Centrafrique : « Plaintes et menaces des soldats », selon Lucain in Pharsale Livre V

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……..Les soldats se répandirent en menaces. « Laisse-nous, César, dirent-ils, laisse-nous enfin nous soustraire à cette rage impie. Tu ne cherches par mer et par terre que des mains pour nous égorger. Tu nous abandonnes comme une vile proie au premier ennemi qui se présente. La Gaule t’a enlevé une partie de nos légions; une autre partie a succombé aux durs travaux de la guerre d’Espagne ; une autre est couchée dans l’Hespérie : dans tous les pays du monde nous te faisons vaincre en périssant. Que nous revient-il d’avoir arrosé de notre sang les campagnes du Nord et fait couler le Rhône et le Rhin sous tes lois ? Pour récompense de tant de guerres, tu nous donnes la guerre civile ! Quand nous t’avons livré notre patrie, après en avoir chassé le sénat, de quel temple nous as-tu permis le pillage ? Il n’est point de forfaits que nous n’ayons commis : nos armes, nos mains sont criminelles ; notre pauvreté seule nous déclare innocents. Où tendent tes armes ? et quand diras-tu c’est assez, si pour toi c’est trop peu de Rome ? Vois cos cheveux blanchis ; vois nos mains épuisées, nos bras amaigris ; le peu de vie qui nous reste se consume dans les combats. Permets à des vieillards d’aller mourir en paix. Que te demandons-nous enfin ? De ne pas tomber expirants sur le revers d’une tranchée ; de chercher une main qui nous ferme les yeux ; d’expirer sur le sein d’une épouse, arrosés de ses larmes et sûrs d’avoir chacun notre bûcher. Laisse la maladie terminer notre vieillesse ; qu’il y ait sous César une autre mort que celle que donne le fer. Sous quels appas crois-tu nous cacher les forfaits auxquels tu nous destines ? Et de tous les crimes de la guerre civile, ne savons-nous pas quel est celui qui serait payé le plus cher ? Tu nous as vus dans les combats ; tu sais de quoi nous sommes capables. Faut-il encore t’apprendre qu’il n’est rien de sacré pour nous ? pas un lien, pas un devoir qui nous retienne ? Sur le Rhin, César fut notre chef ; il est ici notre complice. Le crime rend égaux tous ceux qu’il souille. Et à quoi bon nous sacrifier pour un ingrat qui méconnaît la valeur et le zèle ? Tout ce que nous faisons, il l’attribue au destin. Qu’il sache que c’est nous qui sommes pour lui le destin. Tu as beau te flatter, César, que tous les dieux te seront soumis, la révolte de tes soldats irrités te dicte la paix. »
Après ce discours, ils commencent à se répandre dans la camp, et profèrent des cris de mort contre César. Justes dieux, faites qu’ils persistent ! puisqu’il n’y a plus dans les coeurs ni piété ni bonne foi, et que la perte des moeurs est notre unique ressource ; faites que la révolte termine la guerre civile. 

César se présente hardiment aux séditieux

Quel chef n’eût pas été effrayé d’une semblable rébellion ? Mais César, qui se fait une joie de suivre sa destinée à travers des précipices, et d’exercer sa fortune à vaincre les plus grands périls, César se présente, et sans attendre que l’emportement des soldats s’apaise, il se hâte de les surprendre dans l’excès de leur fureur. Si son armée lui eût demandé le pillage des villes, des temples, du Capitole même ; si elle eût voulu qu’on lui livrât les mères et les femmes des sénateurs, César y eût consenti : tout ce qui est violent et cruel lui convient ; c’est le droit, c’est le prix de la guerre. Il ne craint de trouver dans les âmes que la raison et l’équité. Quoi ! César, tu n’as point de honte de chérir une guerre que tes soldats détestent ! Ils seront plutôt que toi rassasiés de sang ! Le droit de l’épée leur est odieux ; et toi seul, par toutes les voies, tu suis tes violents projets ! Commence à te lasser du crime ; consens à te voir désarmé. Qu’espères-tu, cruel ? A quoi veux-tu forcer ces soldats qui te résistent ? C’est la guerre civile qui t’échappe.
César parut appuyé sur le retranchement, avec un visage intrépide ; et inaccessible à la crainte, il mérita de l’inspirer. Il parle, et adresse aux soldats ces mots dictés par la colère.

Son discours.

« Celui qu’absent vous menaciez de l’oeil et de la main, soldats, il est présent : le voici sans défense, et le sein découvert, il s’expose à vos coups. Si vous voulez finir la guerre, frappez ; c’est ici qu’en fuyant il faut laisser vos épées. Une sédition qui n’ose rien de grand, n’annonce que des lâches, qui sont las de marcher sous un chef invincible, et ne demandent qu’à s’enfuir. Retirez-vous, et me laissez accomplir sans vous mes destins. Bientôt ces armes trouveront des mains dignes de les porter. A peine vous aurai-je chassés, que la fortune va m’offrir autant de soldats qu’il vaquera de glaives. Pompée trouve dans sa fuite des peuples nombreux empressés à le suivre ; et à moi la victoire ne me donnerait pas une foule d’hommes obscurs, pour recueillir les fruits d’une guerre dont le succès est décidé ! On les verra, sans avoir reçu de blessures, chargés des dépouilles qui devaient être le prix de vos travaux, suivre mes chars couverts de lauriers. Et vous, vieillards blanchis sous mes enseignes, et dont la guerre a épuisé le sang, confondus avec la populace de Rome, vous serez, comme elle, spectateurs oisifs de mon entrée triomphante. Vous flattez-vous, par votre fuite, de retarder le cours de mes succès ? Si tous les fleuves menaçaient l’Océan de lui dérober le tribut de leurs eaux, l’Océan ne serait pas plus diminué qu’il n’est aujourd’hui gonflé par eux. Croyez-vous avoir donné quelque poids à ma fortune ? Non, non, les dieux ne s’abaissent pas jusqu’à s’occuper de votre salut ou de votre perte. Le monde est subordonné au destin des grands, et le genre humain ne vit que pour un petit nombre d’hommes. Les mêmes soldats qui sous moi ont fait tremper le couchant et le nord, seraient en fuite sous Pompée.  Labiénus était un héros dans mes armées, à présent c’est un vil transfuge qui parcourt la terre et les mers avec le chef qu’il m’a préféré. Et ne croyez pas que je vous sache gré d’être moins parjures que lui, en ne portant les armes ni pour ni contre moi. Celui qui abandonne mes drapeaux, qu’il suive ou non les drapeaux de Pompée, ne sera jamais un des miens. Ah ! je reconnais la protection des dieux, ils ne veulent pas m’exposer à de nouveaux combats avant d’avoir changé d’armée. Et de quel poids ils me soulagent en me donnant lieu de désarmer, et de renvoyer sans aucun salaire, des hommes qui devaient tout attendre de moi, et que la dépouille du monde aurait à peine récompensés ! C’est pour moi désormais que je ferai la guerre.  Sortez de mon camp, quirites ; laissez porter mes drapeaux à des hommes. Je ne retiens que le petit nombre des auteurs de la trahison, et je les retiens, non pour me servir, mais pour subir la peine de leur crime. A genoux, perfides, dit-il à ceux-ci ; prosternez-vous, et tendez la tête au fer vengeur. Et vous, jeune milice qu’on n’a point corrompue, et qui dès à présent faites la force de mes armes, regardez le supplice des traîtres apprenez à frapper, apprenez à mourir. »…..

Source : Lucain, Pharsale Livre V

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