancien des forces spéciales, ce dernier a l’avantage de bien connaître Wagner pour avoir côtoyé Dmitri Utkin, l’ancien chef militaire du groupe, et pour avoir négocié – au côté de Iounous-bek Evkourov – avec Prigojine lors de la rébellion avortée de juin. Il est aussi à l’origine de la création d’une autre société militaire privée, Redut, dirigée par Konstantin Mirzayants. Lui aussi est présent à Bangui ce 2 septembre.

Averyanov, Alekseïev et Mirzayants travaillent en coordination avec Andreï Trochev, qui a repris les opérations de Wagner en Ukraine. Le trio peut aussi compter sur Denis Pavlov, ex-espion passé par la Suisse puis par la France et en poste à l’ambassade russe de Centrafrique depuis septembre. Plusieurs anciens cadres de Wagner gardent aussi un œil sur les activités centrafricaines, parmi lesquels Anton Elizarov et Pavel Prigojine, fils d’Evgueni, combattant de Wagner et assurant en partie la succession du disparu. « C’est un symbole. En laissant une place au fils Prigojine, Poutine montre qu’il respecte son ancien allié et sa mémoire », analyse un spécialiste du groupe.

Pavel Prigojine a ainsi repris, avec l’accord du GRU, le contrôle de Concord, la holding aux multiples ramifications créée par son père. Il a aussi officiellement sous ses ordres des hommes tels que Dmitri Sytyi à Bangui. Au contraire de Vitali Perfilev, qui a quitté le pays au début de novembre, Sytyi a pour l’instant sauvé sa tête. Lors de la réunion du 2 septembre, Faustin-Archange Touadéra a plaidé pour que le jeune francophone reste à Bangui. Et il a obtenu gain de cause : son protégé russe a conservé la gestion des activités économiques et de communication du groupe en Centrafrique.

Le même 2 septembre, celui-ci participe d’ailleurs à une autre réunion à l’ambassade de Russie, en présence de l’ambassadeur Alexander Bikantov et du ministre centrafricain de l’Élevage et de la Santé animale, Hassan Bouba. Sytyi, qui supervise les activités économiques dans le bois, l’or ou les spiritueux, l’affirme : si les entreprises tournent au ralenti en cette saison des pluies, les ambitions russes restent inchangées. Hassan Bouba est rassuré. Grand partenaire de Wagner, il pourra poursuivre ses réunions et dîners avec
Alexander Bikantov, Vladislav Ilin, consul à Bangui, ou encore l’ancien espion Denis Pavlov.

Ce dernier serait en contact avec la police centrafricaine et avec son patron, Bienvenu Zokoué, ainsi qu’avec l’Office central de répression du banditisme (OCRB), qui multiplie ces derniers mois les opérations hors procédure sur des personnalités ayant osé dénoncer les activités russes. Faut-il y voir un effet de la reprise en main du groupe par le GRU ? Au début de décembre, Iounous-bek Evkourov effectue une nouvelle visite à Bangui. S’il n’y a pas rencontré le président Touadéra – alors en déplacement à Dubaï, celui-ci n’a pas souhaité chambouler son agenda -, le vice-ministre a pris le temps d’un dîner à
l’ambassade de Russie.

Ouagadougou, nouvelle tête de pont ?

Lors de ce repas, a-t-il été question de l’afrykanski korpus et des ambitions continentales du nouveau Wagner ? Cette unité en construction – qui pourrait accueillir des combattants d’autres sociétés militaires privées russes telles que Redut et Convoy – est en tout cas sur beaucoup de lèvres, de Bangui à Bamako en passant par Ouagadougou, où Iounous-bek Evkourov et Andreï Averyanov ont effectué plusieurs séjours (à la fin d’août, à la mi-septembre, au début d’octobre et au début de décembre). Lors de ces tournées, une place particulière a été donnée au Burkina Faso, premier pays à expérimenter le « nouveau » partenariat russe post-Prigojine.

Depuis sa participation au sommet Russie-Afrique à la fin de juillet, lors duquel il s’est rapproché de Vladimir Poutine, le capitaine Ibrahim Traoré a nettement accéléré son association avec Moscou. Le 7 novembre, le général Kassoum Coulibaly, ministre de la Défense, était reçu dans la capitale russe par son homologue, Sergueï Choïgou. Ils discutent alors livraison de munitions, d’armement et de matériel mais, surtout, d’envoi d’éléments russes pour protéger le régime fragile de Traoré, qui a failli être à son tour renversé par des officiers mécontents, à la mi-septembre.

Signe que les discussions étaient déjà avancées, une vingtaine de militaires russes débarquent trois jours plus tard à Ouagadougou, à l’hôtel Lancaster, cinq étoiles du quartier huppé de Ouaga 2000. Une poignée de leurs compatriotes sont aussi déjà présents dans les locaux de la présidence. En civil, ils s’y font discrets et ne s’autorisent que de très rares sorties, comme à la mi-novembre dans un restaurant chic à proximité. Les autorités burkinabè ont beau communiquer sur l’envoi d’une petite délégation militaire médicale russe à Bobo-Dioulasso pour aider à la lutte contre la dengue, cela ne trompe pas
grand monde.

« C’est une couverture. Les Russes sont là pour faire ce qu’ils savent faire : du militaire et du sécuritaire », confie un officier burkinabè. Preuve de cette implantation : ordre a été donné en haut lieu de construire des nouveaux baraquements pouvant accueillir une centaine d’hommes sur un terrain militaire à Loumbila, à une vingtaine de kilomètres au nord-est de la capitale. « Les Russes sont en train de s’y installer. Ils y construisent une base », indique un gradé. Sur place, des instructeurs russes ont par ailleurs démarré la
formation de jeunes membres des forces spéciales de l’armée.
Demain, le Niger ?
En parallèle, une vingtaine de ressortissants russes, probablement du GRU, travaillent avec l’Agence nationale de renseignement (ANR), où certains ont « démarré des travaux », glisse l’une de nos sources militaires. D’après des informations concordantes, ces hommes sont présents au Burkina Faso pour aider l’ANR à réorganiser ses services, et notamment à renforcer ses capacités de surveillance, d’infiltration et de manipulation des réseaux sociaux. « Ils cherchent à traquer tous ceux qui pourraient manigancer contre le régime
pour anticiper toute nouvelle tentative de déstabilisation », affirme une source sécuritaire.

L’afrykanski korpus, s’il continuera vraisemblablement de disposer d’un fief à Bangui, semble donc aujourd’hui avant tout se dessiner en Afrique de l’Ouest. Les opérations de propagande anti-occidentale s’y concentrent en effet toujours, y compris vers le Sénégal et la Côte d’Ivoire, où Moscou aimerait mettre à mal la présence française. À Paris, on se montre ainsi vigilants sur l’activisme accru de faux comptes pro-russes sur les réseaux sociaux sénégalais et ivoiriens ces dernières semaines.

De leur côté, Poutine et les stratèges du GRU ne font pas mystère de leur attrait pour l’espace formé par la nouvelle Alliance des États du Sahel (AES), qui regroupe les régimes militaires du Mali, du Burkina Faso et du Niger. Après avoir été reçu le 3 décembre par la junte malienne d’Assimi Goïta à Bamako, Iounous-bek Evkourov a ainsi été accueilli le lendemain à Niamey par le général Abdourahamane Tiani, tombeur de Mohamed Bazoum le 26 juillet, et par le ministre nigérien de la Défense, Salifou Mody. À quelques encablures du lieu où est toujours détenu le chef d’État déchu, ils ont évoqué ensemble le renforcement de la coopération militaire entre le Niger et la Russie. À leurs côtés, un général discret mais désormais incontournable : Andreï Averyanov, l’architecte de l’afrykanski korpus au sein du GRU.
Jeune Afrique

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