Émile Parfait Simb, de la cryptomonnaie à la propagande russe

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ENQUÊTE SUR LE « MADOFF AFRICAIN »

Émile Parfait Simb, de la cryptomonnaie à la propagande russe

Enquête (1/2) · Avec le LimoCoin, le Camerounais Émile Parfait Simb a mis en place un vaste système d’escroquerie et de blanchiment d’argent. Ce premier épisode est consacré à sa réussite éclair, rendue possible par le détournement des économies de centaines de milliers de victimes, en Afrique et au-delà.

La scène est surréaliste. Le 23 février 2022, à Paris, en pleine commission des affaires étrangères de l’Assemblée nationale, le député écologiste Hubert Julien-Laferrière se lance dans la promotion du LimoCoin, une monnaie virtuelle camerounaise. Il vante « la contribution des cryptomonnaies à l’éradication de la pauvreté » et appelle la France à accompagner son développement. Un « placement de produit » qui ne manque pas d’intriguer… Six mois plus tard, le Parquet national financier lance une perquisition chez le député. Comme le révèlent Mediapart et Libération1, Hubert Julien-Laferrière a fait la publicité du LimoCoin sur les conseils d’un lobbyiste, Jean-Pierre Duthion, le même qui avait fourni des sujets au journaliste de la chaîne d’information française BFM TV, Rachid M’Barki. Mis en examen pour corruption passive et abus de confiance, ce dernier a reconnu avoir été rémunéré par le lobbyiste en échange de la diffusion de séquences télévisées servant les intérêts d’États étrangers.

Cette affaire a démontré la capacité d’influence d’Émile Parfait Simb, le créateur de cette cryptomonnaie. Âgé de 40 ans, le Camerounais s’est longtemps présenté comme l’entrepreneur à succès du continent, promettant d’y faire « un million de crypto-millionnaires »2. Aujourd’hui, il est visé par plusieurs plaintes pour escroquerie, complicité d’escroquerie et blanchiment, ce qui lui vaut le surnom de « Madoff africain »3.

« Le nombre de ses victimes est estimé à 300 000 personnes, d’une quarantaine de nationalités différentes, précise l’une des avocates des plaignants, Dominique Fousse. Ce qu’il a pris aux souscripteurs est l’équivalent de la moitié du budget du Cameroun [estimé en 2024 à 6 740 milliards FCFA, soit 10,2 milliards d’euros, NDLR.]. » « L’histoire de Simb est celle d’un escroc qui n’avait peur de rien et que rien n’a jamais arrêté », estime pour sa part Paul Daizy Bia, l’un des rares journalistes camerounais à avoir enquêté sur lui.

MOTO-TAXI, DJ, PROFESSEUR…

À l’origine, rien ne prédisposait cet homme né en 1983, issu d’une famille pauvre de Douala, à se spécialiser dans les cryptomonnaies. « Un parcours herculéen », vante une biographie hagiographique qui lui a été consacrée4« Simb mangeait un repas par jour. Et comme tout Camerounais issu des milieux défavorisés, il a tout tenté pour s’en sortir », rappelle le journaliste-producteur camerounais Morgan Palmer, qui fut l’un de ses plus proches collaborateurs.

C’est comme moto-taxi que Simb, âgé d’une vingtaine d’années, commence à travailler dans la capitale économique camerounaise. On le retrouve ensuite comme DJ à La Mandarine, un club du quartier de Bonapriso. Mais quel lien avec les monnaies numériques « Simb va ensuite devenir professeur vacataire d’informatique dans un lycée de Douala, indique l’un de ses anciens collaborateurs. Ce sont ses compétences d’informaticien qu’il va mettre à profit dans les cryptomonnaies, empochant une belle somme d’argent grâce au bitcoin. » Avec ce pécule, il part en 2016 à Dubaï pour se former rapidement au trading des monnaies numériques, avant de revenir au Cameroun. « Tout le monde peut créer sa propre monnaie en ligne. D’un point de vue technique, il suffit de quelques heures pour y arriver », observe Daniel Villa Monteiro, directeur pédagogique de l’école blockchain5 Alyra, en France, et auteur d’Alice au pays des cryptos (avec le dessinateur Nicolas Balas, éditions du Faubourg, 2023). « Tout le génie réside par contre dans le marketing, qui va permettre ou pas de créer un engouement autour de sa crypto », poursuit-il.

« Simb tente une première fois de lancer une cryptomonnaie au Cameroun, le SimbCoin, sans succès. Mais sa deuxième tentative, en novembre 2021, avec le LimoCoin, sera la bonne », ajoute Isaac Njimoluh Nguepnang, l’un des plaignants aux États-Unis. Simb donne à son concept de cryptomonnaie le nom de « Liyeplimal », qui signifie en bassa « la pauvreté est finie ». Ce projet est porté par sa société Global Investment Trading, spécialisée dans les placements financiers. « J’ai commencé avec 200 000 FCFA », se félicite Émile Parfait Simb sur les ondes de RFI en mars 2021. Le nombre de souscripteurs augmente de manière exponentielle.

Comment expliquer un tel succès « Le Cameroun est un pays pauvre, qui traverse une situation économique très difficile, explique l’une des victimes camerounaises qui a souhaité garder l’anonymat. La population cherche par tous les moyens à sortir de la misère et à pouvoir gagner facilement de l’argent. Et donc, lorsqu’on vous propose de doubler votre mise en mettant de l’argent sur une monnaie virtuelle, vous y croyez. » De plus, « la souscription à une monnaie numérique ne nécessite ni d’être bancarisé, ni de fournir des informations personnelles précises », note Daniel Villa Monteiro, avant d’ajouter que « les échanges sont par ailleurs facilités par l’utilisation des smartphones sur lesquels il est facile de souscrire à un crédit et d’utiliser immédiatement l’argent ». L’essor fulgurant du LimoCoin tient aussi à la personnalité même de son fondateur. Développeur informatique, James Tchouya a travaillé en 2020 et 2021 pour Global Investment Trading. Il se souvient encore de « l’aura de Simb »« Ce n’est pas quelqu’un de particulièrement brillant, affirme-t-il, mais il sait convaincre ses interlocuteurs de manière incroyable. Il était comme le gourou d’une secte. »

Selon les nombreux témoignages recueillis par Afrique XXI, les premiers clients de « Liyeplimal » ont vu leur mise initiale augmenter rapidement. « Si on mettait par exemple 2 000 dollars, on recevait chaque mois une certaine somme et, au bout d’un an, on pouvait atteindre 4 000 dollars. La tentation était donc grande d’investir des montants très importants », explique le chef d’entreprise Heribert Essomba, une des victimes du LimoCoin au Cameroun. Le souscripteur recevait aussi un bonus s’il arrivait à parrainer d’autres clients. C’est ainsi que des familles entières vont se retrouver impliquées. À cela s’ajoutaient les cadeaux… Si la somme investie dépassait les centaines de milliers d’euros, l’acheteur pouvait même recevoir un 4×4 Toyota Prado. « Nous étions invités dans des fêtes somptueuses. Je suis allé tous frais payés au Burkina Faso », témoigne un ancien souscripteur. Liyeplimal se retrouve rapidement coté en Bourse.

Émile Parfait Simb n’a eu de cesse de chercher à développer sa monnaie virtuelle dans différents États, notamment dans les pays francophones d’Afrique subsaharienne. À ses risques et périls… En 2021, il a été arrêté au Burkina Faso. Selon des sources proches du dossier, il a été rapidement relâché après sa garde à vue sans passer par la Maison d’arrêt et de correction de Ouagadougou. Dans la foulée, le parquet a ouvert une procédure pour « association de malfaiteurs, escroquerie avec appel au public et blanchiment de capitaux ». Depuis, l’homme d’affaires n’a jamais remis les pieds dans le pays. En parallèle, Émile Parfait Simb en profite pour diversifier ses activités : il achète des immeubles à Douala, lance la construction d’un hôtel dans la station balnéaire de Kribi… Il possède sa propre société de bâtiment, Smart City BTP, et crée même, en avril 2021, une compagnie aérienne, Simb Airlines Corporation, qui propose des vols privés.

« DES VIES SONT BRISÉES »

Les diasporas se retrouvent particulièrement impliquées, notamment aux États-Unis et au Canada. « Ce sont elles qui ont généralement le plus de moyens pour investir », souligne, depuis Chicago, Isaac Njimoluh Nguepnang. Simb ne s’est pourtant jamais rendu dans ces pays pour faire la promotion de sa monnaie, craignant sans doute d’y être arrêté. Pour la publicité, il a préféré s’appuyer sur des ambassadeurs de poids. À commencer par Nathalie Yamb, surnommée « la dame de Sotchi », connue pour ses diatribes prorusses et dont l’audience est particulièrement élevée sur les réseaux sociaux. Les liens sont étroits : c’est l’oncle de Nathalie Yamb, Bernard Bayiha, conseiller de la Société nationale des hydrocarbures du Cameroun, décédé en décembre 2021, qui a introduit Émile Parfait Simb dans le milieu des affaires. C’est ainsi que Simb se rapproche dès 2021 des figures prorusses du continent – une tendance qui ne fera que se confirmer.

En observant l’évolution de cette cryptomonnaie, Isaac Njimoluh Nguepnang comprend peu à peu le piège qui se met en place. « Émile Parfait Simb a créé une pyramide de Ponzi. Les premiers clients, dont j’ai fait partie, touchent de l’argent, en parlent autour d’eux, ce qui ramène d’autres clients qui, eux, vont tout perdre. Lorsque j’ai compris l’arnaque, j’ai tiré la sonnette d’alarme et j’ai voulu alerter les personnes autour de moi, mais sans succès. Les gens allaient jusqu’à hypothéquer leur maison. » Grandeur et décadence en seulement quelques mois : les premières plaintes sont déposées en juin 2022. « J’ai perdu près de 180 000 euros et j’ai fait un AVC, témoigne un ancien client de Liyeplimal. Mais, surtout, je m’en veux d’avoir conseillé à mes amis d’investir. J’ai l’impression de les avoir trahis. » « Des couples se séparent, certaines victimes tentent de se suicider, des vies sont brisées », dénonce l’avocate Dominique Fousse.

Comment les souscripteurs auraient pu savoir que cette cryptomonnaie était une escroquerie ? Daniel Villa Monteiro explique :

Le mécanisme de type Ponzi est codé directement dans la blockchain. C’est pensé techniquement comme une arnaque. Les cryptomonnaies peuvent favoriser ces escroqueries car il est impossible de les arrêter. C’est pourquoi il est indispensable d’éduquer les gens. Une crypto qui promet dans un temps court des rendements mirobolants sent l’escroquerie. Les monnaies numériques qui fonctionnent sont celles qui s’inscrivent dans la durée, comme le bitcoin ou l’ethereum.

Global Investment Trading cherchait à ne pas éveiller les soupçons des autorités : « Lorsque les responsables de la Cosumaf [la Commission de surveillance du marché financier de l’Afrique centrale, NDLRvenaient contrôler nos bureaux, on leur présentait des tableaux qui ne voulaient rien dire, remplis de graphiques, et ils repartaient », se souvient James Tchouya. En mars 2021, la Cosumaf va néanmoins publier un communiqué mettant en garde contre les activités de Global Investment Trading : la commission y dénonce « des campagnes frauduleuses de collecte de fonds du public et de placements en violation de la législation en vigueur ». Aujourd’hui, James Tchouya cherche à sensibiliser pour prévenir des risques des cryptomonnaies : « Plus la population aura accès à l’information, moins elle sera bernée. »

UN LARGE SYSTÈME D’INFLUENCE

Si la grande majorité des clients de Liyeplimal a simplement espéré gagner de l’argent, une autre partie des souscripteurs poursuivait un dessein quelque peu différent. « Le LimoCoin a été utilisé pour blanchir de l’argent », affirme Morgan Palmer, l’ancien associé d’Émile Parfait Simb. « Il y a beaucoup de cash en circulation au Cameroun. Grâce au LimoCoin, des clients ont pu faire entrer leurs liquidités dans le circuit formel », ajoute l’ancien journaliste Rodrigue Soffo. « Avec l’utilisation des pseudonymes sur la blockchain, je ne connais pas de meilleur moyen de blanchiment », poursuit James Tchouya. Ce phénomène est favorisé par le contexte politique : l’enjeu de la succession du président Paul Biya (âgé de 90 ans, et au pouvoir depuis 1982) crée une période d’incertitudes, qui impacte l’économie.

C’est ainsi que Liyeplimal a consolidé sa place dans le paysage politique et économique. Émile Parfait Simb ne s’en cache pas. Dans une note vocale WhatsApp, à laquelle Afrique XXI a eu accès, il affirme :

Au Cameroun, j’ai conservé un réseau de gens qui croient en moi. Il suffit que je leur donne une instruction pour qu’ils obéissent. Dans l’armée comme chez les magistrats, chez les avocats, j’ai des personnes sûres qui m’ont promis que si je devais mourir on nous enterrera ensemble.

Dominique Fousse enrage : « C’est grâce à ces connexions qu’Émile Parfait Simb a pu s’en sortir. Il a fait preuve de génie en construisant un vrai système d’influence, allant jusqu’à des membres du gouvernement et des procureurs de la République. »

À la suite des multiples plaintes, Émile Parfait Simb est arrêté le 26 mai 2022 à l’aéroport de Douala, alors qu’il embarquait pour un vol à destination du Maroc. Il est ensuite transféré et placé en garde à vue à Yaoundé, où est organisée une confrontation avec Dominique Fousse, en présence de l’une des victimes. « Simb n’était pas du tout préparé, il n’avait réponse à aucun sujet », se souvient l’avocate. En dépit de la gravité des accusations portées contre lui, Émile Parfait Simb est libéré sous caution. « Si Simb était resté en prison, il aurait balancé des noms et c’est ce que craignaient le plus des personnalités proches du pouvoir », poursuit Dominique Fousse. Émile Parfait Simb va donc quitter le Cameroun sans être inquiété. Le 5 juin 2022, à l’aéroport de Yaoundé, il prend un vol pour Bangui, la capitale centrafricaine. Qui est le mystérieux garant qui se cache derrière la caution versée pour sa libération et son départ en Centrafrique ? Joël Kwemo, conseiller du président centrafricain Faustin-Archange Touadéra et d’origine camerounaise, est pointé du doigt. Contacté par Afrique XXI, il nie toute implication.

« C’EST L’IMAGE DU PAYS QUI EST EN JEU »

Celles et ceux qui osent s’attaquer au créateur du LimoCoin doivent se méfier. « J’ai été plusieurs fois menacé », affirme Dominique Fousse. Le journaliste Paul Daizy Bia a lui été convoqué en août 2023 par la gendarmerie, suite à l’un de ses articles sur Émile Parfait Simb. Une plainte a été déposée contre lui par le représentant de Simb au Cameroun, Michel Bissaï. Dans la convocation, que nous avons pu consulter, les motifs de l’enquête préliminaire sont la « propagation de diffamation » et la « cybercriminalité ». Paul Daizy Bia témoigne :

J’ai été convoqué par la gendarmerie nationale de Yaoundé. L’enquêteur, le lieutenant-colonel Bialo, me posait des questions orientées, il ne voulait absolument pas écouter ma version. Ils m’ont ensuite demandé d’attendre pour être confronté au plaignant, ce qui m’a paru étrange car il vit à Douala, donc à cinq heures de route de Yaoundé. J’ai décidé dès lors de quitter les locaux, sans être inquiété. Mais je sais qu’ils feront tout pour me coincer plus tard. Je suis dans leur viseur.

Le journaliste ajoute : « Même si je suis en danger, je ne peux pas quitter le Cameroun, ma famille est ici. »

Lorsque le créateur du LimoCoin s’envole pour Bangui, en 2022, les victimes de son escroquerie savent que leur combat va être ardu. Comment peuvent-ils récupérer leur argent alors que le suspect est désormais hors des frontières ? Même si le député Jean-Michel Nintcheu a adressé une question orale à ce sujet au ministère de la Justice, aucune information judiciaire n’a encore été ouverte à ce jour. « Toute démarche est torpillée par les autorités judiciaires de Douala », dénonce une victime. Une dizaine de plaintes ont aussi été déposées en France, ainsi qu’aux États-Unis et au Canada. Pour Dominique Fousse, la priorité est désormais de « faire en sorte que les biens de Simb soient saisis et qu’une procédure de saisie de ses comptes bancaires soit lancée »« C’est aussi l’image du pays qui est en jeu », avance l’ancien journaliste Rodrigue Soffo.

Si, au Cameroun, la justice a laissé filer Simb, d’autres pays d’Afrique subsaharienne se montrent beaucoup moins conciliants. Au Bénin, le représentant de Liyeplimal a été condamné, le 18 décembre 2023, à sept années d’emprisonnement et à une amende de 1 million de FCFA. Il a été reconnu coupable d’« escroquerie par internet ». Une bien maigre consolation pour les victimes, alors qu’une famille a perdu au Bénin, à elle seule, plus de 36 millions de FCFA. Pour Isaac Njimoluh Nguepnang, l’arrestation de représentants locaux n’est pas suffisante. « Il faut absolument condamner Émile Parfait Simb pour donner l’exemple et pour qu’une telle affaire d’escroquerie ne se reproduise plus jamais sur le continent. » Le combat est encore loin d’être gagné.

(À suivre…)

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