Centrafrique : un dialogue véritable, donc inclusif, n’est pas une petite et brève causette entre copains, selon Ernest Lakouéténé-Yalet

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LETTRE OUVERTE À FAUSTIN A. TOUADERA, PRÉSIDENT DE CENTRAFRIQUE.
LA SORTIE DE CRISE PASSE PAR UN DIALOGUE VÉRITABLE, DONC INCLUSIF, PAS PAR UNE PETITE ET BRÈVE CAUSETTE ENTRE COPAINS !
《Mes chers compatriotes, la paix n’a pas de prix, et il n’y a de paix véritable que celle issue d’un dialogue entre les filles et les fils d’un pays déchiré par des crises interminables comme le nôtre (…)》Faustin Touadéra, 15 oct.2021.
《On fait la paix avec ses ennemis, pas ses amis; or la réconciliation n’intègre pas les groupes armés》Roland Marshall, 18 mars 2022.
《Le Centrafricain en a assez de raser les murs, parce que ses dirigeants n’inspirent pas le respect. Nuls, ils sont nuls (du moins la très grande majorité.》Gaston Nguérékata
《Il y a encore sur notre continent trop de souffrances qui pourraient être évitées si les dirigeants politiques se concentraient sur les intérêts du peuple. Les conflits, les guerres, l’instabilité de nombreux pays sont en grande partie à mettre sur le compte des dirigeants qui soumettent à des considérations personnelles et partisanes le bien-être et l’intérêt général des peuples.》 Nelson Mandela, 2 mai 2002.
***
Monsieur le Président,
Il y a plusieurs mois, en inaugurant votre litigieux et controversé second mandat, vous avez annoncé la tenue d’un dialogue en vue de rechercher la paix et la sécurité pour réconcilier les Centrafricains. Une année (presque) après, vous n’y arrivez toujours pas. Les choses se présentent mal pour ce dialogue, pour votre régime et pour vous-même.
Le 15 octobre dernier, vous annonciez ce que vous avez appelé un « cessez-le-feu unilatéral immédiat ». Vous connaissez parfaitement la situation dramatique sur le terrain – même si elle semble être le cadet de vos soucis – depuis cette dernière annonce. Là aussi, tout indique que vous n’êtes pas, mais pas du tout en train de gagner la partie. C’est une litote.
Monsieur le Président,
La vérité, c’est que vous jouez toujours très mal. Si mal que vous échouez sur toute la ligne (vous déclenchez une guerre que vous ne gagnez pas; vous niez l’existence des mercenaires de Wagner qui sont bel et bien là; votre « cessez-le-feu-unilatéral-immédiat se révèle une grosse blague; vous vous abstenez à l’ONU dans la guerre russo-ukrainienne, mais à Bangui, vos partisans manifestent publiquement votre soutien à la Russie (certains sont même prêts à aller guerroyer aux côtés de la Russie…) De tout cela, vous ne dites ni ne faites rien. Vous avez des œillères; vous êtes un double otage : celui de votre encombrant et pernicieux entourage, mais surtout celui plus redoutable des mercenaires de Wagner qui, selon les mots de votre propre ministre Wilybiro Sako, sont « Ceux qui dirigent le pays ». Terrible aveu de démission.
Mais parlons spécifiquement de ce dialogue. De votre dialogue.
Président,
Ce fameux dialogue, qualifié par vous-même de « républicain », est déjà, avant même de commencer, un échec. Quoi que vous fassiez, à 24h, il n’y a plus rien que vous puissiez entreprendre pour éviter cet échec. Vous conduisez le pays droit dans le mur. Et en voici les raisons
1.Même en vous concédant le qualificatif « républicain » (terme que vous avez choisi en croyant ainsi éviter le vrai terme d’ « exclusif »que vous n’osez pas prononcer, vous devez savoir que la République n’est pas, n’a jamais été et ne sera jamais le regroupement de celles et ceux qui vous plaisent ou vous soutiennent, que vous choisissez, à l’exclusion de tous les autres. La République, c’est l’ensemble de ses enfants, y compris ceux qui s’opposent à votre régime, et ceux qui combattent militairement votre pouvoir de plus en plus tyrannique. Vous avez une lecture déplorablement réductrice de cette notion. Il n’y a rien de plus anti-républicain que de camoufler vos intentions divisionnistes en vous servant d’un adjectif parmi les plus nobles : RÉPUBLICAIN!
Votre dialogue est sectaire, pas républicain. Il échouera fatalement!
2.Monsieur le Président,
Au fait, pourquoi ce dialogue? C’est pour sortir de cette interminable crise armée, restaurer la paix et la sécurité sur toute l’étendue du territoire, réconcilier durablement le pays. Ce ne peut pas être une banale réunion pour chanter vos louanges et vous glorifier. Sur le terrain, quelles sont les forces qui mettent à mal et menacent la paix et la sécurité? Il y a, d’un côté, les FACA, appuyées et souvent remplacées par des mercenaires étrangers; de l’autre, la CPC. Un dialogue sensé et utile doit inévitablement impliquer ces deux forces belligérantes, auxquelles s’ajoutent d’autres entités. C’est une question de simple bon sens. Vous ne pouvez pas exclure d’autorité, arbitrairement l’autre protagoniste, et croire que vous mettrez un terme à cette crise. L’histoire de l’humanité nous enseigne que tous les pays qui ont vécu des guerres civiles, des rébellions armées et autres formes de conflits ne s’en sont sortis que quand les deux protagonistes se sont retrouvés autour d’une table, ont débattu franchement des sujets de leurs discordes. Et généralement, ils sont parvenus à mettre (ou on les y a contraints) à tourner définitivement la page des affrontements. Dans votre cas, quel est le projet? Comment espérez-vous sortir vous seul de la crise armée en cours en réunissant uniquement vos partisans, et des acteurs non engagés dans la crise armée? Votre petite causette, sans la CPC, est un leurre. Vous le savez, vous et ceux qui vous suivent. Cette rencontre perd tout son intérêt, et ne sera, dans l’histoire qu’un épiphénomène, sans lendemain…
Me revient à l’esprit cette remarque judicieuse du Grand Nelson Mandela, que vous seriez bien inspiré de méditer :
《Nombreux sont ceux qui ne comprennent pas que pour soigner, il (faut) d’abord crever l’abcès. Qui ne comprennent pas que le silence obéissant des esclaves n’apportera pas la paix qui nous est due. Qui ne comprennent pas que le droit à la rébellion contre la tyrannie garantit la permanence de la liberté.》
3.Monsieur le Président,
J’ai mis en exergue une phrase que vous avez prononcée le 15 octobre dernier (« Mes chers compatriotes, LA PAIX N’A PAS DE PRIX, ET IL N’Y A DE PAIX VÉRITABLE QUE CELLE ISSUE D’UN DIALOGUE ENTRE LES FILLES ET LES FILS D’UN PAYS DÉCHIRÉ PAR DES CRISES INTERMINABLES COMME LE NÔTRE ». Ces propos sont de vous, Président. Ils sont lourds de sens. Ils prouvent, pour le moins, que vous mesurez bien le poids de l’enjeu de la paix, du prix de la paix. Pourtant, vous faites exactement le contraire de ce qu’on attend de vous. Pourquoi faites-vous ça? Si je ne respectais pas un peu votre fonction, je dirais, soit vous savez mais vous faites exprès; soit vous n’étiez pas sincère quand vous prononciez cette phrase, qui sonne creux et démagogique.
4. Président,
Les Centrafricains vous connaissent bien désormais. Ils savent que vous n’êtes pas un homme de dialogue. L’idée de ce dialogue ne vient pas de vous; elle vous a été imposée par la communauté nationale et internationale (l’opposition démocratique, la CPC, les confessions religieuses, la société civile, la CEMAC, la CEEAC, la CIRGL, l’UA, le G5, l’UE, l’ONU). Vous y avez adhéré malgré vous, et y allez contraint et forcé, car vous n’avez pas d’autre choix. Vous savez, par ailleurs, même en faisant le sourd, que toutes ces entités ont été unanimes sur un impératif : le dialogue DOIT ÊTRE INCLUSIF. Or vous l’avez dénaturé en le rendant EXCLUSIF.
Quoi! Vous pensez, tout seul, avoir raison contre la terre entière. Est-ce sous la dictée et le diktat des vrais nouveaux maîtres du pays, les mercenaires de Wagner? On se demande si vous mesurez bien le poids de cette audace suicidaire pour le pays et sa population. Votre causerie d’amis du 21 au 27 mars va se casser la figure. Il n’y aura ni paix, ni sécurité, ni réconciliation, ni mieux-être, ni vivre-ensemble. C’est encore une occasion manquée, du gâchis, que vous auriez dû nous épargner…
5.Autre incongruité de votre démarche, Monsieur le Président. De 2017 à 2020, vous ne juriez que par les groupes armés, vos amis, alliés, complices et partenaires politiques. Contre l’avis de tout le pays, vous avez choisi, avec un incroyable entêtement d’organiser des négociations secrètes et publiques avec ces groupes armés, puis un dialogue exclusif, au Soudan, qui a débouché sur le fameux « accord » signé par vous et 14 chefs de guerre le 06 février 2019. Vous avez nommé plusieurs de ces criminels dans les institutions de la République, jusque dans les cabinets du Président de la République, du Premier ministre; certains occupent toujours des postes de ministres dont vous les aviez gratifié. Vous avez gouverné avec ces encombrants partenaires.
Or aujourd’hui, devant l’échec retentissant et programmé de l’accord du 06 février 2019 (donc l’échec de votre stratégie collaborationniste dont l’analyse et le bilan restent à faire), échec ponctué par le regroupement de vos amis et partenaires au sein de la CPC, parce qu’ils vous faisaient mille griefs, vous décidez, comme ça, que vous ne voulez plus entendre parler d’eux, ni dialoguer avec eux!
En somme, depuis 2016, avec vous, Président, les alliances se font et se défont au gré de vos seules humeurs, jamais au nom de l’intérêt général de la Nation! Cela est-il tenable dans une République moderne? La RCA, pays de BOGANDA, serait-elle devenue une monarchie avec à sa tête un roitelet qui fait ce qu’il veut, comme il le veut, quand il le veut? NON, Président.
Nous, Centrafricains viscéralement attachés à la République et fondamentalement démocrates, ne l’accepterons jamais. Nous voulons savoir : quels sont les dessous de vos amitiés louches et coupables avec les groupes armés, hier avec les groupes armés, aujourd’hui avec les mercenaires criminels de Wagner et rwandais ? En empêchant que ces explications indispensables se fassent au grand jour, vous donnez la suspecte impression que vous avez choisi, dans votre petite causerie, de cacher des choses pas très propres, pour vous-même et vos amis.
Votre dialogue et ses résolutions déjà rédigées probablement est déjà un fiasco dont vous seul porterez l’écrasante responsabilité, devant la Nation, devant l’Histoire et devant Dieu. Vous n’y échapperez pas, Président.
En définitive, par quelque bout que l’on prenne votre « dialogue républicain », il n’a et n’aura rien ni de républicain, ni, encore moins d’un dialogue. Il est sans objet. Vous êtes déjà, a priori, l’unique artisan et coupable de ce grand pas en arrière que vous n’avez pas été capable d’épargner au pays.
Je ne vous souhaite donc pas bonne chance, cela ne servira à rien.
Vivement que votre échec se confirme à la face du monde.
Je souhaite ardemment qu’un DIALOGUE véritablement INCLUSIF se tienne un jour, avec (ou plus vraisemblablement) sans vous.
Monsieur le Président, je vous souhaite juste de vivre assez longtemps pour voir ce que sera ce DIALOGUE INCLUSIF que les vrais fils et filles du pays appellent de tous leurs vœux.
Pour la DÉMOCRATIE,
Au nom de la RÉPUBLIQUE,
Je suis Ernest Lakouéténé-Yalet
Ce 20 mars 2022

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