Centrafrique : « Nos compatriotes ont aussi le droit de vivre heureux. Ce cauchemar passera, il s’arrêtera », selon le chef de file de l’opposition Anicet Georges Dologuélé

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ASSEMBLÉE NATIONALE‘‘AUJOURD’HUI, LES DÉPUTÉS SONT TOUS CONSIDÉRÉS COMME DES MOINS QUE RIEN, TRAITÉS COMME LES ESCLAVES DE MONSIEUR TOUADERA ET/OU LES SERVITEURS DE SIMPLICE MATHIEU SARANDJI OU DE EVARISTE NGAMANA. LE POUVOIR EN PLACE NE LES CONSIDÈRE PAS COMME DES HOMMES ET DES FEMMES POLITIQUES.’’

BANGUI (RÉPUBLIQUE CENTRAFRICAINE), 19 FÉVRIER 2024 – Président du parti URCA et Député de Bocaranga 1, Anicet Georges Dologuélé réagit sur les sujets d’actualité africaine et centrafricaine. Entre autres, la gestion clientéliste et scabreuse de l’institution représentative, la corruption, la 7e législature. Il espère un meilleur avenir pour le centrafricain. Et ne mâche pas ses mots à l’égard du président Faustin Archange Touadera. ENTRETIEN

Monsieur Anicet Georges Dologuélé, Député de la Nation, comment vous portez-vous en ce début d’année ?

Physiquement, je vais bien et je rends grâce à Dieu. Pour le reste, j’ai choisi de faire de la politique et, à ce titre, je suis très affecté par la dégradation accélérée de la situation de notre pays, qui est dans le rouge dans tous les domaines.

Actualité oblige, le Sénégal, secoué par le report controversé de l’élection présidentielle, s’enfonce dans la crise après la répression des manifestations au cours desquelles trois jeunes hommes ont été tués. Selon vous, la décision prise le 15 février par le Conseil Constitutionnel peut-il sauver le Sénégal de ce tourbillon d’incertitude ?

Les Sénégalais vivent depuis des décennies dans un pays où l’État est organisé, les institutions fonctionnent et jouent leur rôle, l’armée se tient à sa place, les citoyens reçoivent une instruction de qualité depuis la maternelle jusqu’à l’enseignement supérieur, le climat des affaires attire l’investissement direct étranger et encourage l’initiative privée nationale, l’État fournit les services sociaux de base et investit dans les infrastructures et l’alternance politique est une réalité. Tout cela rend les citoyens exigeants dans la protection des acquis. La manipulation des institutions pour les opposer les unes aux autres, dans le but de prolonger un mandat en fin de parcours, a suscité de vives protestations émanant de toutes les couches de la société, y compris les intellectuels, les religieux et les jeunes à travers tout le pays. C’est ce comportement citoyen et républicain du peuple sénégalais qui a pesé sur l’opinion internationale et décidé tous les grands pays et toutes les institutions sous -régionales et internationales à rappeler le Président Macky Sall à la raison. Personnellement, je n’avais aucun doute que les Sénégalais allaient eux-mêmes trouver une voie de sortie à cette crise majeure. Ils l’ont effectivement fait de la meilleure manière, à travers les juges constitutionnels qui ont décidé braver le pouvoir exécutif et le pouvoir législatif en jouant leur rôle de garant de la Constitution. En effet, le Conseil Constitutionnel a mis la fin à la crise à travers sa décision du 15 février, dans laquelle il annulait le décret présidentiel du 3 février jugé sans fondement juridique et déclarait contraire à la Constitution la loi votée par l’Assemblée Nationale reportant au 15 décembre l’élection présidentielle et prolongeant de ce fait le mandat de Macky Sall jusqu’à cette date. Le Conseil a également offert une porte de sortie aux acteurs politiques, en constatant l’impossibilité d’organiser l’élection présidentielle à la date initialement prévue et en invitant les autorités compétentes à la tenir dans les meilleurs délais. Et, cerise sur le gâteau, le Président Macky Sall s’est engagé à faire pleinement exécuter la décision du Conseil Constitutionnel et à mener les consultations nécessaires pour organiser l‘élection présidentielle dans les meilleurs délais. Ce qu’a fait le Conseil constitutionnel au Sénégal, c’est ce que la Cour Constitutionnelle de notre pays avait fait il y a plus d’un an, quand Faustin Archange Touadera voulait modifier la Constitution du 30 mars 2016 ou la changer. Mais ce dernier leur a opposé une réaction d’une rare brutalité, en limogeant la Cheffe de l’Institution, ainsi que l’un des juges qu’il estimait le plus hostile à son projet. On aurait pu s’attendre à une démission collective de tous les juges constitutionnels, comme acte de solidarité à leurs collègues. Mais ceux-ci ont malheureusement choisi de défendre leur carrière au détriment de leur pays. Au final, Faustin Archange Touadera a imposé sa nouvelle constitution à un peuple centrafricain résigné, parce que de loin moins bien instruit et mature que le peuple sénégalais. Tout cela s’est passé dans une indifférence, si ce n’est une complicité de la Communauté internationale qui a estimé qu’elle ne pouvait pas réagir à la place des populations qui ne semblaient pas être perturbées par ce coup d’État constitutionnel. La leçon à titrer de tout cela est que, tant que notre peuple continuera à se taire sur ses malheurs, son sort n’intéressera nullement le reste de l’humanité dont l’attention est tournée vers de nombreux autres problèmes de par le monde.

Au Bénin, le Président Patrice Talon a mis un terme aux rumeurs sur le 3ème mandat. « La question du troisième mandat est derrière nous. Le Bénin est un autre pays. Nous avons tourné cette page », a-t-il affirmé jeudi 8 janvier dernier. Comment l’appréciez-vous ?

Son mandat s’achève en 2026 et il annonce deux ans plus tôt qu’il n’en briguera pas un 3ème, conformément à la Constitution de son pays. Cela permet notamment de préparer un nouveau candidat dans sa famille politique. Patrice Talon connaît l’état d’esprit de son peuple, qui ne s’est jamais laissé brimer.

Ce Monsieur était déjà un homme d’affaires très riche avant de briguer la magistrature suprême. Et depuis sa première élection en 2016, il a positivement transformé le visage de son pays. Il n’a donc aucune raison de redouter l’après pouvoir. J’espère, comme la plupart de ses  compatriotes, qu’avant la fin de son mandat il libèrera les personnalités politiques qui sont en prison et créera les conditions pour que celles qui sont en exil puissent rentrer au pays.

Vous passez plus de la moitié de l’année 2023 en France. Peut-on savoir quel est le lien quotidien que vous avez avec votre circonscription ?

Les populations savent pourquoi elles élisent et reélisent un candidat. Celles de Bocaranga ont élu un homme politique en qui elles ont confiance. La réalité est que le Gouvernement de notre pays ne prend pas soin de son peuple. Il est indifférent à ses besoins et ne réalise aucun investissement socio-économique dans l’arrière-pays, au point que nos compatriotes ont fini par se convaincre que c’était le rôle des députés. Dans ce sens, je m’emploie à me tenir au courant des très nombreux problèmes qu’affrontent mes électeurs au quotidien et j’essaye, quand c’est dans mes moyens, de faire ce qui est possible pour aider à les atténuer. J’ai une équipe sur le terrain qui m’informe au quotidien et, quand c’est nécessaire, j’échange avec les responsables locaux de l’administration.

Vous devez savoir que, compte tenu de l’animosité non dissimulée que Faustin Archange Touadera manifeste à mon endroit, j’ai très peu de chances d’obtenir un rendez-vous auprès d’un membre du Gouvernement pour négocier l’orientation d’un projet dans ma circonscription. J’ai remarqué que tous les ministres qui ont accepté de me recevoir avaient perdu leur poste lors d’un prochain remaniement. J’utilise donc mes moyens personnels pour résoudre certains problèmes dans ma circonscription électorale. C’est ainsi que j’ai reconstruit 8 ponts en bois (madriers+bastaings) , dont 6 sur l’axe Bouar-Bocaranga et 2 sur l’axe entre Bocaranga et Ngaoundaye. Tout le monde utilise ces axes et passe sur ces ponts, notamment les membres du Gouvernement en mission, les camions et chars de la MINUSCA et les véhicules des commerçants. C’est donc du travail de qualité et je vous laisse imaginer ce que cela a dû me coûter ! Certains de ces ponts ont été abîmés, soit par des incendies criminels perpétrés par des groupes armés, soit par des camions trop lourds, soit par les intempéries, mais le gouvernement ne fait rien pour les remettre en état. Par ailleurs, j’ai fait installer plus d’une centaine de lampadaires solaires dans la ville de Bocaranga et dans chaque village de la circonscription. J’envisage d’en doubler le nombre cette année. Ma circonscription est l’une des plus étendues et des plus peuplées du pays. Je dois contribuer à payer plus de 200 maîtres parents, aider à alimenter une quinzaine de centres de santé en médicaments, contribuer à l’entretien des forages, soutenir des activités plus ludiques (équipements pour les clubs de football, création et équipement d’une fanfare, etc…).

J’interviens au quotidien pour des cas de maladies, des obsèques , sans compter que certains habitants de la circonscription me sollicitent quand ils viennent à Bangui, pour que j’aide à régler leurs problèmes. Vous voyez que je n ‘ai pas besoin d’être présent physiquement pour être aux côtés de mes électeurs. Mais je suis d’accord avec vous qu’il faut de temps en temps leur rendre visite. C’est programmé.

Monsieur Anicet Georges Dologuélé, avec une brillante carrière professionnelle et politique, peut-on parler d’une rencontre providentielle entre vous et la population de votre circonscription/électorat et le peuple centrafricain ?

Dans beaucoup de milieux centrafricains, surtout chez les cadres et dans la diaspora, on me qualifie de hautain, de méprisant, d’orgueilleux, de quelqu’un d’éloigné du peuple, etc… C’est d’ailleurs ces qualificatifs qui avaient été brandis par tous ceux qui avaient préféré en 2016 soutenir Archange Faustin Touadera, jugé plus humble, modeste, pauvre …

A travers ces jugements hâtifs et subjectifs, ils ont fait entrer le loup dans la bergerie et ont, de ce fait ,largement contribué à plonger notre pays dans l’abime. J’ai beau ouvrir grand mes oreilles, je n’entends pas beaucoup de messages de repentance. En réalité et pour parler de ma modeste personne, je suis un homme très réservé, voire timide, qui sort très peu de chez lui et goûte très peu aux mondanités. Je suis à la base un fils d’instituteur et d’institutrice (à l’époque on disait maître et maîtresse), né en province.

Mes parents m’ont baladé de ville en ville, au hasard de leurs affectations. J’ai de ce fait vécu et grandi dans les mêmes conditions que l’immense majorité de nos concitoyens. J’ai marché des dizaines de kilomètres à pieds, voyagé seul depuis mon enfance à travers le pays dans les cars interurbains qui mettaient plusieurs jours avant d’atteindre leurs destinations, joué et chassé dans la brousse, passé des vacances dans mon village, grimpé sur les arbres, fabriqué moi-même mes jouets en bambou, joué avec des balles fabriquées avec la sève d’hévéa, etc…J’ai été servant de messe, cœur vaillant, scout.

Arrivé à Bangui à l’âge de 15 ans, j’ai passé mon adolescence dans un quartier modeste et l’essentiel de mes soirées dans l’ambiance du KM5. Je suis donc une émanation du bas peuple. C’est pour tout ça que quand je suis en contact avec les populations, il y a une symbiose naturelle qui s’installe de manière spontanée entre nous. Elles me perçoivent comme l’un des leurs, malgré le prestige de mon passé professionnel.

Je sais comment leur parler et elles me perçoivent comme quelqu’un qui les comprend et qui peut apporter des solutions à leurs problèmes et améliorer leurs vies. Elles me font confiance, comme vous le constatez dans mes résultats électoraux, mêmes tripatouillés à la baisse. C’est peut-être ce que vous appelez « rencontre providentielle entre les population et moi ».

L’on Constate beaucoup de frustrations en vous quand vous évoquez, dans les médias, vos responsabilités de parlementaire ou de Chef de l’Opposition démocratique. Qu’est ce qui explique cet état d’esprit ?

Beaucoup de déception et un sentiment de perte de temps. La 6ème mandature était assez différente, pourtant la majorité présidentielle y était aussi écrasante et, pendant plusieurs années, seuls les 13 députés de l’URCA y représentaient l’opposition. Mais l’ambiance était plus républicaine et il y avait beaucoup de respect entre les députés, malgré nos contradictions et les déclarations très fermes du groupe parlementaire de l’URCA. Renseignez-vous, j’étais un député très assidu et plutôt zélé. Aujourd’hui, les députés sont tous considérés comme des moins que rien, traités comme les esclaves de Monsieur Touadera et/ou les serviteurs de Simplice Mathieu Sarandji ou de Evariste Ngamana. Le pouvoir en place ne les considère pas comme des hommes et des femmes politiques. Il leur donne des ordres, qu’ils doivent exécuter sans délai. Ils font l’objet de chantage sur leurs avantages, sur les missions parlementaires…On oublie que pour la plupart, ils ont été mieux élus que ceux qui se considèrent comme leurs maîtres, qui les manipulent au quotidien pour leur faire poser des actes souvent en contradiction avec leurs propres intérêts. La preuve la plus flagrante a été la campagne référendaire. En effet, plusieurs dizaines de parlementaires non titulaires du baccalauréat s’étaient sentis obligés de battre campagne pour faire voter une constitution qui exclut à jamais les non titulaires du BAC à la candidature pour les élections législatives… Excusez du peu ! Je trouve que c’est un énorme gâchis, sur tous les plans. J’ai encore le souvenir de la correspondance rédigée par trois députés de l’opposition membres de la Commission Économie et Finances, dont moi-même, à l’occasion de la Loi sur la cryptomonnaie, dans laquelle ils indiquaient que les conditions n’étaient pas réunies pour que notre pays fasse voter cette loi. Cette correspondance a été traitée de tract et n’a même pas été lue en session plénière. Mais l’essentiel de son contenu a heureusement été repris par les instances de décisions de la CEMAC, ce qui a contraint notre pays à faire un retro pédalage en faisant voter une autre loi qui dépouillait la première de toute sa substance.

En attendant, la RCA a été ridiculisée aux yeux du monde entier. Au plan administratif, ce n’est plus une Assemblée Nationale, c’est devenu le pôle emploi du MCU. Je vous fais grâce des détournements massifs des ressources financières de l’institution, dont les chiffres donnent le tournis. Aujourd’hui, nos compatriotes portent sur nous un regard méprisant et plein de colère, car nous trahissons leur confiance .

Six mois après la promulgation de la nouvelle constitution, quel(s) impact(s) la 7ème République a produit sur le quotidien du centrafricain selon votre appréciation ?

Beaucoup de malheur et de désolation, de la souffrance, du désespoir, de la colère. Mais je préfère ne pas parler d’une constitution que, collectivement, toute l’opposition refuse de reconnaître.

Membre de la Commission finances et Économie à l’Assemblée Nationale, quelles sont les grandes avancées obtenues avec des lois de finances votées depuis 2016 à aujourd’hui, dont la tokenisation des ressources naturelles, entre autres ?

C’est un sujet qui est au centre des préoccupations de l’ancien banquier du développement, de l’ancien Ministre des finances, de l’ancien Chef de Gouvernement et de l’homme politique que je suis. Dans mon projet de société en 2015, j’avais projeté d’atteindre des recettes propres à 1000 milliards CFA en 5 ans et indiqué les niches fiscales qui permettaient l’atteinte de cet objectif. J’avais alors été traité de rêveur dangereux ! Mais personne ne peut prétendre faire fonctionner un pays aussi vaste et aussi démuni d’infrastructures socio-économiques avec seulement 150 milliards CFA de recettes propres pour toute l’année. A titre d’exemple, cette somme serait juste suffisante pour reconstruire la route Bangui-Mbaïki. Ce n’est pas en prenant des lois fantaisistes que nous trouverons des solutions à ce budget microscopique, qui condamne nos populations à vivre dans l’extrême pauvreté. Mettons de l’ordre dans l’exploitation de nos ressources minières. Mettons fin à ce pillage à ciel ouvert organisé avec la bénédiction, voire la complicité des plus hauts dirigeants de notre pays. Nous pourrons alors très aisément multiplier nos recettes budgétaires par 3 ou par 4 en très peu d’années. Pour vous donner un cas concret, alors que les trafiquants miniers du monde entier se ruent dans notre pays pour piller notre diamant et notre or, les prévisions des recettes de 2024 présentées par le Gouvernement pour ces 2 produits n’est que de 1,3 milliards de CFA. Dans le même temps, le même gouvernement offre à une société de mercenaires le gisement d’or de Ndassima, qui leur rapporte plus de 300 milliards par an, sans la moindre ristourne pour le Trésor public. Pour être clair, les recettes annuelles de Wagner sur notre territoire font plus du double des recettes totales de tout notre pays ! Voilà la triste réalité. Pour le moment, la Commission Finances et Économie n’a pas d’autres choix que de travailler sur ce que le gouvernement propose comme projets de lois de finances…

Au premier trimestre 2023, de forts soupçons de mal gouvernance au sein du parlement ont fait les titres des journaux. Depuis lors, la gestion de l’Assemblée nationale souffre de transparence. D’ailleurs, une note de son Président, Simplice Mathieu Sarandji, avait dénoncé en 2022, des missions parallèles qui échappent au n° 1 de l’Institution ainsi que des appels de fonds qui n’ont pas respecté les règles de l’art. Selon vous, quels sont les leviers qui pourraient tenter de résorber cette crise de gouvernance au sein de cette institution ?

La mal Gouvernance de l’Assemblée nationale est à tous les niveaux. Les sanctions sont prises à la tête du client. Certains députés ont le droit de faire soigner leurs dents pour 18 millions de francs CFA, tandis d’autres supplient pour obtenir une évacuation sanitaire vitale pour leur survie. Cette institution n’est plus que l’ombre d’elle-même. Elle est complètement désorganisée, insalubre, inconfortable.

En dehors des intrigues et conflits de personnes qui n’ont rien à voir avec le travail parlementaire, rien de positif ne s’y passe. Vous parlez de missions à l’Étranger? Elles sont utilisées comme objet de chantage, de corruption ou de soumission des députés. A contrario, la privation de ces missions est utilisée comme arme de brimade, de punition ou de vengeance. En réalité, la plupart de ces missions sont stériles. La coopération parlementaire aurait pu permettre depuis longtemps de trouver des ressources extérieures sous forme de dons pour rénover le bâtiment de l’Assemblée nationale, moderniser son décor et son mobilier demeurés figés dans le temps depuis une quarantaine d’années, renouveler son équipement (les micros individuels ne marchent plus depuis des décennies). La coopération parlementaire aurait également pu améliorer les capacités des parlementaires dans le contrôle de l’action gouvernementale et l’analyse des projets. S’agissant du budget actuel de l’Assemblée nationale, une gestion intelligente aurait pu faire du palais du peuple un lieu de travail coquet et fonctionnel. On dit de moi que j’aime le luxe. Je revendique une tendance à aimer le beau et le propre. Surtout dans un lieu qui doit imposer le respect à mon pays.

Monsieur le Député, outre la corruption à grande échelle, la rue évoque un manque de débats constructifs à l’Assemblée Nationale. Si avéré, comment peut-on réformer un État et prévoir des politiques publiques si l’organe chargé de contrôle et d’anticipation ne fonctionne pas ?

Je vous l’ai dit, il n’y a plus aucun plaisir à faire son boulot de député, dès lors que nous sommes tous considérés comme des boutons sur lesquels l’Exécutif appuie pour s’assurer tranquillité et impunité. Nous devenons de ce fait des complices du naufrage de notre pays. A titre d’exemple, le projet de loi sur la tokénisation des ressources naturelles avait provoqué un tollé d’indignation chez la plupart des collègues, au point que la majorité des membres de la commission mixte chargée d’examiner ce projet avaient refusé de prendre part à ses travaux, pour ne pas mêler leurs noms à ce qui apparaissait comme un dossier mafieux. Mais, depuis un pays étranger où il était en mission, Faustin Archange Touadera a téléphoné pour ordonner que cette loi soit votée dans les 48 heures. Ce délai a été respecté à la lettre et le vote a eu lieu par acclamations, malgré une lettre d’opposition rédigée par les 3 députés qui avaient déjà réagi par écrit lors du vote de la loi sur la crypto monnaie ! Aujourd’hui, le député de l’opposition est considéré comme un diable, un ennemi de la Nation. Quand il y a 2 ou 3 voix discordantes dans le vote d’une loi, on cherche les « coupables » et on leur demande pourquoi ils font ça. Le député de la majorité est menacé quand il exprime la moindre réserve sur un dossier.

Quand j’étais Chef de Gouvernement, j’étais interpellé sur chaque dossier important et sur le moindre dossier litigieux. J’avais même été interpellé pour expliquer à la Nation avec quelles ressources je construisais ma maison. Aujourd’hui, des individus qui ne possédaient même pas une case en pailles se retrouvent à la tête d’un patrimoine immobilier impressionnant, simplement parce qu’ils ont été nommés à des hautes fonctions civiles ou militaires. Et cela n’émeut personne ! Souvenez-vous : une motion de censure avait été déposée contre moi pour une banale histoire location de véhicules par le Ministre des Transports de l’époque, qui devait recevoir ses collègues d’autres pays africains… La motion a été repoussée parce que j’avais fourni des explications claires et précises. Donc quand je parle du contrôle de l’action gouvernementale, je ne parle pas en l’air.

A l’Assemblée nationale de la 7ème République, un parlementaire n’a plus l’assurance de son indépendance et la liberté d’expression nécessaire à l’exercice de son mandat. Le député Yandocka est une parfaite illustration. Qu’est ce que ça vous inspire ?

L’unique crime commis par Yandocka est d’avoir exprimé une position ferme contre la constitution du 30 août 2023. C’est pourtant la même position qui est exprimée et défendue par toute l’opposition. Mais le fait qu’il l’ait fait depuis Paris, au cours de rencontres entre des leaders de l’opposition démocratique et ceux de la diaspora, l’a fait passer pour un putschiste. Je suis triste quand j’apprends qu’un officier supérieur de l’armée serait parti rendre visite à mon jeune collègue, dans un but prémédité de l’appâter pour enregistrer des déclarations, que ledit officier supérieur aurait manœuvré pour les orienter dans le sens d’une prétendue volonté de commettre un délit. L’intention de nuire est évidente. Où est l’honneur de l’officier ? Dans tous les cas, je note que Dominique Yandocka jouit toujours de son immunité parlementaire, dont le viol n’a suscité aucune réaction de la part de ses collègues, au-delà de la première visite collective qui lui avait été rendue le premier jour. Pour être certain que les 140 députés comprendront de la manière la plus claire possible qu’il peut réserver ce traitement à chacun d’eux, Faustin Archange Touadera a missionné des militaires pour perquisitionner tard dans la nuit au domicile d’un couple de députés de la majorité présidentielle. Toujours sans réactions de leurs collègues. J’espère que Simplice Mathieu Sarandji et Evariste Ngamana, qui se croient intouchables et se prennent pour les patrons de leurs collègues, auront compris que leur tour viendra tôt ou tard ! Aujourd’hui, le député centrafricain n’est plus ni indépendant, ni libre d’exprimer son opinion. Je ne sais plus ce qu’il est, je ne sais plus ce qui lui reste de respectabilité comme femme ou homme politique.

Votre position de Chef de file de l’Opposition démocratique a muri de l’inimitié entre vous et le régime en place. Peut-on redouter votre arrestation si vous rentrez à Bangui ?

Je n’ai encore considéré personne dans ce régime comme un ennemi personnel. Par contre, je leur reproche leur cynisme criminel devant la grande misère d’un peuple qu’ils méprisent et dépouillent, jour après jour, de sa dignité et de son humanité. A ce titre, ils sont effectivement les ennemis de chaque centrafricain. Mais comme l’URCA dénonce inlassablement et avec constance et fermeté ces dérives, depuis 8 ans et sans discontinuer, comme je démontre à chaque élection ma capacité à offrir une alternative crédible à nos concitoyens, je suis considéré comme l’homme à abattre et pas seulement politiquement. Je trouve simplement que Faustin Archange Touadera n’est pas à la bonne place, parce que son incapacité à concevoir le moindre projet crédible et à le mettre en œuvre pour améliorer le quotidien de nos compatriotes est désormais connu du monde entier, y compris de ceux qu’il considère comme ses amis et/ou protecteurs. Au cours de ses nombreux déplacements stériles, il a dû se rendre compte qu’au-delà du cinéma diplomatique, plus personne ne le respecte. Et ça, je n’y suis pour rien. Je joue mon rôle d’opposant, qui dit ce qui ne va pas et propose des pistes de corrections. Si une seule des critiques ou propositions de l’Opposition avait été prise en compte, j’aurais applaudi des deux mains, j’aurais même appelé le Chef d’État pour le féliciter. Mais il est d’une trop grande susceptibilité, presque maladive à ce niveau de responsabilité. Cette susceptibilité le conduit à mettre un point d’honneur à ne faire que rigoureusement l’inverse de tout ce que propose les opposants à son régime, quelqu’en soit le prix à payer pour notre pays. Que de temps de perdu ! Par contre, Faustin Archange Touadera ne cherche même plus à camoufler la haine et la grande animosité qu’il éprouve vis-à-vis de ma modeste personne. La haine étant un fardeau trop lourd à porter, je ne peux malheureusement pas lui venir en aide pour l’en soulager. Quant à moi, je suis et demeurerai ostensiblement et maladivement républicain. Ça, c’est un fardeau que je porte avec fierté, honneur et patriotisme.

Votre dernier mot ?

Nos compatriotes ont aussi le droit de vivre heureux. Ce cauchemar passera, il s’arrêtera.

@RcaAxiome

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