Centrafrique : Mankeur Ndiaye et la Minusca collaborent avec les mercenaires russes du Groupe Wagner et ferment les yeux sur leurs crimes de guerre et leurs crimes contre l’humanité

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Centrafrique : entre les Casques bleus et les mercenaires russes, un flirt à haut risque

Les «instructeurs» russes appelés à la rescousse par le gouvernement centrafricain sont en réalité des combattants appartenant à une société privée. D’après les informations recueilles par «Libération», la Mission de la paix des Nations unies collabore avec ces paramilitaires au mépris des conventions internationales et de son obligation de neutralité.

Sur la page Facebook de Firmin Ngrebada, le Premier ministre de la République centrafricaine, l’image est apparue le 4 janvier. La photographie a été prise lors d’une «réunion de sécurité» à la primature, dans une salle de réunion aux murs vert pistache. Au bout d’une longue table en bois vernis, le chef du gouvernement préside une assemblée composée de diplomates et de militaires. A sa droite, en rang d’oignon : le chef de la Mission des Nations unis pour la stabilisation de la Centrafrique (Minusca), le commandant des Casques bleus, l’ambassadeur russe Vladimir Titorenko, puis Valery Zakharov, le conseiller sécurité du président centrafricain et ancien des renseignements militaires russes. Aucun officiel français n’est visible.

Un homme en tenue militaire et arborant une barbe clairsemée de quelques jours, Dmitry Sergeevich Sytii, est penché vers le conseiller Zakharov. Cet Ukrainien de 31 ans avait déjà été repéré en Centrafrique lors de l’enquête du Dossier Center (un organisme financé par l’opposant russe Mikhaïl Khodorkovski) sur l’assassinat de trois journalistes russes survenu le 30 juillet 2018. Francophone, présenté à Bangui comme un interprète, Sytii est un employé de l’oligarque Evgeny Prigogine, selon le Trésor américain, qui l’a placé sur sa liste des personnalités sous sanctions.

«Le cuisinier du Kremlin»

Egalement visé par les Etats-Unis, Prigogine est soupçonné d’avoir utilisé l’une de ses sociétés, l’Internet Research Agency, pour interférer dans l’élection présidentielle américaine de 2016. Surnommé «le cuisinier du Kremlin», proche de Vladimir Poutine, il est surtout connu pour être le financier du groupe Wagner. Cette société militaire privée (SMP) n’a aucune existence légale en Russie puisque les SMP n’y sont pas autorisées. Mais ses opérations, pilotées depuis Moscou, s’étendent de la Syrie au Donbass ukrainien. Depuis octobre 2020, l’Union européenne a également placé Prigogine sous sanctions pour l’implication de Wagner en Libye.

En Centrafrique, la présence de Wagner est communément admise, y compris par Jean-Yves Le Drian. Le 21 janvier 2019, devant les sénateurs, le ministre français des Affaires étrangères qualifiait cette société de «groupe de supplétifs agissant sous l’autorité d’un nommé Prigogine». La même année, une enquête minutieuse de la chaîne américaine CNN prouvait également la présence de mercenaires payés par Prigogine en Centrafrique.

Officiellement pourtant, ces soldats sont de simples «instructeurs» de l’armée régulière, arrivés fin 2017 avec l’autorisation du Conseil de sécurité des Nations unies et à la demande de la Centrafrique. Ce mandat, assorti d’un assouplissement de l’embargo sur les armes, devait encadrer la formation et l’équipement des Forces armées centrafricaines (Faca). Mais des doutes sont très vite apparus quant au nombre réel de combattants déployés et au profil de ces instructeurs aux tenues militaires dépareillées.

Permis d’exploration miniers

Sytii participe aujourd’hui à la plupart des réunions de sécurité où des informations sensibles sont échangées avec des responsables de la Minusca. Interrogé sur la présence d’un employé de Prigogine, Vladimir Monteiro, porte-parole de la mission onusienne, affirme que «la Minusca ne le connaît pas personnellement» et ne cherche pas à savoir «qui sont les invités du Premier ministre». Comment cet «invité» placé sous sanctions par les Etats-Unis, plus gros contributeur financier des missions de la paix, peut-il passer inaperçu ?

Pour les autorités américaines, Sytii est aussi «le fondateur de Lobaye Invest». Cette société minière, immatriculée en Centrafrique depuis le 24 octobre 2017, a obtenu des permis d’exploration dans la sous-préfecture de Boda. Son acte d’enregistrement a été signé par Evgeny Khodotov, «directeur gérant» de la société M-Finance. Khodotov, les sociétés M-Finance et Lobaye sont aussi sous sanctions américaines et reliés par le Trésor américain à Prigogine.

Diamants et or

Pour Wagner, l’équation est simple. Protection contre ressources naturelles : la méthode a été notamment éprouvée en Syrie, où la société se rémunère sur l’exploitation de gaz naturel dans des territoires repris au groupe Etat islamique en échange de son soutien à Bachar al-Assad. En Centrafrique, les sous-sols sont riches en diamants et en or, dont le trafic alimente depuis toujours groupes armés et hommes d’affaires peu scrupuleux. Fin décembre, des représentants de Faustin-Archange Touadera, le président centrafricain, se sont justement rendus en Russie pour des discussions sur l’exploitation de ces ressources.

Dans le sillage de Lobaye Invest est apparue une autre société affiliée à Prigogine, Sewa Security Services. Sur une photo qui a beaucoup circulé pour illustrer l’arrivée de mercenaires russes en Centrafrique, un écusson de l’entreprise est parfaitement distinct sur l’épaule gauche d’un militaire blanc. Ces hommes lourdement armés assurent la sécurité du président centrafricain, aux côtés d’un détachement de Casques bleus rwandais de la Minusca. De l’aveu même de l’ONU, ce ne sont pas des instructeurs. Dans son rapport daté du 18 décembre 2018, le groupe d’expert des Nations unies sur la Centrafrique écrit : «Jusqu’en avril 2018, la présence d’instructeurs russes parmi les membres de la Garde présidentielle était liée à leur participation à l’exercice de formation. Par la suite, les instructeurs ont été remplacés par six employés russes de la société privée centrafricaine Sewa Security.» Dmitri Sytii et Albert Yakolé Mokpeme, porte-parole de la présidence, disent ne pas connaître cette société.

Attaque sur Bangui

«La Minusca n’a aucun cadre ou accord de coopération ou de collaboration avec la société dont vous parlez», se défend Vladimir Monteiro. Sewa Security et la Minusca partagent pourtant une mission commune : la sécurité du Président. D’après tous les experts interrogés pour cette enquête, il est impossible que les deux forces s’ignorent. La présence physique de ces «affreux» (le surnom des mercenaires blancs en Afrique) au milieu des Casques bleus constitue par ailleurs un coup de canif à la Convention internationale contre le recrutement, l’utilisation, le financement et l’instruction de mercenaires adoptée en 1989.

Cette proximité inédite entre des soldats de la paix – tenus à une obligation de neutralité dans leurs missions – et des paramilitaires liés au pouvoir centrafricain s’est accentuée ces dernières semaines. Depuis la réélection contestée de Faustin-Archange Touadera, le 27 décembre, des attaques régulières de rebelles secouent le pays. Le 13 janvier, elles ont atteint les abords de Bangui, la capitale, faisant de nombreuses victimes parmi les assaillants et un mort parmi les Casques bleus. L’offensive a été attribuée à la Coalition des patriotes pour le changement (CPC), formée par six groupes armés au lendemain de l’élection. Elle contrôlerait aujourd’hui près des deux tiers du territoire centrafricain. La CPC n’a pas caché son intention de renverser le pouvoir à Bangui, qu’elle considère illégitime et réélu grâce à la fraude et le soutien de Moscou.

Accord de coopération militaire

Face aux rebelles, Casques bleus, Faca et Russes ont fait front commun. Les «instructeurs» ont participé aux combats. Pourtant, aucun accord n’existe entre la Minusca et le ministère de la Défense russe, comme c’est le cas, par exemple, avec la France et son armée en cas d’opérations communes. Le porte-parole de la Mission, Vladimir Monteiro, a affirmé qu’un «mécanisme de coordination» a été mis en place, mais qu’il n’existe pas «d’opérations conjointes». Selon Dmitri Sytii, les Faca et «les instructeurs russes qui les accompagnent» conduisent des opérations «en concertation avec la Minusca».

De leur côté, les autorités centrafricaines mettent en avant un accord de défense qui encadrerait le déploiement de militaires russes. Libération a pu consulter cet accord de coopération militaire signé à Moscou le 21 août 2018. L’article 2 de ce document confidentiel de six pages prévoit «l’échange d’opinions et d’informations»«l’instruction des troupes», «l’échange d’expérience du maintien de la paix et d’interaction dans les opérations du maintien de la paix sous l’égide de l’Organisation des Nations Unies», «l’interaction dans les activités de la lutte contre le terrorisme». Une sémantique peu précise «qui n’exempte en rien la Minusca d’avoir un accord avec la Russie» si leurs forces coopèrent, décrypte un expert international.

«Deux militaires russes blessés»

Le 3 janvier à Bangassou, ville située à 730 kilomètres à l’est de Bangui, cette «coordination» entre les forces de l’ONU et les paramilitaires russes s’est traduit par leur protection et leur escorte par les blindés des Casques bleus, puis leur accueil dans la base de la Minusca. Plusieurs blessés ont été pris en charge, dont deux militaires centrafricains et deux «mentors» russes, si l’on en croit un bilan diffusé le soir de l’affrontement sur un réseau interne à la mission onusienne. Le porte-parole confirme bien que «le service médical de la Minusca à Bangassou a apporté des soins à deux militaires russes blessés» dans le cadre du droit international humanitaire.

Un notable ayant assisté à la scène affirme à Libération, sous couvert d’anonymat, que cette dizaine d’hommes «de plusieurs nationalités et lourdement armés appartiennent à une société privée». Interrogé sur le statut de ces combattants, Vladimir Monteiro botte en touche et renvoie la balle aux autorités centrafricaines. A la présidence, Albert Yakolé Mokpeme dit ne pas s’intéresser «aux CV de ces militaires présents avec l’autorisation des Nations unies».

«Double jeu»

Le silence du Conseil de sécurité sur cette situation opaque, qui concerne pourtant l’une de ses missions de la paix, commence à s’effriter. «Ils se bouchent le nez et font semblant de croire qu’il s’agit d’instructeurs», juge un spécialiste des conflits armés, qui affirme que la présence des Russes permet aux autres membres du Conseil de préserver un minimum de sécurité à Bangui et une apparente stabilité politique en Centrafrique, sans s’engager eux-mêmes. «Qui les remplacerait s’ils partaient demain alors que les soldats de la paix n’ont pas les moyens de leur mission ? Cela arrange tout le monde à court terme, bien que la France aimerait bien les voir partir.»

Paris aurait en effet toutes les raisons de taper du poing sur la table du Conseil de sécurité : son influence historique en Centrafrique s’est réduite comme peau de chagrin depuis l’arrivée des Russes. Pour Nathalia Dukhan, enquêtrice au sein de l’ONG The Sentry, «la France mène un jeu double : des réseaux militaires français ont activement cherché à influencer le processus électoral pour empêcher la réélection de Touadera et ainsi mettre fin aux accords signés avec la Russie. Pourtant, elle continue de soutenir, du moins officiellement, le gouvernement centrafricain et la Minusca».

Dénoncer frontalement l’entrisme de Moscou ne changerait pas grand-chose, estime une source diplomatique française : les mercenaires russes resteraient de toute façon sur le terrain, sous couvert de la requête officielle de la RCA. Maintenir un semblant de mandat onusien serait donc un moindre mal, permettant aux membres du Conseil de sécurité de conserver une influence. Le 13 janvier, lors d’une réunion d’urgence organisée à huis clos le jour des attaques à Bangui, Washington a ainsi exigé le départ d’hélicoptères de combats russes, déployés en dehors de tout mandat. Les appareils, aperçus en soutien aux Casques bleus, ont été rangés dès le lendemain dans des avions-cargos Iliouchine. Ils ont été vite remplacés par des hélicoptères civils… mais pouvant être équipés d’armements. La fable continue.

Michael Pauron

Source : Libération

 

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