CRISE POLITIQUE AU SENEGAL : L’impossible dialogue ?

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Le Sénégal s’enfonce, chaque jour, un peu plus dans la tourmente du fait de la crise née du report de la présidentielle initialement prévue pour le 25 février prochain, par le président Macky Sall qui, du même coup, s’est accordé un bonus supplémentaire de 10 mois à la tête de l’Etat. L’opposition qui n’entend pas avaler une couleuvre de cette taille, est vent debout contre ce « coup d’Etat constitutionnel » et a transformé les rues sénégalaises en des scènes apocalyptiques de guérilla avant d’appeler à des manifs silencieuses et plus pacifiques. Face à cette situation qui semble aller de Charybde en Scylla, les appels au dialogue se multiplient. Dans sa déclaration à la nation du 3 février, annonçant  le report sine die du scrutin présidentiel, le chef de l’Etat, lui-même, s’était engagé à ouvrir un dialogue. « Enfin, j’engagerai un dialogue national ouvert, afin de réunir les conditions d’une élection libre, transparente et inclusive dans un Sénégal apaisé et réconcilié », avait-il laissé entendre. A la suite de Macky Sall, les deux anciens présidents que sont Abdou Diouf et Abdoulaye Wade, ont fait une déclaration conjointe qui s’inscrit dans le même tempo. Ils appellent, en effet, pouvoir et opposition à dialoguer en prenant modèle sur leur expérience.

 

C’est à croire que Macky Sall travaille au pourrissement de la situation

 

 Nous avons « su discuter » et « dialoguer » pour « mettre un terme à nos différends et aux crises politiques »,  ont-ils affirmé avant de rappeler aux protagonistes de la scène politique qu’ils n’ont « pas le droit de faire moins » qu’eux et surtout « qu’ils ont le devoir de garantir que  le  Sénégal restera un modèle de démocratie ». Mais la question que l’on peut se poser est la suivante : les acteurs politiques sénégalais veulent-ils vraiment d’un dialogue ? Rien n’est moins sûr et cette réponse vaut aussi pour le président Macky Sall et ses soutiens que pour l’opposition. En effet, pendant que Macky Sall se dit disposé au dialogue, les agissements du régime sur le terrain semblent aux antipodes de sa posture. Et pour cause. Les manifestations sont réprimées, occasionnant des morts et de nombreux dégâts matériels. Pendant ce temps, le président qui a l’initiative publique, ne propose, après plus de 10 jours, aucun cadre formel pour le dialogue promis. C’est à croire que Macky Sall, lui-même, travaille au pourrissement de la situation. Et cela peut-être dans la perspective d’une dévolution arrangée du pouvoir comme on l’a vu récemment au Gabon avec la révolution de palais qui est intervenue à Libreville. L’hypothèse est à prendre au sérieux dans la mesure où  dans une récente interview, l’homme laissait entendre ceci : « Mon rôle en tant que président de la République pour le temps qu’il me reste à la tête de l’Etat, est de toujours tendre la main et dire aux acteurs politiques, faites attention, faites attention, parce que nous ne sommes pas seuls sur la scène et si les politiques ne sont pas capables de s’entendre sur l’essentiel, d’autres forces organisées le feront à leur place et là ils perdront tous ». A demi-mots, Macky Sall laisse planer l’éventualité d’un coup d’Etat. Coup de bluff pour tempérer les ardeurs de l’opposition ou agenda caché du chef de l’Etat ?  Le temps apportera certainement la réponse à la question. Du côté de l’opposition, l’on sait que l’offre de dialogue aussi n’est pas la bienvenue.

 

Il n’est pas exclu qu’un compromis politique soit trouvé entre les deux camps

 

 L’ex-Première ministre, Aminata Touré, l’a clairement fait savoir en réagissant à l’appel des deux anciens chefs d’Etat du Sénégal. Elle s’est, en effet, dit « convaincue que la meilleure manière de préserver la stabilité légendaire du Sénégal, est de respecter la Constitution en organisant l’élection présidentielle à la date échue du 25 février plutôt qu’une extension illégale du mandat présidentiel ». Et l’on est tenté de croire que l’opposition sénégalaise ira en radicalisant sa position pour la simple raison qu’elle a d’autres comptes à solder avec le régime de Macky Sall en dehors de la querelle sur la question électorale. Pour preuve, elle a remis au goût du jour les revendications liées à la libération des prisonniers qu’elle qualifie « de politiques » comme Ousmane Sonko, le leader du Pastef.  C’est dire que si dialogue il peut y avoir entre le pouvoir sénégalais et son opposition, c’est, en tout cas, pour l’instant, un dialogue de sourds qui est lourd de conséquences pour le Sénégal et pour les populations qui paient un lourd tribut. En effet, il ne fait l’ombre d’aucun doute que si le bras de fer perdure, les activités économiques prendront un coup et le climat social s’empuantirait davantage. Il faut d’ailleurs craindre que, comme d’habitude, ce soit in fine le peuple sénégalais qui devienne le dindon de la farce. Et pour cause, la classe politique finit toujours par trouver des arrangements au moment même où les populations n’ont pas fini d’enterrer leurs morts. Cela dit, il n’est pas exclu, de ce fait, qu’un compromis politique soit trouvé entre les deux camps au moment où l’on s’y attend le moins.  En attendant, cette crise, s’il elle n’est pas freinée à temps, mettra fin à l’exception démocratique du Sénégal qui, jusque-là, constituait un véritable phare en Afrique de l’Ouest.

 

« Le Pays »      

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