Décryptage : sous pression, Kagame restructure et purge son armée en vue d’attaquer la RDC ?

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Décryptage : sous pression, Kagame restructure et purge son armée en vue d’attaquer
la RDC ?

Le président rwandais Paul Kagame a procédé à une restructuration sans précédent du commandement de l’armée rwandaise, Rwanda Defence Force (RDF). Dans la foulée de ce remaniement, il a également démis plus de 200 militaires dont des officiers généraux et supérieurs. Il a limogé son ministre de la Défense et le chef de l’armée, et les a remplacés immédiatement. Jusqu’à présent, l’explication fournie par Kagame reste assez laconique. Il considère les changements opérés comme « une chose normale ». « L’objectif reste le même… la seule nouveauté est qu’une personne est déplacée d’un poste à un autre » », a-t-il déclaré dans une brève allocution lors de la prestation de serment du nouveau ministre de la Défense et d’autres responsables de l’armée. « Le travail doit être fait de manière compétente… et doit être fait avec une compréhension de la gravité de ces responsabilités », a-t-il précisé selon une dépêche de l’AFP[1]. Il s’agit tout de même d’une situation assez inédite au Rwanda, qui questionne.

Nouveaux animateurs de la Défense rwandaise
Ces changements concernent notamment la nomination d’un nouveau ministre de la Défense, d’un nouveau chef d’état-major de l’armée, d’un nouveau responsable de la sécurité intérieure et d’un nouveau commandement du contingent rwandais déployé au Mozambique.

Selon ces ordonnances, lues à la télévision nationale rwandaise le 5 juin 2023, le général Juvénal Marizamunda est nommé ministre de la Défense en remplacement du général de division Albert Murasira. Le général Marizamunda était directeur général du Service correctionnel du Rwanda (RCS) avant sa nomination où il est remplacé par le général de brigade Evariste Murenzi.

Le président Kagame a également nommé un nouveau chef d’état-major de l’armée rwandaise en la personne du général de corps d’armée Mubarakh Muganga, en remplacement du général Jean Bosco Kazura. Le général Mubarakh Muganga est diplômé de l’US War College et a été commandant des forces de réserve de 2018 à 2019. Le général Vincent Nyakarundi est devient le nouveau chef d’état-major de l’armée de Terre,

Par ailleurs, le général Nzabamwita a été démis à la fonction de directeur général du National Intelligence and Security Service (NISS) qu’il occupait depuis 2016. Il est remplacé par Jean Bosco Ntibatura. Par la même occasion, le colonel Regis Gatarayiha a été nommé directeur des renseignements militaires. Le général-major Alex Kagame est nommé commandant des forces rwandaises déployées au Mozambique.

Une flopée de révocations dans les rangs de la RDF
Dans la foulée de cette restructuration, le ministère de la Défense a annoncé le 7 juin 2023 que le président et commandant en chef des forces armées Paul Kagame avait également « renvoyé des Forces de défense rwandaises (RDF), les général de division Aloys Muganga, le général de brigade Francis Mutiganda ainsi que 14 officiers », dont les noms n’ont pas été communiqués. « Il a également autorisé le renvoi de 116 autres gradés et approuvé la résiliation des contrats de service de 112 autres gradés (avec) effet immédiat », selon le communiqué.

Le général Mutiganda était chef de la sécurité extérieure au sein des Services nationaux de renseignement et de sécurité (NISS) jusqu’en 2018, avant d’être envoyé au quartier de l’armée à une fonction non spécifiée. Le général Aloys Muganga commandait les forces mécanisées depuis 2019.

Par ailleurs, 228 officiers et sous-officiers de la RDF ont également fait les frais de cette grande épuration opérée au sein d’une armée majoritairement monoethnique Tutsi, issus du Front Patriotique Rwandais. La rébellion qui a renversé le régime du président Hutu Juvénal Habyarimana en 1994, ouvrant la voie à un génocide qui a causée environ 800 000 morts, à majorité Tutsi.

Des changements survenus après une alerte des services ougandais et dans un climat de crispation diplomatique avec la RDC
Ces remaniements interviennent dans un climat de tensions entre le Rwanda et la République démocratique du Congo qui accuse les autorités rwandaises de soutenir militairement les rebelles du M23 qui occupent plusieurs territoires de la RDC depuis juin 2022 face à une armée congolaise inefficace. Depuis, certaines voix diplomatiques se lèvent pour dénoncer le soutien militaire de Kagame au M23.

Ce ce remue-ménage au sein de l’armée rwandaise intervient après que le lieutenant-colonel Emmanuel Katabazi, directeur général adjoint de l’Organisation de la sécurité intérieure de l’Ouganda, ait recommandé aux services de sécurité d’intensifier la surveillance et la mobilisation en prévision des troubles dans la région et les zones frontalières avec la RDC. Il a placé les agences de renseignement et de sécurités ougandaises des districts frontaliers avec la RDC en état d’alerte maximale en précisant qu’« une guerre susceptible de renverser un ou deux gouvernements » est imminente[2].

Par ailleurs, dans l’escalade diplomatique entre Kinshasa et Kigali, le président congolais, Félix Tshisekedi, avait ouvertement déclaré vouloir « aider les Rwandais à se débarrasser du régime dictatorial de Kagame »[3].

Un remaniement pour resserrer les rangs contre l’opposition armée rwandaise ?
En effet, depuis 2017, le régime rwandais est confronté à une menace armée d’une frange de l’opposition politico-militaire issue de la dissidence du FPR. Il s’agit particulièrement du RNC (Rwanda National Congress), fondé en 2010 par l’ancien chef des renseignements militaires puis chef de l’armée rwandaise, Faustin Kayumba Nyamwasa et l’ex-chef des renseignements militaires, Patrick Karegeya, depuis leur exil en Afrique du Sud. Ils reprochaient au président Kagame une dérive autoritaire. De son côté, Kagame accuse le RNC de se rapprocher des génocidaires Hutu réfugiés en RDC, les FDLR.

Kayumba et Kageya sont des membres cofondateurs avec Kagame du Front patriotique rwandais (FPR), un mouvement politico-militaire des Tutsis rwandais réfugiés en Ouganda en 1988. Ils avaient aidé Paul Kagame à renverser le régime Hutu de Juvénal Habyarimana en 1994. Entretemps, Kayumba a survécu à deux tentatives d’assassinat en Afrique du Sud en 2010, tandis que Karegeya a été tué dans un hôtel de Johannesburg en 2014.

Tous les trois ont activement participé à l’offensive militaire, d’octobre 1996 à mai 1997, de l’AFDL de Laurent-Désiré Kabila qu’ils ont pourvu en armes et en soldats rwandais, contre le régime de Mobutu. Cette invasion avait occasionné des massacres de masse des populations congolaises des réfugiés Hutu rwandais, consignés notamment dans le Rapport « Mapping » des Nations unies sur les violations des droits de l’homme et droit international commise entre 1993 et 2003 en RDC.

En 2017, lorsque les relations diplomatiques se crispent entre l’Ouganda et le Rwanda, on signale la présence de Kayumba à Kampala. Ce dernier ouvre un maquis du RNC dans les hauts plateaux du Sud-Kivu en RDC. Kayumba y reçoit des soutiens de Museveni pour mener des attaques contre le régime de Kigali, aidé par le régime burundais de Pierre Nkurunziza. Le RNC fait alliance avec les éléments du groupe armé Tutsi « Banyamulenge » appelé Gumino. De son côté, Kagame arme les rebelles burundais du FNL et du Red Tabara[4]. Subtilement, il infiltre le groupe armé Maï-Maï Yakutumba, constitué de Bembe, Fulliru et Nyindu, qui combat la milice armée Banyamulenge des Gumino qui soutient le général Kayumba Nyamwasa.

Par ailleurs, depuis l’intensification du conflit armé en RDC, les Rwanda accuse les autorités congolaises de faire recours aux combattants Hutu des FDLR. En même temps, plusieurs jeunes la ville de Goma et des territoires avoisinants se sont constitués en une milice d’autodéfense appelée Wazalendo. Ces miliciens ont été présentés par un membre du gouvernement central comme des futurs « réservistes de l’armée »[5] et se considèrent comme étant des « patriotes ». Ils se donnent pour mission de « défendre leurs milieux naturels contre l’agression rwandaise et les rebelles du M23[6].

Face à cette situation, Kigali redoute un rapprochement entre les FDLR, les Wazalendo et le réseau de l’opposant Tutsi Eugène Richard Gasana. Gasana est un ancien ambassadeur du Rwanda en Allemagne puis représentant permanent du Rwanda auprès des Nations unies. Il avait publiquement marqué son désaccord à la modification de la Constitution du Rwanda opérée par Kagame en 2015, qui lui a ouvert la voie pour un troisième mandat au pouvoir. Il s’oppose désormais à Kagame depuis 2016 et a rejoint le RNC du général Kayumba. Gasana s’était affiché avec le président Tshisekedi dans une photo difficile à dater. Un autre opposant rwandais, Maître Charles Kambanda, avocat vivant à New-York, est également soupçonné par le régime rwandais de soutenir des groupes rebelles génocidaires installés en RDC. Maître Kambanda avait défendu Gasana contre la tentative de Kagame de le faire expulser des Etats-Unis car faussement accusé par le régime de Kigali, qui a manipulé Interpol.

Une restructuration en prélude à un assaut décisif en RDC comme en 1996 ?
Cette hypothèse est sérieusement évoquée par certains experts de la région au vu du profil de nouveaux promus dans l’appareil militaire rwandais et des menaces que ressentirait le régime de Kagame. Ce dernier, selon des sources sécuritaires de la région, prend très au sérieux les déclarations du président Congolais d’« aider les Rwandais à se débarrasser du régime dictatorial de Kagame ». Il veut probablement le devancer.

La crainte de Kagame est de voir les éléments du RNC, s’allier avec les Wazalendo pour mener des incursions au Rwanda. Selon une source militaire de l’EAC, le renforcement des Wazalendo rend difficile les opérations militaires rwandaises en RDC. Le régime rwandais redoute qu’un front commun, regroupant les Tutsi et les Hutu, arrive à s’étendre au sein de son armée et de ses services de sécurité, renverse le rapport de forces en défaveur de Kagame et parvienne à renverser son régime.

En effet, l’analyse des profils des généraux et officiers supérieurs promus fait craindre une offensive militaire d’envergure du Rwanda en RDC. La nomination du Général Mubarakh Muganga comme chef de l’armée est un indice à prendre au sérieux, me confirme une source sécuritaire régionale. « Mubarakh est décrit comme un va-t’en-guerre qui a été sur tous les fronts militaires du Rwanda en RDC depuis l’aventure AFDL- RDF », me signale-t-il. Quant au Général Vincent Nyakarundi, le nouveau chef de l’armée de terre et responsable opératique des opérations militaires des RDF, il a été très actif dans les services de renseignement depuis plus de quatre ans. C’est un ancien attaché militaire du Rwanda à New-York et à Ottawa, deux pays militairement stratégiques pour le Rwanda dans la région des Grands-Lacs. Nyakarundi est « un gars que Kagame estime beaucoup ». Il est originaire du Burundi.

L’autre frustration de Kagame, qui aurait justifié cette restructuration, nous confie notre source, est qu’il n’a pas supporté le fait que « ses services de sécurité n’ont jamais averti à temps la présence d’Eugène Gasana, du fils Habyarimana et d’autres opposants farouches au régime rwandais, reçus en grande pompe par le président Félix Tshisdekedi ». Paul Kagame est convaincu que Kinshasa et certaines officines régionales sont en train de concocter un coup contre son régime. Depuis sa réconciliation avec Museveni, grâce activisme diplomatique via son fils, le général Muhoozi Kainerugaba, Kagame tente de ramener l’ancienne aile militaire rwandaise appelée « Uganda wing dans son pré-carré militaire après les avoir mis sur le banc de touche.

restructuration du commandement militaire de l’armée rwandaise survient après des affirmations fin mai 2023 des responsables des FARDC qui ont alerté sur les velléités du M23 et du Rwanda de mener un assaut vers Goma. En même temps, le groupe d’experts des Nations unies sur la RDC vient de finaliser un rapport qui affirme que l’armée rwandaise continue d’assurer sa présence sur le sol congolais en soutien aux rebelles du M23. Les experts des Nations unies ont minutieusement décrit l’activisme militaire du Rwanda en RDC. La coordination des opérations militaires sur le terrain en RDC est assurée par le brigadier général Nyamvumba. La coordination stratégique du soutien militaire est quant à elle assurée depuis Kigali par le général James Kabarebe, le conseiller défense et sécurité du président Kagame et ancien chef d’état-major général des Forces armées congolaises entre 1997 et 1998. Pour mener les opérations militaires sur le sol congolais dénommées « North Kivu Opérations », Kabarebe s’appuie sur les hauts gradés de l’armée dont l’actuel nouveau chef d’état-major de la RDF, le lieutenant-général Mubarakh Muganga et le général de division Vincent Nyakarundi, ex chef des renseignements militaires, nommés respectivement récemment chef d’état-major de l’armée rwandaise et chef de l’armée de terre[7].

Il faut surtout se rappeler les événements de 1996 alors que la communauté internationale tergiversait à trouver un consensus sur la mise en place d’une opération des Nations unies en vue de se déployer dans l’est du Zaïre[8] pour endiguer l’activisme militaire des éléments du FPR dans les camps des réfugiés du Rwanda. C’est à ce moment précis que Kagame avait décidé, avec le soutien des Anglo-Saxons et de Museveni, d’envahir le Zaïre par procuration via l’AFDL, mettant la communauté internationale devant le fait accompli. Fort de ce succès stratégique, Kagame n’hésitera pas à recourir à la même recette qui a fait ses preuves au moment où il fait l’objet de pression diplomatique sur son implication militaire à l’est de la RDC. A la suite du rapport des experts des Nations unies, les Etats-Unis réagissent en ces termes : « Nous réitérons notre appel au Rwanda pour qu’il retire immédiatement les troupes des Forces de défense rwandaises (RDF) du territoire congolais. Nous demandons également au Rwanda de cesser immédiatement de soutenir le groupe armé M23, sanctionné par les Nations unies et les États-Unis, dont le groupe d’experts a constaté qu’il commettait de multiples violations du droit international humanitaire et des droits de l’homme, notamment des viols et des exécutions sommaires de civils »[9].

La retouche du commandement de l’armée rwandaise cache un projet d’opération militaire d’envergure du Rwanda en RDC. Cette menace doit être prise très au sérieux par les autorités congolaises. Lors de son séjour au Bénin, le 15 avril 2023, le président rwandais Paul Kagame avait ouvertement remis en cause la légitimité des frontières entre le Rwanda et la RDC héritées de la période coloniale. Selon Kagame, une partie du Rwanda avait été donnée à l’actuelle RDC[10]. Une nouvelle invasion du Congo pourrait être la réponse qu’il réserve à cette affirmation fallacieuse et à certains éléments décrits plus haut que Kagame juge comme étant des menaces graves à son régime et à l’intégrité du Rwanda.

Jean-Jacques Wondo Omanyundu

https://www.mediacongo.net

Références
[1] https://www.bbc.com/afrique/articles/crgdj142dxxo.

[2] https://www.monitor.co.ug/uganda/news/national/spymaster-warns-of-dr-congo-war-4253060.

[3] https://www.lisapo.info/rdc-felix-tshisekedi-veut-aider-les-rwandais-a-se-debarrasser-du-regime-dictatorial-de-kagame/.

[4] RED-Tabara signifie résistance pour un État de Droit au Burundi. C’est une faction armée burundaise particulièrement active depuis le début de la crise politique de 2015. Il s’opposait au départ au régime de l’ancien ^président de Pierre Nkurunziza ainsi qu’aux milices à son service dont les Imbonerakure.

[5] https://actualite.cd/2023/03/31/est-de-la-rdc-surmilitarisation-presence-des-miliciens-wazalendo-goma-et-nyiragongo.

[6] https://www.dw.com/fr/wazalendo-groupe-de-jeunes-rebelles-motivations-m23-fardc/a-65313895

[7] Africa Intelligence, 18/06/2023.

[8] https://press.un.org/fr/1996/19961109.CS745.html.

[9] https://www.state.gov/final-report-by-un-group-of-experts/.

[10] https://information.tv5monde.com/afrique/rdcrwanda-la-polemique-de-paul-kagame-sur-les-frontieres-congolaises-2348729.


Jean-Jacques Wondo Omanyundu
Analyste des questions sociopolitiques, sécuritaires et militaires.

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