Centrafrique : un pays à la dérive Faustin ZAMETO, sociologue et homme politique

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Chers compatriotes, frères et sœurs, amis de Centrafrique.

Ce que je vais vous raconter, c’est mon vécu. Il s’agit d’un voyage aller et retour qui m’a conduit de Paris à Bangui du 7 Janvier au 19 Mars 2024. Le récit qui suit est une sorte de relevé simplifié de choses vues ou entendues pendant mon séjour en Centrafrique, et qui a duré exactement deux mois et demi. Ce voyage m’a permis de poser un regard sans complaisance sur la société centrafricaine en exerçant ce que le grand sociologue français Pierre Bourdieu appelle l’œil sociologique. Passé le moment exaltant attendu, souhaité, rêvé des retrouvailles avec les miens les parents, les amis et mes connaissances sans oublier la terre ancestrale, j’ai été saisi au col par la réalité d’un pays à la dérive. Chaque jour qui passe apportait son lot de faits divers, de découvertes insolites. J’ai encore en mémoire, un jeune commerçant qui a trépassé à l’Hôpital Communautaire lors d’une opération chirurgicale pour cause de délestage. Il est vrai que le contexte sociopolitique était un peu particulier. Dans le microcosme politique, tout le monde monde pense au prochain remaniement gouvernemental. Selon les causeries des Nganda (bistrots) à cette période, le Président Touadéra est le champion des champions. Certains en voit le digne successeur de Boganda. Il sortira disent-ils le pays de la crise. D’autres la peur au ventre se muent dans un silence de cathédrale.

ENTRE FATALISME ET DÉSILLUSION

Bangui en ce mois de Mars 2024 ressemble à La belle au bois dormant, sous un soleil d’enfer, de la poussière partout. Les signes les plus visibles sont les opérations de colmatage orchestrées par le maire de la ville de Bangui, la capitale. De l’avis général, il n’a pas accompli un travail de fond pour tenter de redonner à la ville son lustre d’antan. Celui de l’époque où la capitale était baptisée « Bangui la coquette, ville du pari ». A propos de ville du pari, certains esprits disaient plutôt, ville de Paris, entretenant ainsi un lien imaginaire avec la « mère patrie ». Mais à regarder de près tous ces récents rafistolages, le tableau s’apparente à une toile en trompe-l’œil.

Point n’est besoin de chercher longtemps pour constater sur les murs les traces encore visibles des mutineries successives. Et quand on y ajoute une absence criante et générale d’entretien des édifices ainsi que le délabrement des équipements publics, alors l’illusion cesse d’un coup. Comme si le temps s’était figé sur Bangui. Pour quiconque y a vécu avant les deux décennies qui viennent de s’écouler, le sentiment premier qui vous submerge est celui d’un formidable bond en arrière. A dire vrai, les dégâts les plus importants sont invisibles à l’œil nu. Ils sont infligés aux survivants des différents événements sanglants. Les séquelles sont désormais enkystées dans les mentalités ainsi que les comportements des contemporains et dessinent un portrait en creux de l’homo centrafricanus d’avant l’ère de la prolifération des dérives de toutes sortes. Ce jugement radical qui peut sembler excessif ou injuste n’engage que moi. J’affirme qu’il ne s’agit en aucune façon d’un nouveau courant d’afro pessimisme.

Un soleil de plomb enveloppe les maigres silhouettes des gens qui vont et viennent. Les rares taxis complètement déglingués sont littéralement bondés. Quant aux pick-up qui relient Bangui la capitale aux villages environnants (sortie Sud, Sortie nord, etc.), ils offrent un spectacle de nature à dégoûter à tout jamais les constructeurs automobiles, tant ils circulent dans l’inobservation la plus totale des règles élémentaires de sécurité : surcharge de passagers ainsi que des bagages, absence évidente de contrôle technique et j’en passe. L’état catastrophique des routes et la complaisance coupable des forces de l’ordre achèvent de transformer cette mise en danger de la vie d’autrui en désir quasi inconscient et néanmoins totalement irresponsable de suicide collectif ! Pour autant, plus de 90 % de l’énergie déployée de manière désordonnée par toutes ces personnes l’est au service d’une difficile et improbable survie. La lancinante question qui taraude toutes ces âmes vagabondes est incontestablement la suivante : que va-t-on pouvoir se mettre sous la dent aujourd’hui ? Dès lors, il ne reste à ces personnes que peu de place pour former quelque projet que ce soit, ne serait qu’à court ou moyen terme. Ce n’est pas leur faire injure que de dire, qu’en les observant telles qu’elles sont, toutes ces personnes de bonne volonté ne semblent être réduites qu’au statut de simple « tube digestif ». De toutes les façons, à en juger par l’engouement pour la fréquentation des cellules de prières par ceux qui « tirent le diable par la queue » pour assouvir leurs besoins immédiats, le lendemain paraît si lointain, tel un horizon hors de portée humaine. De sorte que, se sentant ainsi déliés de leur propre responsabilité, ils proclament, dans une crédulité confondante et presque infantile, que « Nzapa a ga na ni » ou « Dieu y pourvoira » ! Ah ce Dieu qui ne connaîtra jamais de repos, tant il est sollicité de par le monde, même pour des choses qui relèvent de la stricte responsabilité des Hommes de la terre notamment centrafricaine. Encore faut-il que ces derniers aient pu savoir un jour ce que cela voulait dire.

L’Administration ne semble pas être exempte de reproches. On y retrouve aussi et surtout cette atmosphère de désolation. Et à quiconque se hasarde à demander comment en est-on arrivé là, il est répondu invariablement de manière désarmante et confondante par la phrase suivante qui sonne comme un leitmotiv : c’est le pays ! Que peut bien cacher une expression aussi énigmatique, floue que désabusée ? Fatalisme de ceux qui redoutent, à juste titre, de ne plus avoir de prise sur le cours de leurs propres existences ? Cynisme à l’égard de ceux auxquels on reproche, à mots couverts, une certaine déconnexion des réalités qui leur échapperaient du fait de leur exil dans des pays supposés développés ? C’est sans doute oublier assez rapidement que nous vivons à l’ère du numérique et de la globalisation, même si à maints égards, le Centrafrique, ce « pays oublié » ne semble « figurer sur aucun agenda international ». Mais, assez paradoxalement d’ailleurs, ce pays « gère » de front une multitude de calendriers.

Le premier, plutôt diaboliquement étatique, est le calendrier du paiement des salaires des fonctionnaires ou agents de la fonction publique. Il faut donc s’accrocher pour savoir compter pour ne pas se faire avoir par un État défaillant qui serait tenté « d’oublier » tel ou tel mois afin d’embrouiller ses « créanciers ». Il faut préciser que le calendrier étatique et calamiteux est aussi celui des rentrées scolaires et universitaires qui se tiennent à des dates indues, sans compter les années blanches qui en découlent ! Même les agriculteurs ont une idée plus précise du calendrier des semailles ainsi que celui des récoltes.

Le second, et de loin, le plus réconfortant, est le calendrier chrétien, voire musulman ! En effet, les centrafricains, sans distinction de confession, à l’instar de tous les chrétiens ou musulmans du monde, prennent part activement aux célébrations de toutes les fêtes religieuses à l’unisson avec leurs coreligionnaires du monde entier, aux mêmes dates prescrites par leurs autorités respectives. C’est sans doute ce qui incite nombre de fonctionnaires à suivre une formation pour devenir Évangéliste, Pasteur bref des serviteurs de Dieu. Ce faisant, ils parviennent à disposer de revenus réguliers, mettant ainsi leur famille à l’abri des besoins, tout en se forgeant une certaine honorabilité aux yeux de la société. Dans le même esprit d’arrimage au monde des vivants, les Centrafricains se tiennent informés des résultats des compétitions sportives internationales, comme le championnat d’Europe, les Jeux Olympiques. Pis encore, les jeunes sont très bien renseignés sur les derniers objets à la mode. Qu’il s’agisse de téléphone portable, de vêtements ou chaussures de marque. Curieusement, cette acuité ne s’applique pas, ou si peu, aux ouvrages intellectuels !

VICTIMES ET COUPABLES

Le propos ici n’est certainement pas de blâmer les cerveaux, les intellectuels du pays. Mais tant que leurs conditions de vie resteront ce qu’elles sont, on pourra difficilement attendre d’eux autre chose que cette absence criante de débats d’idées, ces salmigondis verbaux et perpétuels qui tiennent lieu d’éclair de raison dans un monde des ténèbres.

Il en est de même pour toutes les autres activités courantes de la vie de gens ordinaires. Qu’il s’agisse de la réfection des routes, de la préservation du patrimoine culturel, ou de la réalisation d’un chantier quelconque, le constat est toujours le même une absence de rigueur, un je-m’en-foutisme qui ne choque personne. Des chantiers menés en dépit du bon sens, avec des coûts toujours surévalués. Une dilution de la notion de responsabilité, le patriotisme tant les principaux acteurs s’entendent entre eux pour déterminer le règlement intérieur de la « mangeoire » !

En revanche, lorsqu’il s’agit de fabriquer de toutes pièces des groupes de prières, il y a comme une exaltation et un zèle des premiers apôtres pour tenter de ramener sur le droit chemin des brebis égarées… L’imagination fertile et débridée prend alors le pouvoir. On est même subjugué devant l’inventivité des gens qui ne reculent devant rien pour tenter de circonvenir, voire d’emberlificoter leurs concitoyens. A l’inverse, on est frappé par la stupéfiante crédulité du grand public, prêt à donner le bon Dieu sans confession à des charlatans notoires. La multiplication des églises dites « éveillées » en est la parfaite illustration. Il n’est qu’à longer l’avenue de France, ou de se rendre dans les quartiers populaires pour prendre la mesure de cette considérable prolifération de ces nouvelles petites « échoppes de l’escroquerie », qui souillent impunément la liberté de conscience. Comment peut-on plaindre des gens qui font preuve d’une intelligence inouïe et d’une ingéniosité sans pareille pour squeezer leurs semblables ? Or dès lors qu’il est question de rechercher des solutions pour améliorer le sort de leurs concitoyens c’est le vide intersidéral, la frime ou d’autres arguties qui illustrent, au mieux, un réel désintérêt, au pire, une crasseuse incompétence.

La question que l’on vient immanquablement à se poser est la suivante : d’où viendra le salut pour ce pays qui va à la dérive, comme mu par un réflexe d’autodestruction ? Il serait outrecuidant et improductif de chercher à plaquer artificiellement des idéologies importées sur cette réalité singulière. Tout en se gardant d’un simplisme de bon ton, l’on ne peut que préconiser la mise en œuvre des solutions de simple bon sens.

Par exemple, retrouver le sens de la valeur travail, réactiver les valeurs de solidarité et de la recherche de la satisfaction de l’intérêt général avant les égoïsmes partisans. Pour ce faire, admettre la nécessité de faire des prévisions et un peu de prospective. Vivre au jour le jour, au rythme invariable du lever et du coucher du soleil est une véritable catastrophe. Les politiques se doivent d’avoir une vision, un horizon vers lequel ils ambitionnent de conduire le peuple, tout en recherchant sans relâche à obtenir l’adhésion de ce dernier. Il semble indispensable de définir quelques trois priorités à mettre en route de manière urgentissime, et de mesurer régulièrement les progrès accomplis. Ce pourrait être, dans un ordre arbitraire, le tiercé gagnant suivant :

–l’accès à l’eau potable, à l’électricité et une priorité accrue accordée à la santé et l’éducation –l’amélioration des infrastructures routières et

–la suppression de tracasseries administratives de toutes sortes.

En privilégiant des solutions simples et efficaces, il est encore possible de rectifier la trajectoire avant qu’il ne soit trop tard. Il s’agit de mettre un terme à cette interminable attente d’une promesse des lendemains meilleurs auxquels aspirent tous les peuples de la terre. Ne rien voir, ne rien entendre, ne rien dire serait laisser le véhicule Centrafrique aller droit dans le mur et à vive allure tout en klaxonnant… Mais la sagesse populaire, la voix de nos ancêtres ne nous apprend-elle pas qu’il n’y a pas pire sourd que celui qui ne veut pas entendre raison ?

Le 02 Avril 2024 Mauléon-Licharre, Pays Basque, France.

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