Centrafrique : Noureddine Adam envisage une « stratégie opérationnelle » pour « libérer » le pays

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INTERVIEW

Centrafrique : Noureddine Adam envisage une « stratégie opérationnelle » pour « libérer » le pays

 

Alwihda Info | Par – 27 Décembre 2022


 

Le chef rebelle centrafricain Noureddine Adam a accordé un entretien à Alwihda Info. Recherché par la Cour pénale internationale, sanctionné par le Conseil de sécurité de l’ONU, le leader du FPRC se défend de tous crimes. Il se montre très critique à l’égard du président Faustin-Archange Touadera qu’il accuse de maintenir le chaos pour s’accrocher au pouvoir, avec l’aide de puissances étrangères. Aujourd’hui, Noureddine Adam met toutes les cartes sur la table pour préserver la paix en Centrafrique.


Le chef rebelle Nourredine Adam. © DR

Le chef rebelle Nourredine Adam. © DR

Alwihda Info – Général Noureddine Adam, vous êtes président du Front populaire pour la renaissance de la Centrafrique (FPRC) et vous avez rejoint la Coalition des patriotes pour le changement (CPC). Après trois ans et une tentative de renversement du président Faustin-Archange Touadéra, quelle lecture faites-vous de la situation politique, économique et sécuritaire de la RCA sous la présidence de Touadera ?

Noureddine Adam : La situation politique, sécuritaire et humanitaire en RCA, sous le règne de Touadera, est chaotique et anarchique. Avec le coup d’État constitutionnel, nous assistons au naufrage de l’État et à l’agonie d’une nation. L’observation des faits depuis décembre 2020 en République centrafricaine met en exergue la faillite politique, économique, sociale et sécuritaire caractérisée par :

  • Le mal gouvernance politique et économique, la fourberie des gouvernants, la corruption généralisée et détournements des deniers publics ;
  • Un patrimonialisme à outrance : un système clientéliste caractérisé par la confiscation du pouvoir et de l’État par Touadera ; lui-même, pris en otage par ses soi-disant partenaires ;
  • L’inexistence des services de l’État dans l’arrière-pays ;
  • L’absence de croissance économique, industrielle et sociale ;
  • La paupérisation, la marginalisation et la misère généralisée de la population.

De l’espoir d’un avenir radieux suscité par la signature de l’APPR-RCA, dont notre rôle a été déterminant, au suicide politique et diplomatique auquel s’est livré Touadera et ses sbires, la RCA vit aujourd’hui une crise de légitimité sans précédent. C’est avec amertume que, nous, peuple centrafricain, constatons la destruction de notre pays par le pillage et le bradage des ressources naturelles de notre pays. Outre la dévalorisation de l’État par la gabegie et la corruption dans tous les domaines et à tous les niveaux, le régime de Touadera a profondément divisé les citoyens : d’un côté, on observe des citoyens « désirables » (ses frères, ses neveux, ses cousins, sa milice et ses mafieux) avec qui il a accaparé le capital politique et économique du pays. De l’autre côté, des citoyens « indésirables » (les opposants et autres leaders d’opinion) qu’il faut exclure ! C’est cette faillite du modèle étatique, cette agonie de la nation que nous combattons.

Il a été constaté ces derniers temps, la montée en puissance du FPRC. Que répondez-vous à ceux qui vous accusent de bénéficier d’un soutien de certaines puissances extérieures comme la France pour déposer l’actuel pouvoir centrafricain ?

Une imposture, une bouffonnerie, un mensonge, une tartuferie quand on sait dans quelles conditions il a été élu en 2006 et réélu en décembre 2020 : Touadera et ses hommes de main savent très bien qu’ils sont au pouvoir grâce à ces puissances extérieures. Ces puissances extérieures ont cru et misé sur Touadera. Elles avaient tout faux, car Touadera est un incompétent mais un excellent fourbe, assoiffé de pouvoir.

Mais aujourd’hui, l’heure est extrêmement grave. Les Centrafricaines et les Centrafricains, hommes et femmes, jeunes et vieux, citadins et ruraux, commerçants et paysans, sédentaires et nomades, fonctionnaires de l’État et du secteur privé… sommes tous mobilisés et déterminés pour sauver la République centrafricaine en pleine déconfiture. Il est de notre devoir impérieux, nous le peuple centrafricain, où que nous soyons, de nous lever comme un seul homme et une seule femme pour ramener l’ordre, la tranquillité et la quiétude. Pour cela, nul besoin de l’aide des puissances extérieures. La résistance doit se manifester partout face aux actes d’anéantissement, au passage en force, à la guerre déclarée au peuple centrafricain par Touadera et sa famille politique.

Comment trouvez-vous l’attitude du président Faustin-Archange Touadéra qui cherche à briguer un troisième mandat ?

Les ambitions d’un troisième mandat de Touadera sont une folie, une démence intellectuelle, une faute politique, morale et éthique. A travers le coup d’État constitutionnel, Touadera, non seulement a désincarné la fonction de Chef de l’État et procédé à sa délégitimation, mais encore, et c’est le pire, a plongé notre pays dans une situation des « états de violences » inédits. Du raccourcissement de mandat des juges constitutionnels, à savoir : la Présidente de la Cour Constitutionnelle, Mme le Professeur Danièle DARLAN, et le Magistrat Trinité BANGO SANGAFIO, aux menaces contre les opposants politiques et attaques des chancelleries et des institutions internationales comme en témoigne les incendies de la société Orange et des chancelleries de l’ambassade de France et de l’Union Européenne, plus rien ne l’arrête dans sa quête effrénée de présidence à vie et dans l’instauration des états de violence. Tout bien considéré, Touadera ne mérite plus d’exercer la haute fonction de Président de la République centrafricaine et ne mérite plus le respect et l’obéissance du peuple centrafricain.

Que pensez-vous du mandat d’arrêt lancé en juillet dernier contre vous par la CPI qui vous accuse de crimes contre l’humanité et de crimes de guerre commis pour la période allant de 2013 à 2014 ? Êtes-vous prêts à vous livrer à la cour pénale internationale ? 

Nous sommes aujourd’hui en présence d’un débat de société, d’un débat politique dans lequel l’histoire sociopolitique s’invite. Mais ce débat ne peut être possible que dans un esprit qui prépare un avenir de justice équitable et de paix. Parce que l’aspiration à la paix en RCA est à la fois une préoccupation plus inquiétante et plus impérieuse que les violences actuelles qui sont extrêmement atroces. Face à la complexité de la situation, la réconciliation peut être considérée comme un facteur prépondérant pour se libérer des violences. C’est la condition la plus importante du vivre ensemble. C’est une « forme d’arrangement », un compromis mutuel entre les peuples, rétablissement d’une relation qui inspire suffisamment de confiance pour ne plus diviser. Pensez-vous vraiment que la CPI est à mesure de jouer ce rôle et de réconcilier le peuple centrafricain ? J’imagine que la réponse est « NON ». Nous savons tous que la CPI est une cour politique, une cour de vainqueurs. Or, à ma connaissance, le peuple centrafricain n’a pas encore dit son dernier mot, n’a pas encore renoncé au combat pour sa liberté.

En ce qui me concerne, moi, Noureddine Adam, je n’ai commis aucun crime de guerre ni contre l’humanité. Il n’y a aucune preuve. En revanche, je n’ai ménagé aucun effort pour éviter le pire. Et ce, jusqu’aujourd’hui. Mais ce n’est pas le cas de l’autre côté. Les criminels sont à Bangui. C’est Touadera et ses complices. Nous avons des preuves. Nous les produirons le moment venu. Mais aujourd’hui, ma priorité, c’est la libération de la RCA des griffes de Touadera et ses acolytes.


Le chef rebelle Nourredine Adam. © Alwihda Info

Le chef rebelle Nourredine Adam. © Alwihda Info
Certaines personnalités accusent les groupes rebelles d’être à l’origine de l’instabilité qui prévaut en RCA. Que leur répondez-vous ?

Les dynamiques des violences armées en Centrafrique sont une illustration d’un traumatisme collectif dont l’accompagnement clinique et politique doit bâtir le « vivre ensemble avec soi-même, vivre ensemble avec les autres » en République Centrafricaine. Dans la situation des « Etats effondrés » comme la RCA, il existe un lien entre la gouvernance et le déchaînement des violences. Pour comprendre les violences identitaires en RCA, des pistes ressources intéressantes sont fournies par le romancier prix noble de la littérature en 2001, Vidiadhar Surajprasad Naipaul qui, dans son roman politique-fiction A Bend in the River, offre un regard original et particulier des affrontements pour le contrôle de l’État postcolonial, des déchainements des violences incontrôlées qui évoquent les massacres et crimes de guerre de Centrafrique.

L’histoire se passe dans une ville et un milieu qui se trouvent au cœur de l’Afrique forestière, à la jonction des influences « arabe » et « européenne », musulmane et chrétienne, au lendemain des indépendances. Selon V.S Naipaul, ces violences répondent à une logique de revanche alternée entre tribus guerrières et vassales qui cherchent à renverser ou rétablir un ordre séculaire de domination. En réalité, ces déchainements de violences incontrôlées sont une manipulation de l’ordre nouveau symbolisé par un président qui pense être soutenu par des puissances étrangères qui chercheraient à mettre la main sur les ressources, quelles soient naturelles et locales ou qu’elles relèvent de l’aide étrangère.

Dans une situation d’anarchie et de vide institutionnelle, comme celle qui règne en Centrafrique aujourd’hui, c’est d’abord du côté de Bangui qu’il faudrait lire les violences actuelles. Tout a commencé avec le débarquement de la société militaire privée « Wagner » sur les rives de l’Oubangui en 2018. Aussitôt implantée, les hommes de Wagner se sont imposés dans les milieux politique, économique et sécuritaire centrafricains. Au fil des jours, leur influence est devenue incontestablement flagrante. Ce qui a provoqué des voix dissonantes, non seulement parmi les personnalités politiques mais aussi au sein de la société civile.

Il s’en est également suivi la création, en grande pompe, du parti présidentiel Mouvement cœurs unis (MCU), le 3 octobre 2019, date de son lancement officiel. L’engouement et les moyens financiers, matériels et logistiques mobilisés ont créé un phénomène de transhumance politique : la preuve qu’« un changement de régime ne change pas les mauvaises habitudes » et  les signes avant-coureurs de l’ambition d’empiler du nouveau Président de la République très mal élu. Encore, faut-il que je rappelle les propagandes de haine qui se répandaient au sein des populations et les opérations de la milice gouvernementale – « les requins » – qui s’illustre impunément par des opérations d’attaques des maisons, d’intimidations des opposants, d’enlèvements et disparitions forcées de toutes les voix discordantes. Non seulement la prolifération de la milice requin renforçait la déliquescence de l’État, mais encore ne laissait aucun doute quant aux dispositions incitatrices aux violences armées et, ainsi, à la crise pré et post-électorale. Comme mentionné précédemment, la détermination de Touadera pour se maintenir à vie au pouvoir n’était plus un secret.

Accusée d’avoir le monopole économique et militaire en RCA, la France vient de plier bagage. La présence du groupe paramilitaire russe ne sera pas un obstacle pour les groupes rebelles de marcher sur Bangui ?

La guerre est un moyen politique, elle est une des manières de conduire la politique et d’atteindre les objectifs mais pas une finalité en soi. C’est la paix qui est la finalité. La paix c’est l’ordre, la sécurité, l’amitié, l’affirmation du droit ordinaire, le droit de l’individu à la protection de sa vie, la régulation des crises, la création des biens et des services, la création des richesses au bénéfice de la population. Notre souci, ce n’est pas donc la guerre. C’est plutôt la paix. Nous voulons la paix et avons toujours militer pour la paix. Ainsi dit, je pense qu’il est impératif de prendre des nouvelles initiatives sur le plan national et international pour que la paix soit effective en RCA. Des nouvelles stratégies de prévention doivent être envisagées. Celles-ci consisteraient en des actions variées, engagées le plus en amont possible des situations conflictuelles et permettant de maîtriser ou contrer les ambitions de ceux qui exploitent le pouvoir, parce que c’est Touadera qui est à l’origine des violences armées. Pour ce faire, je pense qu’il va falloir une stratégie opérationnelle globale permettant non seulement la construction du futur commun, mais également la gestion d’un passé qui ne doit plus exister, un passé qui n’existe comme signifiant que parce qu’il doit disparaître.

Le gouvernement de la Centrafrique a affirmé, lundi 28 novembre, qu’un avion venu d’un pays voisin a bombardé nuitamment une ancienne usine servant de camp militaire au nord du pays. Des « alliés » paramilitaires russes étaient également présents sur le terrain, notamment issus du Groupe Wagner. Le gouvernement a toutefois précisé que ces bombardements n’avaient fait aucune victime. Votre mouvement y est pour quelque chose ?  À qui vous pourriez attribuer cette attaque ?

Une farce honteuse de plus qui dépasse tout commentaire. Encore une fois, la preuve que Touadera, son gouvernement et son Assemblée nationale sombrent dans le charlatanisme et la mythomanie. Heureusement que le ridicule de tue pas ! Encore, faut-il qu’une attaque ait eu lieu avant de chercher à l’attribuer à qui que ce soit.

Général Noureddine Adam, le moment n’est-il pas venu de privilégier le dialogue avec le régime pour éviter le chaos dans votre pays ? En d’autres termes, êtes-vous prêts à négocier avec le régime ?

La paix n’est pas le fruit d’une activité programmable et maîtrisable par un individu ou un groupe d’individus mais d’une action commune, tant sur le plan national qu’international. La paix facilite l’accès à nombre de droits tel que les droits sociaux et économiques (santé, éducation, travail, logement, la culture, propriété, etc.) et les droits civils et politiques (la liberté d’expression et d’opinion). Nous regrettons que Touadera, son gouvernement et l’Assemblée nationale ne soient pas des acteurs cohérents dans leurs agissements. Nous déplorons également que la quête de la paix ne puisse pas être une priorité pour le Président de la République centrafricain et son gouvernement. Et ce, malgré la facilitation de la communauté internationale.

Plutôt que de créer les conditions qui conduisent à la paix, de saisir la main que nous lui avions tendu pour rétablir la paix et œuvrer ainsi au retour à l’ordre institutionnel, Touadera et son gouvernement se sont embourbés dans les calculs électoralistes et politiciennes pour se maintenir éternellement au pouvoir. Ils ont ainsi créé les conditions du maintien du chaos dont ils profitent.

Nous regrettons le manque de neutralité et d’impartialité de la MINUSCA. Cette partialité a renforcé le ternissement de l’image de la MINUSCA qui, par ailleurs, était déjà exécrable auprès de l’opinion publique nationale. Ce qui explique la perte de crédibilité de la MINUSCA auprès de la population. Nous n’avons cessé en vain de demander avec insistance à la communauté internationale – l’allusion est faite à ce que l’on appelle G5+ – et aux acteurs internationaux présents en RCA de se montrer à la hauteur de la situation. Mais ils ont fait le choix de donner carte blanche à Touadera. Résultat : incendie de la chancellerie de l’UE et de l’ambassade de France, de la société Orange et attaques des sociétés Total, Mocaf, Sucaf, etc. Amnésie et/ou imposture : Touadera et son entourage oublient que ces sociétés injectent de l’argent dans l’économie locale et surtout derrière, il y a des salariés qui font vivre plusieurs personnes. Aujourd’hui, nous demandons à Touadera et son gouvernement de sortir de la surdité, du mépris, de la négligence, du tâtonnement et de l’entêtement qui le caractérisent et d’œuvrer pour une paix durable.

Sa/Dw/Dah

Djimet Wiche Wahili
Journaliste, directeur de publication. Tél : +(235) 95415519 / 66304389 E-mail :… En savoir plus sur cet auteur

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