Centrafrique : QUE RETENIR DU RAPPORT D’ANTONIO GUTERRÈS, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES NATIONS UNIES PRÉSENTÉ DEVANT LE CONSEIL DE SÉCURITÉ CE 16 JUIN 2021 ?

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QUE RETENIR DU RAPPORT D’ANTONIO GUTERRÈS, SECRÉTAIRE GÉNÉRAL DES NATIONS UNIES (SGNU), PRÉSENTÉ DEVANT LE CONSEIL DE SÉCURITÉ CE 16 JUIN 2021 ?
[1812 mots]

1. Trois (3) mois avant l’Assemblée Générale des Nations Unies, le SGNU a proposé une spectroscopie de la situation socio-économico-politique de la République centrafricaine devant le Conseil de Sécurité des Nations Unies. Ce rapport très intéressant mériterait une étude plus approfondie pour en dégager la substantifique moelle. Cependant nous pouvons d’ores et déjà relever quelques points importants dans les domaines humanitaire, économique et politique. Ces éléments de réflexion sont de nature à nourrir notre réflexion quant à la politique gouvernementale que l’on souhaite voir la Primature et la Présidence de la République appliquer.

HUMANITAIRE
2. Après six (6) mois d’une guerre inconstitutionnelle, le bilan humain est très lourd pour les populations centrafricaines. Les statistiques sont à nous glacer le sang. En effet, au point N°39 de son Rapport le SGNU Antonio Guterrès constate que « Un tiers de la population [centrafricaine] se trouvait toujours déplacée. Au 1er juin, environ 738.000 Centrafricains étaient déplacés à l’intérieur du pays ; on estime que 688.000 autres personnes vivent en tant que réfugiés dans les pays voisins ». Il poursuit en disant qu’au 1er juin 2021 « 2,3 millions de [Centrafricains] se retrouvent en situation d’insécurité alimentaire et 633.000 d’entre elles en phase 4 (urgence) de situation d’insécurité alimentaire aiguë (…) menacées de famine ».
3. Le 1er article de la Constitution du 30 mars 2016 pose que la vie humaine est sacrée et qu’il est du devoir de la puissance publique de la protéger et de la préserver. Vu l’état apocalyptique dans lequel se trouvent près de 3 millions de Centrafricains déplacés, réfugiés, exposés à la famine, il est par conséquent d’une importance vitale que le nouveau gouvernement place en tête de ses priorités l’assistance humanitaire à ces compatriotes abandonnés à leur triste sort. Et pour ce faire, nous n’avons pas besoin d’une nomination de complaisance au ministère des affaires humanitaires mais d’une personnalité capable d’être aussitôt opérationnelle vu l’immensité de la tâche qui l’attend.
4. L’Assemblée Nationale devrait mettre fin à cette guerre qui n’a que trop duré et le Chef du Gouvernement mobiliser nos forces de défense et de sécurité intérieure pour secourir ces compatriotes en détresse faute d’une agence nationale dévolue aux catastrophes et situations d’urgence, comme on peut le voir dans de nombreux pays. Nous avons suffisamment de bois dans ce pays pour que le ministère de l’urbanisme impulse un programme de création d’habitas préfabriqués en contreplaqué pour accueillir cette pléthore de déplacés complètement démunis. En tous les cas, même si d’autres départements ministériels comme la santé ou les finances devraient aussi également être sollicités le lead devrait revenir au ministère des affaires humanitaires.
5. Le Chemin De l’Espérance (CDE) sera très attentif à cet aspect dans la discussion portant sur le projet de loi finance 2022.

ECONOMIE/SOCIAL
6. Le premier constat est celui de l’inflation galopante et de la chute du pouvoir d’achat conséquences directes de la guerre déclenchée par le Chef de l’Etat. Le SGNU reconnait, à la suite de l’ICASES, dans son point N°76 que « les prix des produits alimentaires et non-alimentaires de base ont augmenté d’environ 60% depuis décembre 2020 ». Une inflation monstre dont le Rapport mesure l’impact sur le panier de la ménagère puisqu’il affirme que cela a eu pour effet néfaste de « [réduire] le pouvoir d’achat ». Les actions combinées de l’inflation et de la chute du pouvoir d’achat produit un naufrage social à telle enseigne que « plus de 71% de la population [centrafricaine] se retrouve sous le seuil de pauvreté ».
7. C’est donc un pays exsangue que le nouveau Premier Ministre (PM) Marie-Henri Dondra trouve au moment où le Chef de l’Etat lui confie les rênes de la Primature. Avec cette statistique effroyable de 71% de Centrafricains plus pauvres que la pauvreté même, le PM ne peut se permettre dormir sur ses lauriers et encore moins de favoriser une politique politicienne. Une telle donnée statistique démontre aujourd’hui que Henri-Marie Dondra doit très rapidement prendre des mesures vigoureuses pour alléger dans un premier temps les souffrances de plus de 3.550.000 Centrafricains qui vivent sous le seuil de pauvreté. Si rien n’est fait rapidement la grogne sociale risque de balayer ce gouvernement d’où l’importance du choix des personnalités membres du nouveau gouvernement et de la méthode de gestion du pouvoir. Gérer le pouvoir avec plus de 3.550.000 de personnes qui qui vivent dans une grande misère oblige tout gouvernement conséquent avec lui-même d’écouter, de consulter la base, de négocier avec les partenaires sociaux, d’associer les acteurs politiques, d’expliquer les mesures aux partenaires techniques et financiers, de rendre compte régulièrement à l’opinion nationale, en somme de tourner le dos à la gestion solitaire voire autiste du pouvoir de l’Etat.
8. Ceci est d’autant plus vrai qu’une grande déflagration financière attend le gouvernement Dondra comme le rappelle le SGNU au point 74 de son Rapport : « Selon les prévisions du Fonds Monétaire International, le pays connaitra une pénurie de liquidité d’ici juillet [2021], le déficit étant estimé à 64,7 millions de dollars [US] pendant la période qui court jusqu’en octobre [2021] ». Ce message est on ne peut plus clair : entre juillet 2021 et octobre 2021, le gouvernement devra aller chercher avec les dents 35.487.950.000 FCFA, soit près de 40 milliards, car il fera face à un grave problème d’arriérés de salaires. Avec 3,55 millions de Centrafricains (71% de la population) qui vivent dans la misère la plus crasse, une inflation vertigineuse (+60%), un pouvoir d’achat en chute libre, un tiers de la population déplacés et réfugiés, 2,3 millions de Centrafricains exposés à la famine du moins à l’insécurité alimentaire et des arriérés de salaires qui pointent le bout de leurs nez, le nouveau gouvernement doit très vite entrer en négociation avec les centrales syndicales et consulter les partis politiques et autres ressources humaines de la société civile qui ont des propositions concrètes à faire valoir pour aider à alléger la situation pour espérer nous extirper de la zone rouge.
9. Un faux pas à ce niveau et c’est l’embrasement social. Le gouvernement ne peut plus se permettre d’être arrogant voire méprisant envers qui que ce soit car cela pourrait conduire à ce que l’opposition s’empare des frustrations légitimes et réelles à des fins purement politiques. Le dialogue permanent devient une nécessité. Et je me réjouis de lire dans le rapport du SGNU les inquiétudes que nous avons maintes fois soulevées ici en vain sans que l’actuel Premier Ministre Henri-Marie Dondra ne bronche ; je veux bien sûr parler de la question de la stigmatisation de la communauté musulmane par les FACA et leurs alliés Russes qui semblent exécuter un programme de nettoyage ethnique qui ne dit pas son nom. En effet, Antonio Guterrès se dit « préoccupé par (…) la discrimination exercée contre certaines communautés » (cf. point 102). Ignorer ces faits ou soutenir les auteurs de ces exactions c’est mettre le feu au poudre. Il faut que le gouvernement réagisse prestement pour éteindre le feu qui couve et cela passe par des actes forts et non pas seulement par de belles promesses qui n’engagent que ceux qui y croient.

POLITIQUE
10. Le premier point politique urgent sur lequel s’est appesanti le SGNU Antonio Guterrès dans son Rapport est la question du dialogue dit « républicain » dont l’essence est jusqu’à présent l’exclusion systématique de toute l’opposition formelle comme informelle. La confiscation du dialogue par un clan, en l’occurrence le clan présidentiel, qui a fait main-basse sur l’ensemble des leviers de pouvoir (législatif, exécutif, judiciaire, médiatique) conduira irrémédiablement à une catastrophe politique. Un pouvoir sans contre-pouvoirs fait le lit de son propre renversement, c’est là une équation connue de tous les démocrates. Et c’est en connaissance de cause que le SGNU, parlant du dialogue politique, rappelle au point 99 de son Rapport que « (…) un tel processus ne pourra être couronné de succès que s’il est véritablement inclusif et que les griefs légitimes sont entendus et pris en compte ». Le fait que le dialogue ne soit pas inclusif et qu’il soit de plus organisé après la formation du gouvernement est une faute politique grave, car c’est normalement à partir des conclusions de ce dialogue qu’aurait dû être dégagée la feuille de route du nouveau gouvernement. Cette inversion du calendrier va mettre en très grande difficulté le gouvernement Dondra qui risque d’être remanié ou au pire démis en cours de route, en fonction de ce qui ressortira de ce dit dialogue.
11. Au point 100, le SGNU considère pour sa part, au vu des éléments sécuritaires, humanitaires, sociaux, économiques et politiques à sa disposition qu’« il importe que soit formé un nouveau gouvernement inclusif ». Ce vœu pieux même s’il devait se réaliser serait insuffisant pour sauver la situation chaotique auquel doit faire face le gouvernement Dondra car les choses ont été faites à l’envers. En effet, quand on nomme un gouvernement et que c’est seulement après cela qu’on organise un dialogue, on court le risque de néantiser toute la démarche. C’est littéralement se tirer une balle dans le pied et se condamner irréversiblement à l’échec, sachant que l’échec en pareille situation est synonyme de mouvements sociaux d’une très grande ampleur. Et l’on sait qu’en pareil cas la tentation autoritaire de la répression tout azimut de toute contestation est très forte.
12. Est-ce que le gouvernement Dondra va-t-il perpétuer voire sacraliser la méthode brutale hyper-répressive des gouvernements Sarandji et Ngrébada qui l’ont précédé ou choisira-t-il une voie alternative ? En somme, va-t-il récompenser sa clientèle nombreuse ou s’attaquer à bras le corps aux problèmes des Centrafricains ? En français facile, va-t-il continuer dans l’économie de guerre et son cortège de malheurs ou cherchera-t-il à éteindre les feux sociaux (insécurité alimentaire, inflation, chute du pouvoir d’achat, misère sociale, décroissance économique, crise sanitaire, …) qui pointent à l’horizon ?
S’il choisit de poursuivre l’œuvre néfaste de ses prédécesseurs je ne donne pas plus de trois (3) mois à vivre à son gouvernement car la conjoncture le combattra de façon acharnée pour qu’il chute au plus vite. Si en revanche, il opte pour un gouvernement éclairé qui allie écoute, consultation de la base, information à flux tendu et négociation dans un climat apaisé, le Chemin De l’Espérance (CDE) comme tout parti politique de l’opposition démocratique inscrit dans la logique de construction sera disposé à lui faire des propositions concrètes tant sur les plans social, économique, sanitaire, sécuritaire, humanitaire, diplomatique, éducatif et autres. Mais son mutisme coupable et son absence de réaction virile quant à la stigmatisation systématique des musulmans par les FACA et les Wagner me portent à croire qu’il serait plus enclin à la continuation du régime pouvoiriste de ses prédécesseurs qu’à une réorientation significative de la politique gouvernementale pour soulager les maux du peuple. Wait and see.

Fari Tahéruka SHABAZZ, Bangui le 20 juin 20121

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